Skip to main content

Full text of "Napoléon, roi de l'île d'Elbe"

See other formats


B67-8222 



NAPOLÉON 

R I 
DE L'ILE D'ELBE 



^ 



4^ 




NAPOLIÎON A FONTAINEBLEAU AVANT SON DEPART POUR l'iLE d'eLBE. 

{D'après le Tableau peint par Paul Delarnche.) 



A^ 




PAUL GRUYER 



NAPOLÉON 

ROI 
DE L'ILE D'ELBE 

OUVRAGE CONTENANT 
VINGT-QUATRE GRAVURES HORS TEXTE 




LA COCARDE 
DE NAPOLÉON A l'ilE d'elBE 
FOND ARGENT, CENTRE SOIE 
ORANGÉ ROV6E, ABEILLES d'oR 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET G 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
1906 



AVANT-PROPOS 



LE II Avril i8i/i, l'Article III du Traité signé à Paris, 
avec l'approbation du Gouvernement Provisoire, par 
les plénipotentiaires des Puissances Alliées, et par Gaulain- 
court et Ne Y, pour Napoléon, qui le ratifia à Fontainebleau, 
donnait à Tex-empereur des Français la royauté de l'île 
d'Elbe. (( Choisie par lui pour le lieu de son séjour, elle 
formerait, sa vie durant, une principauté séparée, qu'il pos- 
séderait en toute souveraineté et propriété )). Il lui était 
en outre accordé (( un revenu annuel de deux millions 
de francs, porté en rentes sur le Grand Livre de France », 
Le roi de l'île d'Elbe conservait le rang, le titre et les hon- 
neurs des têtes couronnées, mais il devenait un étranger 
pour la France. Ceux même qui, partant à sa suite, ne 
seraient pas rentrés dans le délai de trois ans, perdraient leur 
qualité de citoyens français. (Article XYIII du Traité.) 

Le 20 Avril, après avoir rapidement achevé de régler ses 
affaires et embrassé, dans la Cour du Cheval Blanc, le général 
Petit et le drapeau de la Garde, Napoléon quittait Fontaine- 
bleau, entre onze heures et midi, dans une (( dormeuse de 
voyage », sorte de berline attelée en poste, et se mettait 

(O 



AVANt-PROPÔS 

en route vers la Méditerranée. Treize autres voitures, et 
soixante chevaux de poste, emmenaient avec lui le Grand 
Maréchal Bertrand et le général Drouot, qui s'attachaient 
à son sort, le commandant des Polonais impériaux, colonel 
Jerzmanowski, le trésorier Peyrusse, un médecin, un phar- 
macien, le secrétaire Rathery, le sieur Colin, régisseur de 
la dépense, deux fourriers du palais, deux valets de chambre, 
deux cuisiniers, un maréchal-ferrant, une demi-douzaine 
de domestiques, valets de pied et palefreniers, et quatre 
Commissaires étrangers, avec leurs aides de camp, à savoir: 
le général autrichien, feld-maréchal Koller, le général 
russe SchouwalofF, le général prussien Waldbourg-Truchsess, 
et le colonel anglais sir Neil Campbell, chargés de surveiller 
et de défendre, s'il était nécessaire, contre toute attaque 
ou insulte, l'empereur déchu, qu'ils devaient accompagner 
jusqu'à Saint-Tropez, où il s'embarquerait pour l'île d'Elbe. 
Douze à quinze cents cavaliers de la Garde devaient servir 
d'escorte. (Article XV du Traité.) Mais les chasseurs de 
Lefebvre-Desnoëttes ne dépassèrent pas Nevers, et ce furent 
des détachements de hussards autrichiens et de cosaques qui, 
à partir de Roanne (de Nevers à Roanne on voyagea sans 
escorte), s'échelonnèrent le long du chemin. ^ 

L'Empereur, voyant le mauvais effet produit sur les popu- 
lations par cette garde étrangère, protesta contre sa présence, 
et déclara n'avoir besoin d'aucunes troupes pour le proté- 
ger, l'amour que lui portaient les Français n'ayant pas cessé. 
Il allait bientôt falloir en rabattre. 

Les dernières acclamations et les derniers respects avaient 

1 Campbell, p. g à 29 et 38 à 43; W.-Truchsess, p. i à 48; Peyrusse, 
p. 223 à 228 ; Fabry, p. 17 à 64 ; Pons de l'H., p. 18 à 25; Ile d'Elbe et Cent 
JouRg, p. I à 10 ; Sellier Vincent, p. 229 à a34; G^^ Durand, p. 289 à 246. 

(2) 



AVANT-PROPOS 

pris fin peu après Lyon, et, à mesure qu'il approchait des 
provinces du Midi, l'Empereur voyait apparaître sur les cha- 
peaux la cocarde blanche, villes et villages, illuminés le soir, 
fêter la Restauration, et l'hostilité populaire grandir, de plus 
en plus menaçante pour sa sûreté personnelle. A Avignon, des 
bandes armées l'attendaient, afin de lui barrer le passage, et 
l'intervention des Commissaires étrangers fut nécessaire pour 
hâter le relais (on ne s'arrêtait plus ni jour ni nuit), qui se 
fit dans un faubourg de la ville, aux cris de : « A bas le 
tyran ! A bas Nicolas ! » (Nicolas est le nom du diable dans 
le Midi) (( A bas la mort I » A Orgon, on le pendait en 
effigie quand il arriva. Un mannequin barbouillé de sang 
fourni par le boucher, et portant au cou une pancarte où était 
écrit : Buonaparte, se balançait au bout d'une corde, à 
un arbre de la place publique. En apprenant que c'était 
le vrai Buonaparte qui survenait, juste à point, la foule fit 
voler en éclats, à coups de pierres et de bâtons, les vitres 
de sa voiture, et il dut descendre de force pour assister à 
l'autodafé de son image, qui termina la cérémonie, au milieu 
des battements de mains et des hurlements. 

Alors pour éviter d'être écharpé lui-même (ce n'est qu'à 
grand'peine qu'il avait pu repartir d'Orgon), pour ne point 
finir, assassiné, en quelque fossé de la route, lui dont la 
mort n'avait pas voulu sur tant de champs de bataille, l'Empe- 
reur emprunta la livrée, habit bleu et chapeau rond, d'un 
des courriers à cheval qui précédaient ses équipages, et se 
mit à chevaucher à sa place. 

Sous ce costume, et galopant en avant afin de mieux dérou- 
ter les soupçons, il vint s'effondrer, seul, de nuit, à l'auberge 
de la Calade, près d'Aix, harassé, les cuisses saignantes, 
horriblement meurtries par la selle, la respiration coupée par 

(3) 



AYANT-PROPOS 

le mistral qui faisait rage et soulevait autour de lui des tour- 
billons de poussière. La femme de l'aubergiste, à qui il 
ordonna de préparer le relais de Sa Majesté, lui demanda 
si son maître le suivait de près : (( Ta mine me revient, mon 
garçon, ajouta-t-elle en roulant des yeux terribles, et je te 
conseille de ne pas t'embarquer avec lui. Sûrement on lui 
fera boire un coup dans la mer, à lui et à toute sa séquelle. 
Et on aura raison. Car sans cela il sera de retour avant trois 
mois. )) Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un 
de ses couteaux de cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en 
toucher la pointe avec le doigt: (( Il est bien affilé, regarde. 
Si quelqu'un veut, tout à l'heure, utiliser l'instrument, je le 
lui prêterai volontiers. Ce sera plus tôt fait. » Le reste de 
la caravane l'avait rejoint sur ces entrefaites, et put le voir, 
blême de colère, jeter à terre, comme du poison, le vin qui 
lui était servi. 

Pendant le dîner, dont il ne mangea point, soit qu'il n'eût 
pas faim, soit qu'il redoutât en effet que les mets fussent 
empoisonnés, des attroupements de gens venus d'Aix s'étaient 
formés devant l'auberge et discouraient avec animation. L'Em- 
pereur alla examiner la fenêtre de la salle. Elle donnait sur 
les champs, mais était grillagée. D'autre part, brisé, et souf- 
frant d'une indisposition d'ordre tout intime, il ne pouvait 
plus tenir à cheval. Il demanda au général Koller de lui prê- 
ter un de ses uniformes, l'endossa à la place de sa livrée, mit 
le képi et la capote du général Schouwaloff dont il envoya 
l'aide de camp occuper sa voiture, et monta dans celle du 
Commissaire autrichien. « Chantez! » lui dit-il. — « Sire, 
je ne sais pas chanter. » — (( Eh bien ! sifflez. » Il quitta 
ainsi la Calade, sans être reconnu, vers minuit et demi. 

Avant de traverser Aix, les Commissaires étrangers écri- 

(4) 



AVANT-PROPOS 

virent au maire pour l'inviter à assurer le passage de l'Empe- 
reur. Des mesures de police rigoureuses furent prises, et les 
liuées maintenues à distance. Saint-Maximin fut traversé 
ventre à terre. Douze gendarmes montés ouvraient la marche. 
On arriva au Luc, à quatre heures du soir, le 26 Avril. 

L'Empereur se rendit au château du Bouillidou, qui était 
voisin, et oii sa sœur Pauline, malade, recevait une géné- 
reuse hospitalité. Elle ne fut pas peu stupéfaite de le voir 
apparaître dans son uniforme autrichien, refusa, en faisant 
la moue, de l'embrasser, tant qu'il ne s'en serait pas dévêtu, 
et lui promit d'aller le rejoindre à l'île d'Elbe. Il passa la 
nuit au château. 

Le 27, dès l'aube, il se remit en chemin, et, au lieu de se 
diriger vers Saint-Tropez, bifurqua vers Fréjus, sur l'avis 
qui lui fut soi-disant donné que la route était meilleure de 
ce côté. L'on avait retrouvé les troupes alliées, qui occu- 
paient tout le pays. Deux escadrons de hussards autri- 
chiens formaient la haie, devant lesquels il défila, comme 
à la parade, blotti dans le fond de sa voiture, afin de leur 
cacher sa honte. A neuf heures du matin, sept jours après 
son départ de Fontainebleau, il était en vue de la mer. 

Il avait été convenu qu'il trouverait une corvette, fournie 
par le Gouvernement français pour le transporter à l'île 
d'Elbe, et destinée à demeurer ensuite sa propriété. (Article 
XVI du Traité.) Mais une frégate anglaise était seule en 
rade, I'Undaunted (1 'Indomptée), que le colonel Campbell, 
sur la prière de l'Empereur et au cas de difficultés quelcon- 
ques avec les autorités françaises, avait fait venir de Marseille. 

Il ordonna d'embarquer immédiatement sur I'Undaunted, 
qui avait rallié la côte, et dont Campbell et le capitaine Usher 
lui offrirent les services, ses bagages et une partie des voi- 

(5) 



AVANT-PROPOS 

tures. Lui-même y embarquerait dès le lendemain. La fin 
de la journée se passa à rédiger, en compagnie de Bertrand, 
de Drouot et des Commissaires étrangers, quelques notes et 
quelques papiers officiels. 

Dans la soirée, arrivait de Toulon, battant pavillon 
fleurdelysé, la frégate française la Dryade. Elle amenait à 
l'Empereur, qu'elle avait attendu à Saint-Tropez, le brick 
I'Ingonstant, et avait, en outre, reçu l'ordre de l'escorter, 
lui et le brick, durant la traversée, car les pirates barbares- 
ques méditaient, disait-on, deTenlever et de l'emmener captif 
en Alger. 

L'Empereur refusa d'accepter I'Inconstant, disant qu'il 
avait droit à une corvette et non à un vieux brick tout 
pourri. * Alors le capitaine Montcabrié lui proposa de le con- 
duire à Elbe sur la Dryade même. Il répondit que, puisqu'il 
ne pouvait faire la traversée sur son propre navire, qu'on ne 
lui remettait point, il aimait mieux naviguer, d'égal à égal, 
sous un pavillon étranger, que, vaincu et proscrit, sous celui 
des Bourbons. Vainement le capitaine Montcabrié affirma 
que, s'il le fallait pour lui complaire, il n'arborerait, durant 
la traversée, aucun pavillon. L'Empereur s'obstina dans son 
idée, disant qu'il avait donné sa parole aux Anglais et ne la 
reprendrait pas. 

Peut-être aussi cette détermination était-elle préméditée 
de sa part, et craignait-il, en se confiant à un navire français, 
d'être victime de quelque guet-apens, une déportation plus 
lointaine, ou cette noyade dont l'avait menacé la femme de la 
Galade. 

* La corvette tenait, comme dimensions, le milieu entre la frégate et le 
brick. Elle avait d'ordinaire 3 mâts, outre le mât de beaupré, et i4 à 33 canons ; 
le brick, 2 mâts et 13 à 20 canons. 

(6) 



AVANT-PROPOS 

Le 28, au matin, il était prêt à embarquer, mais le vent 
manqua. Il resta à terre, et fut pris d'un débordement de 
bile et de vomissements, malaise passager, fréquent chez 
lui, provoqué sans doute par la fatigue et par les émo- 
tions du voyage, autant que par une langouste, dont il 
avait déjeuné, et qu'il digéra mal. ^ A trois heures de l'après- 
midi, il écrivit à Marie-Louise, et, vers le coucher du soleil, 
les hussards autrichiens, faisant la haie jusqu'au quai, il 
embarqua, en canot, sur I'Undaunted, dont l'équipage lui 
rendit les honneurs militaires, au petit port de Saint-Ra- 
phaël, le même oii il avait abordé quinze ans auparavant, 
lors de son retour d'Egypte. Son crépuscule de gloire en 
croisait l'aurore. Le cercle de sa vie se fermait. 

Le général Koller et le colonel Campbell montèrent à 
bord en même temps que lui. Les deux autres Commissaires 
s'étaient retirés. Le capitaine Usher céda sa cabine à l'Em- 
pereur, qui la fit séparer en deux par un rideau, et s'y 
installa avec le Grand Maréchal Bertrand. 

Le lendemain 29, à sept heures du matin, par bonne 
brise, les ancres furent levées. C'était encore pour l'Em- 
pereur, avant d'aborder à ses nouveaux Etats, deux ou 
trois jours de mer environ. 

Il devait demeurer à l'île d'Elbe jusqu'au 26 Février 
i8i5. 

Quelle est, et quelle était l'île d'Elbe, et qu'y fit l'Empereur 
durant ces dix mois.^ Quelle y fut l'existence de l'homme 
qui, debout hier au sommet du monde d'Occident, se trou- 
vait, du jour au lendemain, devenu quelque chose comme le 
souverain du Val d'Andorre ou de San Marin .^ On y songe 

1 Lettre de Bertrand a Meneval (Meneval, II, p. 243); Fabry, p. 63. 

(7) 



AVANT-PROPOS 

peu, et c'est dans riiistoire napoléonienne une période pres- 
que entièrement effacée. 

Ce n'est pas que les documents fassent défaut. Nous en 
possédons un nombre très suffisant, pièces et relations offi- 
cielles ou notes volantes, rédigées soit par les compagnons 
de l'Empereur, soit par les gens qui le surveillaient pour le 
compte des divers gouvernements intéressés à connaître ses 
actions. 

Aucun de ces documents ne forme, à proprement parler, un 
ensemble, un tout complet et s'autorisant d'un grand nom, 
et l'impression qui se dégage de chacun d'eux, pris isolé- 
ment, est assez confuse. Les réunir, les classer, les relier et 
les corriger l'un par l'autre, n'est pas cependant un travail 
impossible. 

Mais, à ce moment, c'est ce qui se passe en France qui 
intéresse le public. Gela seulement attirait alors son atten- 
tion, et l'attire encore aujourd'hui. On est un peu las du 
grand homme, et d'en avoir tant parlé. On le laisse reposer 
dans son île, pour le reprendre à son retour, aux Cent 
Jours et à Waterloo. La dépression à son égard est générale, 
parmi les contemporains comme dans l'histoire. Si des his- 
toriens modernes se sont occupés de cette période de la vie 
impériale, ils ne l'ont fait qu'au point de vue transitoire, sans 
s'y arrêter bien longuement, et que comme au lien au cin- 
quième acte qui s'apprête. 

(( L'île d'Elbe » est demeurée un mot. Elle n'évoque aucune 
idée, aucune image précises, comme Sainte-Hélène et la 
Corse évoquent Hudson Lowe ou le familial foyer d'Ajaccio. 
Des trois îles qui ont vu naître, passer et mourir l'Empe- 
reur, c'est la seule dont on ne parle pas. 

Le sol même qui porte ce nom est-il vaste ou étroit, plat 

(8) 



AVANT-PROPOS 

ou montagneux, aride ou souriant? Sait-on seulement, d'une 
façon exacte, oii cette île est située? Quelque part dans la 
Méditerranée. 

Lorsque je débarquai à l'île d'Elbe, je croyais, dans cette 
vague idée qu'on se forge des choses, d'avance et malgré soi, 
trouver quelque triste et chauve rocher, pressentiment de 
Sainte-Hélène. Ma première surprise fut de rencontrer une 
terre pittoresque et variée, dont la seule vision valait le 
voyage, et au delà. 

Ce n'est pas tout. Cette île, oubliée dans les flots, dont 
l'enserrement, si mince soit-il, a plus d'isolement que des 
centaines de kilomètres de terre ferme, était restée, ou 
peut s'en faut, ce qu'elle était il y a un siècle. Ce qui a pu 
y venir de vie moderne n'avait altéré ni la physionomie de 
sa nature, ni l'aspect de ses bourgades et de ses villes. Le 
vandalisme de l'embellissement au goût du jour avait épar- 
gné leurs sites étranges, laissé intacts leurs vieux murs. Ces 
mêmes maisons, ces mêmes chemins, les mêmes pierres de 
la route, parfois, avaient vu passer l'Empereur. 

J'ouvris les Mémoires du temps, et tous les lieux dont ils 
parlaient, je les retrouvai. Chaque fait qu'ils enregistraient, 
chaque événement, y reprenait sa place. Je retrouvais, dans 
les fonctions publiques et dans la vie privée, les mêmes noms 
etles mêmes familles. 

Comme les récits que je lisais se mirent à vivre et à s'ani- 
mer I Ce n'étaient plus des phrases mortes en un décor in- 
connu, c'est tout le passé qui se réveillait devant moi. 

Je revoyais aller et venir, comme s'ils étaient là, et l'Em- 
pereur un peu alourdi déjà, mais toujours infatigable, impé- 
nétrable à tous, et Madame Mère, la vieille Corse, et Pauline, 
la douce et belle « Vénus », et la blonde Polonaise Walewska, 

(9) 



AVANT-PROPOS 

le grognon mais dévoué Bertrand, le sage Drouot, le 
dogue Gambronne, et toute la page se dessiner, si imprévue 
et si curieuse, de cette petite royauté d'un jour, où couva, sous 
le voile de cocasseries à la Sancho Pança, le coup de foudre 
du retour. 

Ce sont toutes ces impressions, éprouvées ou reconstituées, 
que j'ai rassemblées en ce livre. 

PAUL GRUYER. 



Mars-Avril igoa et Mai igo4' 



L'ILE D'ELBE 



l'île D'ELBE et le « CANAL » DE PIOMBINO. || DEBARQUEMENT A PORTO-FERRAIO. \\ UNE 
VILLE d'opéra. Il LA « TESTE DI NAPOLEONE » ET LE PALAIS IMPÉRIAL. || LA BANNIÈRE 
DE l'ancien ROI DE l'iLE d'eLBE. || LA BIBLIOTHÈQUE DE l'EMPEREUR. || SOUVENIR DE 
VICTOR HUGO. LE PREx\IIER MOT DU POÈTE. \\ UN ENTERREMENT AUX FLAMBEAUX. CAGOULES 
NOIRES ET CAGOULES BLANCHES. DANS LA PAIX DES LIMBES. || LES DIFFÉRENTES ROUTES 
DE l'île. Il LE GOLFE DE PROCCHIO ET LA MONTAGNE DE JUPITER. || SOIR TEMPÉTUEUX 
ET MORNE TRISTESSE. 1| l'ASCENSION DU MONTE GIOVE. || UN VILLAGE DANS LES NUÉES. || 
l'ermitage de la MADONE ET LA « SEDIA DI NAPOLEONE ». i| LE VIEUX GARDIEN DE 
l'infini. « BASTIAjSIGNOr! ». VISION SUBLIME. || LA COTE ORIENTALE DE l'ILE. CAPOLIVERI 
ET PORTO-LONGONE. |1 LA GORGE DE MONSERRAT. || RIO MARINA ET LE MONDE DU FER. |1 

DEUX MOTS d'histoire. 



L'Isola d'Elba, en français l'île d'Elbe, est située dans 
la mer Méditerranée, entre la Corse et l'Italie, et fait 
partie, avec les autres îles de Gorgona, Capraia, Pianosa et 
Monte-Christo, de l'archipel Tyrrhénien. Elle est aujourd'hui, 
en express, à un jour et demi de Paris, par Modane, Turin, 
Gênes et Pise, et seulement à une demi-journée de Rome. 

Du chemin de fer de Pise à Rome se détache, au tiers de 
la route, parmi les plaines marécageuses des Maremmes, un 
court embranchement, qui va de Campiglia, point de bifur- 
cation, à Piombino, port d'embarquement. 

Piombino est le type de la vieille petite place forte italienne, 



J/ILE D'ELBE 

aux rues étroites, aux arches et aux tours de pierre brûlées 
par le soleil. Elle n'offre guère de ressource et l'on fera 
bien de ne pas lui demander l'hospitalité de la nuit. Du 
côté de la mer, ses maisons et ses remparts tombent à pic 
dans les flots ; en face, Elbe se découpe sur l'horizon, vio- 
lâtre, montagneuse, abrupte, et coiffée presque toujours d'un 
chapeau de nuées. La distance entre le continent et la pointe 
la plus avancée de l'île est de onze kilomètres ; elle est de 
vingt jusqu'à Porto-Ferraio. Deux fois par jour, un 
vapeur fait, en une heure, le service postal et celui des 
passagers. Mais c'est en barque qu'il faut gagner le na- 
vire, car le peu de fond de la mer, semée de récifs et 
d'écueils, empêche qu'il ne s'approche de terre, et, lors- 
qu'il y a houle ou gros temps, on danse ferme dans le 
(( canal » ou détroit de Piombino. Il arrive même que 
le navire ne peut tenir sur ses ancres, ni la barque quitter 
le rivage pour aller le rejoindre avec son entassement de 
passagers et de colis. On doit alors aller embarquer au petit 
port voisin, et plus sûr, de Porto- Vecchio. Un autre service 
partde Livourne. La traversée, avec escales à Gorgona et à 
Gapraia, est de huit heures. 

Le voyage n'est pas, en somme, compliqué. Personne ne 
va à l'île d'Elbe cependant. D'Italie même on y vient peu ; 
quoique ce sol, beau et sain, soit assez proche de Rome, il 
ne s'y trouve que quelques grandes propriétés rurales. 
Quant aux touristes étrangers, en Italie encore plus qu'ail- 
leurs, c'est le troupeau qui suit les itinéraires tout tracés. 
Et puis n'est-ce pas le sort commun de toutes les îles d'être 
plus ou moins délaissées ? Il faut y aller exprès, et, quand 
on y est, un vague malaise vous pousse à en sortir, comme 
si l'on craignait d'y rester prisonnier. 

(12) 




4^ 



7° 



5o LIVOURN 



I.Go 



Cap Corse 



I.de Capraia 



G. de 
S^ Florent 




iè 





\'ôllcrra 

,T O S °C ^ 1^ 

Sieiuxe 



>^, 



Cxrnpi^JirJi ^ 



asti a 



P(oinhnio 
ILE DELBi: 



A 



I. Pianos a 



ARCHIPEU TOSCAN 

l.delGiqlio 



WlonteCristo 




Fonmiche dl Grossèto 



ILE DXLBL 



C.dellaVite 



Cap S Andréa 



C.Nera 




4^ 




L'ILE D'ELBE 

Plusieurs fois française, italienne maintenant, Elbe, par 
sa nature physique, son climat et les mœurs de ses habitants, 
se rattache surtout à la Corse. 

Que l'on vienne de Livourne ou de Piombino, c'est à 
Porto-Ferraio que l'on débarque, ancienne capitale de l'île, 
fondée en i5/i8 par Gosme de Médicis, sa ville principale et 
sa sous-préfecture actuelle. 



Figurez-vous une sorte de lac suisse, plus beau, avec le 
ciel de l'Orient, une de ces baies méditerranéennes, âpres et 
harmonieuses à la fois, dont celle de Naples est une des 
plus renommées. Sur un promontoire escarpé s'avançant 
dans les flots et se repliant en croissant, une ville se super- 
pose, serrée, avec des toits plats qui semblent s'escalader les 
uns les autres ; ses longues murailles, qui l'enveloppent, font 
grimper leurs lignes de pierre à tous les escarpements du 
rocher, et, à tous les angles, une petite tourelle s'accroche, 
pour le veilleur, quelque hallebardier levantin que l'on s'at- 
tend à voir surgir dans le décor. Dans un port, fermé par 
une jetée couverte de maisons et terminée par une vieille 
tour génoise, rouge, trapue, bizarre de forme, dorment 
sur l'eau, si bleue qu'elle en est noire, de grandes tartanes 
peintes en vert ardent, avec leurs voiles enroulées autour 
des mâts, pareils à des antennes de scarabées. Un éblouisse- 
ment de couleur, un craquètement de clarté. 

Ainsi se présente Porto-Ferraio, tandis que le vapeur qui 
m'amène se range le long du quai, parmi les hurlements des 

(i3) 



L'ILE D'ELBE 

facchini, ou portefaix, et leurs gestes exubérants à l'adresse 
des passagers et de leurs bagages. 

Je me hâte de me faire conduire à I'Albergo de l'Ape 
ELBANA, HoTEL DE l'Abeille ELBOISE, en souvenir de l'abeille 
napoléonienne. J'y trouvai bon service, bonne nourriture et 
bon gîte. Je remarque seulement que Ton m'apporte, en guise 
de dessert, des petits pois crus dans leur cosse, et des haricots 
verts, non moins crus, élégamment rangés sur une feuille de 
vigne. Les autres convives me paraissent se régaler de ces 
verdures. 

Je m'informe des personnes près de quij'ai une lettre d'in- 
troduction : Signor Emmanuel Caméra de Asarta, qui rem- 
plissait alors dans l'île les fonctions du sous-préfet absent, et 
qui mit à ma disposition tout son crédit, Signor Tonietti, 
agent consulaire de France, Signor Bigeschi, syndic de Porto- 
Ferraio, et l'excellent abbé Soldani. Je ne veux pas ou- 
blier non plus un mot de remerciement pour Signor del 
Buono, le propriétaire actuel de San Martino. Bien d'autres 
aussi ont droit à ma gratitude. Il est peu de pays dont j'aie 
rapporté autant de souvenirs d'affabilité et d'empressement 
à m'être utile, chacun selon son pouvoir. 

Je m'aperçois avec plaisir que les gens mettent de la 
complaisance à me renseigner. Il y a sympathie pour le 
Francese qui déambule à travers les rues de Porto-Ferraio. 

Quelle ville extraordinaire, avec des rues tout entières en 
larges escaliers, des voûtes, des casemates, des tunnels, des 
remparts vertigineux oii s'accrochent les feuilles en lame de 
sabre des aloès et les raquettes des cactus ! C'est ainsi que 
notre esprit se plaît à imaginer Carthage. La litière de 
Salammbô ne va-t-elle pas paraître sur ces marches, à ce 
carrefour aveuglé de soleil, et là-haut, entre ces créneaux 

(i4) 



L'ILE D'ELBE 

découpant sur le ciel, d'un bleu sombre comme la mer, leur 
profil anguleux et cuivré, n'est-ce pas la silhouette velue 
d'un mercenaire, graissant son arc, et fourbissant son casse- 
tête ? 

Cependant un bonhomme, qui n'a rien de carthaginois, 
est accouru vers moi et m'entoure de ses saluts : « Signor î 
La teste di Napoleone ! Venez voir, Signor I La teste avec son 
cercueil! » Il me prend pour un sot, pensai-je, et s'imagine 
que j'ignore si l'Empereur est mort à l'île d'Elbe ou à Sainte- 
Hélène. Je me contentai de faire un signe de dénégation, 
et me mis à marcher plus vite, afin de me dérober à ses 
(( nobilissime signor » et à ses gestes de moulin à vent. Mais 
le cicérone italien ne lâche pas ainsi sa proie, et l'homme 
me suivait en répétant : « Si I si! La teste! L'empereur 
Napoleone ! La teste ! » Et, comme nous passions devant une 
église, il redoubla ses cris, en me montrant la porte du doigt : 
(( Ici, Signor, ici I » 

Intrigué, et pensant en tout cas me soustraire, dans le 
lieu saint, à son obsession, j'entre dans l'église. 

Mais déjà notre homme avait couru chez le bedeau, et le 
ramenait avec une clef qui ouvrait la sacristie. Il y avait 
là un cercueil somptueux, en ébène, noir et luisant, et 
chiffré d'une N. Aux quatre angles, quatre cierges dans 
leurs flambeaux de bois argenté. Je me demandais ce 
que cela signifiait, quand, le bedeau ayant soulevé le haut 
du couvercle, qui était à charnière, la tête de l'Empereur 
apparut, rigide, immobile, et les yeux clos... Une tête en 
bronze, toutefois, comme mon cicérone s'empressa de me le 
prouver, en la cognant légèrement. L'impression n'en avait 
pas moins été saisissante, car j'étais loin de m'attendre à 
voir paraître, dans ce tombeau entr'ouvert, ce masque 

(i5) 



L'ILE D'ELBE 

tragique, reproduction de celui qui, lorsque l'Empereur eut 
rendu 1 âme, fut moulé sur sa face, à Sainte-Hélène, par le 
docteur Antommarchi. Au milieu du silence sonore de 
l'église, le bronze rendit, sous le choc du doigt, un bruit 
sourd comme un sanglot, que la résonance des voûtes se re- 
jeta tour à tour, et qui s'éteignit ensuite, lentement. Je ne 
tardai pas à apprendre que, faute de posséder la tombe de 
son roi d'un jour, Elbe rendait à ce faux cercueil les mêmes 
honneurs que s'il était réel ; le 5 Mai, date anniversaire de la 
mort du grand Empereur, on le dresse sur un catafalque, 
les cierges s'allument, et, en présence des autorités officielles, 
une messe funèbre est dite.* 

Je me suis débarrassé de mon cicérone par un pourboire 
mérité, et je continue à errer au hasard entre les murs blancs 
et les volets clos (car la chaleur est torride), à descendre et 
à monter des escaliers. 

J'admire, chemin faisant, la propreté des rues. Les dalles 
de pierre, dont elles sont pavées, ne sont souillées d'aucun 
immondice, d'aucune ordure, et l'on se ferait presque scru- 
pule d'y jeter un papier ou une pelure d'orange. C'est, dans 
cette ville du Midi, une propreté toute hollandaise. Du matin 
au soir, quatre ou cinq balayeurs ne cessent de circuler, cha- 
cun avec une charrette, qui a l'air d'un petit corbillard, et 
qui est traînée par un tout petit âne. Ils y ramassent et 
recueillent sans trêve les détritus qu'ils rencontrent, et vont 
les déverser ensuite hors de la ville. Puis ils reviennent, et 
recommencent leurs tournées, qu'ils continuent sans s'ar- 
rêter, jusqu'à la nuit. Par d'interminables détours, ils se 
hissent d'étage en étage, aux quartiers supérieurs. 

* Pour l'historique de cette cérémonie, voir p. 278. 

(16) 



^ 



4^ 




1. LA « TESTIÎ » DE NAPOLEON'. 
2, LK DKAPEAU DE NAPOLEON A l'iLE d'eLBE. 



4" 




L'ILE D'ELBE 

Mais, au bout de cette rue à pic, une maison carrée, aux 
tuiles rouges et aux persiennes vertes, domine la ville. C'est 
la casa di Napoleone ou maison de Napoléon, le « palais » 
impérial. 

D'aspect, elle ressemble à l'une de ces villas italiennes, 
comme on en voit sur la côte de Gênes à Bordighera, à 
l'une des moins ornées et des plus simples. L'administra- 
tion militaire l'occupe aujourd'hui en partie, et des trophées 
de boulets en surmontent la porte, comme il convient à l'an- 
cienne demeure d'un conquérant. Ce n'est pas pourtant le 
dieu de la guerre dont l'esprit semble régner ici. Quelle 
vision soudaine, au contraire, de paix heureuse et rayon- 
nante, dès que l'on est entré et que l'on découvre, à travers 
les myrtes du jardin et les buissons de fleurs, l'immense et 
radieux horizon de la mer Tyrrhénienne I Tout est blanc et 
bleu, comme en un paysage de paradis ; les caps de l'île se 
profilent dans une buée d'or ; une paix resplendissante plane 
sur les choses. Il est impossible qu'après tant de luttes subies, 
tant d'écroulements entassés sur son front parmi les steppes 
neigeux de la Russie, tant d'angoisses dans l'abdication, le for- 
midable vaincu qui vint un jour s'asseoir devant ce même hori- 
zon, n'ait pas senti, lui aussi, son ineffable sérénité monter en 
lui. Il est certain (tous les cœurs humains sont semblables 
au fond et les mêmes sentiments s'y retrouvent, identiques 
malgré leurs aspects divers) qu'il y eut ici des jours, des 
heures du moins, où son cerveau de fer se détendit, où la 
vision du repos, qu'il n'avait jamais connue, passa devant 
ses yeux, rapide et insaisissable, comme quelque chose qu'il 
ne pouvait arrêter, car il était une force qui va, car il devait, 
bon gré, mal gré, se relever pour de nouvelles batailles et 
un nouvel écroulement. 

( 17 ) 



L ILE D'ELBE 

Extérieurement, l'apparence de la maison n'a point changé. 
A l'intérieur, la plupart des pièces ont été défigurées, mais 
la grande salle à huit fenêtres du premier étage, quatre sur 
la ville et quatre sur la mer, qui fut le salon de gala, est 
demeurée intacte. Ses murs vides et inhabités ont conservé 
sur leurs plâtres les hâtives peintures ornementales dont 
l'Empereur les fit décorer. Ils semblent l'attendre encore. 
Le mobilier fut dispersé après Waterloo. Il n'y a plus dans 
la salle que deux bustes des ducs de Toscane Ferdinand III 
et Léopold IP, mélancoliques et seuls sur leurs socles. Les 
volets des huit fenêtres, qui commencent à se disjoindre et à 
travers lesquels filtrent des rais de lumière, sont clos; par 
terre, sur le plancher poussiéreux, des grains de maïs qui 
sèchent ; dans les coins, les araignées tissent leur toile. Le 
locataire est-il parti, il y a un an, ou il y a un siècle .^^ On ne 
sait. Je tourne l'espagnolette dorée et grinçante d'une des 
fenêtres, et je pousse les volets. Le petit jardin, étoile de mil- 
liers de marguerites épanouies, apparaît, et l'éblouissant azur 
de la mer Tyrrhénienne emplit la chambre, tel qu'il s'offrait 
à l'Empereur. En bas, sur le ciment d'une allée, un fer à 
cheval est marqué. C'est, dit-on, celui du cheval impérial, qui 
s'y imprima quand la pâte était humide. Et ceci, c'est déjà la 
légende. Le cheval de Napoléon entre dans la mythologie à 
côté de celui du paladin Roland, dont on nous montre aussi, 
un peu partout en Europe, le fer empreint sur une marche 
écroulée ou sur un rocher. 

La journée tire à sa fin, etje redescends dans Porto-Ferraio. 
C'est le moment où chez les peuples du Midi, avec le soleil 
qui baisse, la vie s'éveille et se ranime. Au-dessus de la ville, 

^ Possesseurs de l'île d'Elbe après Napoléon. 

(i8) 



L'ILE D'ELBE 

si muette tout à l'heure, monte un indescriptible brouhaha 
de voix et de paroles. Sur la place rectangulaire qui avoisine 
le port, les gens vont et viennent, de long en large, ou sta- 
tionnent par groupes, se donnant des poignées de main, 
et le verbe sonore. C'est le forum des villes italiennes, où 
l'on traite et discute des affaires publiques et privées. On 
s'écrase dans les boutiques. Je lis parmi les enseignes : 
Andréa Borgia, biscuits doux, Dante, savetier, et plus loin : 
Oreste père et fils, épicerie et macaroni. Une vieille, plus 
décrépite que Saturne, vend, sous une arcade, des fèves et 
des amandes grillées. Des femmes vont aux fontaines cher- 
cher de l'eau dans leurs cruches de cuivre martelé. 

Toute la soirée, le bruit ira croissant. Les gens parlent 
pour s'entendre parler, les enfants crient pour s'écouter 
crier. On se croirait à Paris, un soir de Quatorze Juillet. 
Les guitares, les flûtes et les accordéons ne tardent pas 
à se mettre de la partie. Tout le monde chante. Le cri 
même des gamins n'a rien de la note acide des enfants ; il 
est musical et rythmé. La brise du soir m'apporte, jusqu'à 
ma fenêtre, tous ces sons, en les mêlant dans une sorte 
d'universelle et joyeuse clameur. C'est, dans ce décor d'opéra, 
comme un opéra qui se chante. 

Cela dure ainsi jusqu'à onze heures ou minuit. Alors le bruit 
se tait peu à peu. La lune décroissante et tardive se lève, 
blanchissant la pierre des grands escaliers et l'escarpement 
cyclopéen des murailles, sur les terrasses desquelles reparaît 
le nébuleux fantôme de Salammbô, qui danse et se pros- 
terne . 



L'ILE D'ELBE 

Je me remets, le lendemain, à parcourir Porto-Ferraio. 
C'est à chaque pas un aspect pittoresque et inattendu. L'abbé 
Soldani qui m'accompagne, ne cesse, tout en marchant, 
de me frapper amicalement sur l'épaule et de brandir en 
l'air son chapeau, en criant: (( Vive la glorieuse France! 
Vive le glorieux empereur Napoléon î » 

Je visite l'Hôtel de Ville. On y conserve la bannière napo- 
léonienne, le grand drapeau blanc coupé d'une bande orange 
avec trois abeilles, que le roi de l'île d'Elbe fit flotter sur la 
ville, et que salua le canon, quand il mit pied à terre. Elle 
est en forte étoffe de toile. Un vieux brave homme, ancien 
soldat de Solférino, me la déploie avec respect. * Au pre- 
mier étage, dans la salle du Conseil, le portrait de l'Em- 
pereur, copie du tableau de Gérard, où il est représenté 
le sceptre en main, le manteau d'hermine sur les épaules et 
le laurier d'or au front, est accroché au mur, en pendant 
avec le portrait de Cosme de Médicis. Sur le tapis vert de la 
table, selon un antique et patriarcal usage, chaque conseiller a 
devant soi une petite sébile, avec des haricots blancs ou 
rouges, que, pour voter oui ou non, il dépose dans l'urne. 

Au rez-de-chaussée se trouve ce qui reste de la bibliothèque 
impériale. Les titres des livres, en partie marqués d'un 
Aigle, sont curieux à parcourir. Ils montrent l'universelle 
éducation qu'aimait à se faire l'Empereur. A côté des œuvres 
de Vauban et de Maurice de Saxe, d'ouvrages divers de 
mécanique, de chimie et de science militaire qui l'intéres- 
saient directement, on remarque de nombreux livres d'his- 
toire ancienne et moderne, des livres d'archéologie, d'histoire 
naturelle et de littérature : Montaigne, La Fontaine, un Don 

* Sur l'authenticité de cette relique, voir p. 274. 

(20) 



L'ILE D'ELBE 

Quichotte, soixante volumes de Voltaire. Il s'était cons- 
titué cette bibliothèque avec des livres qu'il avait fait 
venir du continent. 

Mais ce que l'on est le plus étonné de trouver parmi ces 
volumes, c'est un nombre relativement considérable d'ou- 
vrages d'imagination, dont le principal est Le Cabinet des 
Fées, quarante tomes, où sont réunis les contes et les légendes 
de l'humanité, de toutes les époques et de tous les pays, 
depuis les contes des Mille et une ]Suits jusqu'à ceux de 
Fénelon et de Perrault, jusqu'aux fables de l'Inde et de la 
Chine. C'est qu'en effet, par une réaction morale fréquente. 
Napoléon, force positive et brutale, était aussi un chimérique 
et un rêveur. Cette idée de faire de l'Europe entière un seul 
empire réuni sous son sceptre, avait-elle été autre chose 
qu'une immense chimère .►^ Nous le verrons méditer de bâtir, 
comme un Louis de Bavière, quelque fantastique palais sur 
les pics de Volterraio, s'extasier, sur le Monte Giove, de- 
vant l'infini du ciel et des nuées, devant ses nuits ruisse- 
lantes d'étoiles, et aimer à se perdre sous les ombrages 
touffus, aux sources murmurantes, de la montagne de Mar- 
ciana. Ossian et sa romantique poésie avaient, on ne l'ignore 
point, enthousiasmé sa jeunesse, et il conserva en lui, 
toute sa vie, quelque chose des vieilles superstitions corses 
qu'il avait sucées avec le lait maternel. S'il condamnait 
officiellement « ces rêveries du passé », il est permis de 
supposer, en face de ces livres, qu'il ne répugnait pas à 
lire, pour s'endormir le soir, l'histoire d'Ali-Baba ou des 
Quarante Voleurs, de la Belle aux cheveux d'Or ou de 
l'Oiseau Bleu. 

Puis c'est un autre souvenir qui se mêle à celui de l'Em- 
pereur, et que rappelle une plaque de marbre placée sur la 

(21) 



L'ILE D'ELBE 

façade de l'Hôtel de Ville. L'inscription est en italien et 
nous traduisons : 

ICI, DANS PORTO-FER RAIO, 
EN 1802, FUT APPORTÉ LE TOUT PETIT 

VICTOR HUGO. 

ICI NAQUIT SA PAROLE 

QUI, PLUS TARD, LAVE DE FEU SACRÉ, 

DEVAIT COURIR DANS LES VEINES DES PEUPLES. 

ET PEUT-ÊTRE TROIS ANNÉES 

PASSÉES DANS CET AIR A QUI DONNENT LEURS ATOxMES LE FER ET LA MER, ^ 

RAFFERMISSANT SON CORPS DÉBILE, 

CONSERVÈRENT 

À LA FRANCE l'oRGUEIL DE SA NAISSANCE, 

AU SIÈCLE LA GLOIRE DE SON NOM, 

À l'humanité 

UN APÔTRE ET UN GÉNIE IMMORTEL. 

En 1802, quelques mois après sa naissance, Victor Hugo 
vint àl'île d'Elbe. Néà Besançon, où son père, Joseph Hugo, 
alors chef de bataillon, se trouvait en garnison, il avait déjà 
dû être, à six semaines, transporté à Marseille. C'était un 
terrible voyage pour un enfant de cet âge, 

c< Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix », 

comme il l'a dit lui-même, si faible que le médecin qui l'avait 
mis au monde avait déclaré qu'il ne vivrait pas. Par surcroît 
de malheur, il fallut que sa mère l'abandonnât, pour venir à 
Paris, solliciter, en faveur de son mari, un avancement qui 
tardait plus que de raison. Le pauvre bambin resta seul avec 
son père, qui le bourrait de bonbons pour le consoler, car, 
depuis le départ de sa mère, il n'arrêtait pas de pleurer. 

* Allusion aux mines de fer de l'île, dont nous parlerons tout à l'heure. 

(32) 



L'ILE D'ELBE 

Enfin celle-ci revint, et le résultat de ses démarches fut un 
ordre d'aller plus loin, à Tîle d'Elbe, qui venait d'être in- 
corporée à la France. 

Voilà donc la famille qui se remet en route et s'em- 
barque pour Porto-Ferraio, oii elle s'installe. 

La santé du petit Victor laissait toujours à désirer. Un an 
après son arrivée dans l'île, il n'était pas parvenu à redresser 
sa tête (( qui, racontent ses admirateurs, comme si elle eût 
déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que 
le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine. » Cependant 
on ne tarda pas à remarquer que l'avorton était solidement 
charpenté, qu'il avait large carrure d'épaules et de poitrine. 
Le grand air de la mer et la salubrité du climat aidant, la vie 
prit le dessus, et quand l'enfant quitta l'île d'Elbe, au bout 
de trois ans de séjour entremêlés de pérégrinations en Corse, 
il était en train de devenir ce type de robustesse humaine, 
qu'il demeura toute son existence. De Porto-Ferraio, son 
père s'en alla en Italie, avec Joseph Bonaparte, et il vint 
avec sa mère et ses frères habiter à Paris, rue de Clichy, fin 
de i8o5 ou commencement de 1806. 

De même que ce fut à l'île d'Elbe que Hugo s'ouvrit à la 
vie physique et prit le dessus sur la mort, ce fut là aussi qu'il 
balbutia ses premiers mots. La tradition nous a conservé 
la première parole qu'il prononça. Un jour, nous dit Dumas 
père dans ses Mémoires, s'étant disputé avec sa gouvernante, 
qui voulait le forcer à obéir et le menaçait, (( Cattiva I s'é- 
cria-t-il. Cattiva ! » Cattiva signifie « méchante » en italien. 
Oii avait-il entendu ce mot et pourquoi l'avait-il retenu plus 
spécialement .^^ On ne le sut jamais. Toute la maison connut 
aussitôt que l'avorton avait parlé, et en fut dans la joie. Ainsi 
le premier mot prononcé par le poète fut un mot étranger. 

(a3) 



L'ILE D'ELBE 

Mais les souvenirs de l'enfant « ne sont pas encore 
éveillés, et rien de cette halte de l'existence ne devait sur- 
vivre en son esprit. » Plus tard, néanmoins, on ne manqua 
pas de voir un rapport de prédestination entre le passage 
à l'île d'Elbe de l'auteur de VOde à la Colonne et celui de 
Napoléon, dix ans après. L'hyperbolique BiOGRApmE Rabbe 
imprimera en i834 : « La première nature qui se réfléchit 
dans la prunelle de Hugo fut cette âpre et sévère physio- 
nomie d'un lieu peu remarqué alors, si célèbre par la suite. 
Cette jeune vie s'harmonisait déjà avec la grande destinée 
qu'elle devait célébrer ; ce frêle écheveau se mêlait à la 
trame splendide qu'il rehausserait un jour. » 

Tandis que je lis et copie l'inscription du marbre, je vois 
se planter sous mon nez un bras noir, au bout duquel est 
une main noire, brandissant une bourse noire. Je me 
retourne brusquement, n'ayant rien entendu venir, et recule 
avec un peu d'effroi, en me trouvant devant un homme tout 
noir, si l'on peut appeler «homme» un sac noir, se terminant 
par un capuchon pointu, percé de deux trous, au fond des- 
quels deux yeux luisent comme des chandelles. C'est un 
Pénitent, en tournée de quête. Il me poursuit de son 
bras noir, de sa main noire et de sa bourse noire, en 
m'assourdissant d'une sonnette qu'il porte attachée à sa 
ceinture, et dont il sonne furieusement, jusqu'à ce que je lui 
aie donné les deux sous qu'il réclame. 

Je demandai si c'était l'usage ordinaire de se promener 
ainsi en échappé de drame romantique. L'on me dit que 
cela se faisait lorsque quelqu'un de la Confrérie était mort, 
et que la quête était au profit de la cérémonie funèbre. 

Or, comme j'étais assis, le soir, sur le seuil de I'Ape 
Elbana, à respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer, 

(a4) 



L'ILE D'ELBE 

tandis que, comme la veille, les gamins hululaient, que, 
dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et les 
accordéons soufflaient éperdument, voilà les cloches de l'église 
voisine qui sonnent le glas. En même temps, de l'autre bout 
de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui ne 
tardent pas à se rapprocher, faisant fermer les volets des 
boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une 
des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut, 
s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange. 
Autour d'un cercueil qui ondulait sur les épaules de quatre 
hommes robustes, une foule de gens vêtus de cagoules noires, 
grands et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avan- 
çaient en portant de gros cierges parfumés, en chantant des 
psaumes. Ceux qui marchaient en tête du cortège agitaient 
des lanternes emmanchées sur des bâtons, des croix et des 
bannières. C'était l'enterrement. Gomme je m'étonnais de 
son heure tardive, le facchino de l'hôtel me répondit que tel 
était la mode pour les personnes d'importance « parce que 
c'était beaucoup beau » de la sorte. 

Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. 
Tous nos capucins noirs jetèrent leurs cierges sur le sol, ils en 
piétinèrent la flamme, ils lancèrent dessus, afin de l'éteindre, 
de la terre à pleines poignées. Puis ils entrèrent dans l'église 
avec, chacun, cinq ou six bougies, minces comme des allu- 
mettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient, 
ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à 
psalmodier un bêlement bizarre : « Bai... ai... ai... ai... », 
quelque chose de traînant et de grave, qui subitement 
s'anime avec rage et devient aigre à se boucher les oreilles : 
((Bai! bai! bai! ai! ai! ai! ai! ai! » C'est le gémissement de 
la pleureuse antique, le lamento corse. Cependant les bougies 

(.5) 

4 



L'ILE D'ELBE 

achevaient de se consumer. Le prêtre officiant avait terminé 
ses oraisons, et le cercueil était rechargé sur quatre épaules. 
Les cierges étaient ramassés sur le parvis de l'église, rallumés 
aux petites bougies, et le cortège, se reformant, se dirigeait 
vers la nécropole, par le chemin qui longe la mer, tandis que 
les boutiques se rouvraient et que guitares et accordéons re- 
prenaient leur mélodie interrompue. Longtemps je le suivis 
du regard, à la lueur des cierges se reflétant dans les flots en 
couleuvres lumineuses. Afin que le mort ne reste pas seul 
dans la nuit, on lui laissera, avant de revenir, une lanterne 
allumée qui le veillera jusqu'au jour. 

Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des 
(( Noirs )). Cagoules blanches, ils auraient été à la nécro- 
pole des (( Blancs ». Les deux Confréries ne veulent avoir 
entre elles rien de commun, sur la terre ni dans l'éternité. 
A Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc, comme on était 
Guelfe ou Gibelin, et, si les cagoules ennemies ne se battent 
plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins n'ont- 
elles jamais cessé de se regarder d'un mauvais œil. C'est à 
qui surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécro- 
poles rivales, le gîte le plus avenant, la « case » la plus sou- 
riante et la plus immaculée. Car, sauf de rares exceptions, 
les morts ne sont pas déposés dans la terre. Sous des porti- 
ques somptueux, en des catacombes revêtues de marbre blanc 
et baignées de molles clartés, d'innombrables cases, taillées 
dans l'épaisseur des murs, sont rangées symétriquement 
comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occu- 
pées déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé. Les longs 
couloirs ornés d'inscriptions, de fleurs et de tableaux, où tant 
de disparus dorment leur dernier sommeil, dans un calme pâle 
et silencieux comme celui des Limbes, n'ont rien de sinistre. 

(26) 



L'ILE D'ELBE 



Vues du dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes 
fenêtres, rappellent, à travers les arbres qui les entourent, 
les palais de Trianon. 



De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. 
Chaque matin, plusieurs courriers partent de la ville avec 
leurs carrioles à deux roues, attelées d'un cheval maigre, 
à grandes jambes, qui ressemble à une sauterelle. Les 
brancards, au lieu d'être retenus sur les flancs de la bête, 
comme chez nous, sont fixés sur son dos, et pointent en 
l'air. Dès que le cheval prend le galop, vous vous trou- 
vez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait 
vous asseoir sur la route, si vous n'aviez soin de vous 
cramponner avec énergie à l'ossature du véhicule. Les ba- 
gages sont ligottés avec des cordes. C'est le seul moyen qu'ils 
arrivent entiers à destination. 

L'une de ces routes s'en va vers l'ouest, du côté de ce 
mont énorme qui barre l'horizon et dont la cime disparaît 
dans les nuages. C'est la route de Marciana. 

Elle monte d'abord parmi les aloès et les cultures. Ça et 
là, une ferme, une métairie. De temps à autre, l'on croise 
des paysans qui se rendent à la ville. 

Ils ont tous un âne pour les porter. La femme se met 
à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur 
le dos, le fils sur la croupe et, dans chacun des deux pa- 
niers accrochés de chaque côté du bât, il y a la marmaille. 
L'âne disparaît sous la famille qu'il véhicule. On ne voit 

(^7) 



L'ILE D'ELBE 

que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, 
et ne s'effondre pas. 

Puis les maisons se font plus espacées. Voici commencer 
le maquis, le maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriers- 
thyms, ses bruyères arborescentes et ses chênes verts, serré, 
impénétrable, et parfumé de fortes senteurs. A un coude de 
la route, Porto-Ferraio disparaît, et, sur le faîte d'un col que 
le vent balaye, une autre face de l'île apparaît. 

La mer se recourbe en un golfe circulaire et profond, 
dans lequel tombent les mille mètres du Monte Gapanne. 
Autour du Mont Gapanne et de son voisin, le Monte Giove 
(la Montagne de Jupiter), tournoient les nuées. En bas, la 
mer bleue, la grève ensoleillée sur laquelle un pêcheur 
solitaire, qui semble moins gros qu'une fourmi, tire sa 
barque et fait sécher ses filets. En haut, la bataille farouche 
de l'ouragan noir, oii gronde la foudre, et que zèbrent les 
éclairs. Par moments, à travers un déchirement des nuages, 
des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas l'Olympe 
redoutable oii trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les 
Grands Dieux .^^ 

Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas 
de son coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres 
nuées ne va pas s'abattre sur notre tête, avant notre arrivée à 
Marciana. Il me fait signe que non, et qu'il n'y a rien à 
craindre pour l'instant. Le soleil, en effet, ne cesse pas de 
luire tout le long de la route, qui, se rapprochant de la mer, 
contourne le golfe (on le nomme golfe de Procchio), puis 
se relève pour suivre la côte en corniche, jusqu'à ce qu'une 
dernière descente nous amène à Marciana Marina, à F Au- 
berge DE LA Paix, chez Ventura Braschi, bonne cuisine. 

Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme 

(28) 



L'ILE D'ELBE 

non plus, mais ils sont pleins de prévenances, et crient très 
fort, pour que je comprenne. Je m'explique de mon mieux. 
En attendant la « bonne cuisine » de l'enseigne, qui se 
réduira à du macaroni et à des œufs, je vais errer sur le 
port, oii les tartanes ont été tirées à sec, en prévision de 
la nuit qui menace d'être orageuse. 

Les nuées sont descendues le long de la montagne et le 
ciel s'est voilé. Le soleil a disparu. Il fait gris. La mer hou- 
leuse bat le rivage de ses lames courtes. Une morne tristesse 
s'épand sur les choses. Porto-Ferraio paraît loin, très loin. 
Cette montagne, que l'on ne voit pas, et qui n'arrête pas de 
déverser son brouillard, on la sent peser sur soi de toute sa 
masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui s'il- 
luminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et 
éraillé. Il fait froid. 

Comme tout cela s'est modifié en quelques heures ! Voici 
la pluie, une pluie fine et pénétrante, qui, sous l'obscurité 
grandissante, donne aux objets des reflets blafards. L'on 
se croirait sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitz- 
berg. Et quand, le soir, après dîner, je sortis pour aller ga- 
gner ma chambre qui se trouvait dans une autre maison, à 
quelques pas, je crus être emporté par le vent, qui me 
lapidait de cailloux à travers la nuit. La mer crachait ses em- 
bruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce gouffre 
noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au carre- 
four voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant 
sous un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le 
mur. Je songeai que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, 
que se termina l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois 
et de la blonde comtesse Walewska. Ils s'étaient retrouvés 
sur la montagne de Marciana, oii ils revécurent quelques 

(29) 



L'ILE D'ELBE 

heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent dans la tem- 
pête et dans l'ouragan. 

Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, 
dans ma journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove 
etdeMarciana Alta (Marciana de la Montagne), dédouble- 
ment de Marciana Marina (Marciana de la Mer). 

C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que 
l'on retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, 
que celui de ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de 
mettre leurs population s à l'abri des pirates barbaresques, qui, 
jusqu'à la prise d'Alger par la France, au milieu du xix® 
siècle, fondaient sur les rivages, tuant les gens et pillant 
leurs biens. Dès que leur approche était signalée par une 
de ces tours-vigies qui dominaient l'horizon, et dont les 
ruines subsistent encore sur les pitons des falaises et les 
pointes des rochers avancés en mer, le village du bas 
ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait vers le vil- 
lage du haut, qui était suffisamment crénelé et fortifié pour 
repousser tous les assauts. Il était rare que les pirates se 
hasardassent jusque-là, car, sur ces pentes qu'il leur aurait 
fallu gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dé- 
rouler sur eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus 
souvent ils ne savaient pas oii les habitants étaient passés. Ils 
étaient là-haut, dans les nuages. 

Je demande si l'on peut me montrer Marciana Alta. 
Signor Ventura sort avec moi sur la place et me désigne 
du doigt la montagne. 

Ici oii nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère 
est limpide, la mer sourit, mais la montagne est, comme 
hier, coupée en deux par l'épais rideau de nuées, qui est 
remonté autour d'elle, et qui en cache la moitié supérieure, 

(3o) 



L'ILE D'ELBE 

de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana Alla est 
derrière le rideau. Je n'ai qu'à prendre le sentier, et à monter 
jusqu'à ce que j'arrive. 

Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant sans trêve, 
avec cette patiente persévérance, qui est nécessaire lorsque 
l'on chemine en montagne. Il fait une chaleur moite. 
Devant moi je vois toujours la nuée obscure, dont je me 
rapproche peu à peu. Derrière moi, en me retournant, 
j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus en plus, et un 
immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je ne 
tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée. Tout disparaît, 
devant, derrière et autour de moi. Il n'y a plus que du brouil- 
lard, qui perle en gouttelettes sur mes vêtements et sur ma 
barbe, comme sur les plantes et les brins d'herbe. La 
végétation a changé d'aspect. Elle est devenue celle des 
climats du Nord : bruyères courtes, gros châtaigniers au 
tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles, ni bourgeons, 
tandis qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs ; puis 
des fougères et des mousses, parmi lesquelles des sources 
cristallines bruissent et dégringolent en cascatelles. Le sen- 
tier toutefois, pour âpre qu'il soit, se continue, bien tracé, à 
travers l'opacité du brouillard. J'y croise, fantomatiques 
silhouettes, une femme et sa mule. Sans doute la femme 
descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car 
l'on ne doit pas avoir, sur cette montagne, grand'chose pour 
se nourrir. En passant, elle me jette le « Baona sera! (Bon- 
soir!) )), et paraît toute surprise de la langue inconnue dans 
laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de montée 
dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus pré- 
cise, le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de 
ma tête, Marciana Alta surgir des nuées. 

(3i) 



L'ILE D'ELBE 

Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, 
la lumière, une autre région, un soleil du Nord qui luit dans 
un air vif et froid ; par derrière, la nuée opaque que j'ai 
traversée et qui cache la base de la montagne, comme d'en 
bas elle en cachait le faîte. On est comme suspendu sur les 
volutes nébuleuses. On plane au-dessus du vide. On est dans 
le ciel. 

Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des 
habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou, du 
moins, de penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. 
Tout se tait. Aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit 
ne sort de ce village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées 
les unes contre les autres , entouré d 'un rempart de pierre . G 'est 
le village corse, sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie. 

Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte 
encore des marches, et je me trouve au milieu des maisons, 
sur une place étroite, où aboutissent des rues, ou plutôt des 
ruelles, au pavé noirâtre et gluant. Une femme, au profil de 
vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et 
coiffée d'un fichu noir. Ses yeux brillent dans leurs orbites, 
ardents et doux cependant, et elle me regarde sans qu'aucun 
des traits de son visage impassible et régulier trahisse ce 
qu'elle pense en me voyant. Puis en voici une autre, vêtue 
de noir également, qui tire au bout d'une corde une chèvre 
noire ; puis une troisième, jeune celle-là, mais toujours vêtue 
de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un sac de 
foin. Mais oii sont les hommes? 

Sur ma droite, j'aperçois un cabaret. Je vais pour entrer, 
afin de me reposer de mon escalade, et de m'enquérir d'un 
guide, avant de continuer plus loin. J'entends à travers 
la porte des bruits de voix. Allons, tant mieux ! Il y a 

(32) 



L'ILE D'ELBE 

quelqu'un. Quelqu'un ! Mais tous les hommes du village sont 
là. Je me demandais ce que l'on faisait dans un pays pareil. 
C'est simple. On n'y fait rien. 

C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y 
joue aux cartes, que l'on y parle, depuis le matin jusqu'au 
soir, tous les jours et toute l'année. Oui, c'est bien le village 
corse, c'est bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus 
dans leur solitude, sans voir, six mois sur douze, le reste de 
la terre dont ils sont séparés, comme aujourd'hui, par les 
nuages qui les entourent et où ils vivent, passent leur vie à 
discuter, devant un vermouth et un journal, les destinées 
de l'Europe. Parler politique et voter tous les deux ou trois 
ans sont les principales occupations de l'existence. Quelques- 
uns essayent, durant l'été, de défricher la montagne et d'en 
obtenir des moissons ; un peu plus bas sur ses pentes, ils 
plantent de la vigne, qui réussit, mais le travail est dur et 
ils ont peu d'imitateurs. Les entreprenants, les hardis, s'ex- 
patrient et vont en Amérique tenter la chance. Lorsqu'ils 
ont amassé un petit pécule, qui sera ici une fortune, ils se 
hâtent de revenir dans leur nid natal.* Les autres possèdent 
des cochons qui se nourrissent à peu près seuls, des chèvres 
que la femme mène paître, en labourant ses pommes de 
terre, ou en ramassant des châtaignes. Les quelques sous 
qu'ils trouvent à gagner alimentent la pipe et le verre. 

A mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les 
gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train 
de passer un mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit 

* L'île d'Elbe, au cours de son histoire, a longtemps appartenu à l'Espagne 
(voir p. 43 et 5o) et c'est vers les anciennes colonies espagnoles de l'Amérique 
du Sud que se dirigent encore ses émigrants. C'est là que se font la plupart des 
fortunes de l'île, les plus considérables comme les plus humbles. 

(33) 



L'ILE D'ELBE 

et les calumets se posèrent sur les tables, tandis que l'on me 
dévisageait et que l'on se disait de l'un à l'autre : « Inglese ! 
(Anglais !) » 

Je m'avançai, et demandai à haute voix si quelqu'un par- 
lait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la 
main et me répondit : « Que veut le Signor ? » Alors, 
dans les groupes, j'entendis répéter : « Francese ! Fran- 
cesel corne /'/mpera^ore. (Français ! Français! comme l'Em- 
pereur.) )) 

Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'un des as- 
sistants voulait, moyennant rémunération, me conduire jus- 
qu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de La Ma- 
done. Je trouvais plus prudent de me faire accompagner, à 
cause du brouillard, qui pouvait monter, et dans lequel je 
risquerais de me perdre. 

Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un 
banc, au fond du cabaret, somnolent vis-à-vis d'une table vide. 
L'homme se leva et s'approcha. C'était une espèce d'hercule, 
à carrure de taureau. De sa chemise ouverte émergeait une 
poitrine musculeuse et velue. Il était pieds nus et tenait à la 
main un bâton aux allures de massue. Se rencontrer avec 
lui, seul à seul dans le maquis, aurait été tout juste ras- 
surant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller s'embaucher 
quelque part, n'importe oii, sa force étant apte à tous les 
métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout 
à l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement pres- 
que absolu I Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux eurent 
un éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'of- 
frait à lui, et sur lequel il demanda le crédit d'un café, 
qu'il ingurgita avec délices. Il se chargea ensuite de mon 
menu bagage, et se déclara à mes ordres. Cet homme, à 

(34) 



L'ILE D'ELBE 

l'aspect redoutable, était le géant bon enfant des contes de 
fées, qui sert de factotum, en échange du droit de s'asseoir 
à la cuisine et de saucer les plats. 

Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme 
une voie romaine, de blocs de pierre à peine équarris. De 
place en place, des niches de maçonnerie, avec une croix, 
servent d'abris contre la pluie, lèvent et la neige, dont il reste 
des amas, encore non fondus, dans les creux tournés vers le 
nord. Dans un mois, m'explique l'homme, en son baragouin, 
nous rôtirions. Aujourd'hui, au début d'Avril, je grelotte 
malgré la marche. 

Ainsi que je l'avais craint, le brouillard, débordant Mar- 
ciana Alta, avait gagné la cime de la montagne. Lorsque 
j'arrivai à la chapelle de La Madone, on recommençait à ne 
plus voir à dix pas devant soi. Il était impossible de dire si 
l'on se trouvait sur le faîte d'un mont, ou au fond d'un 
puits. Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la cha- 
pelle, quelques châtaigniers difformes, aux branches défeuil- 
lées, semblables à des spectres, et une petite maison dont la 
porte était fermée. La maison était habitée, car mon guide 
ayant cogné avec son bâton, un vieux bonhomme, à tête de 
bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite. ^ 

Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et 
dont le bavardage ne doit pas être le péché coutumier. Il 

* On rencontre en Provence, dans les Pyrénées et en différents pays du 
Midi, de ces ermites laïques, qui n'ont plus aucun caractère religieux, mais 
qui sont simplement chargés, par les communes ou par l'église, de la garde et 
de l'entretien de certains sanctuaires célèbres, en échange des bénéfices que 
visiteurs et pèlerins leur procurent. Les uns rentrent coucher, chaque soir, dans 
leur village, d'autres habitent l'ermitage, et s'accommodent, pour le restant de 
leurs jours, de ces solitudes tranquilles. Nous retrouverons un autre ermitage 
de ce genre à Monserrat. 

(35) 



L'ILE D'ËLBÊ 

habite ici avec sa femme et sa chèvre, aussi perdu qu'un 
Indien dans la pampa. Marciana Al ta est pour lui le centre 
de la civilisation, et il s'y retire l'hiver; Marciana Marina 
devient le but d'un voyage important; s'il va deux fois 
l'an à Porto-Ferraio, c'est beaucoup. Il est, par contre, le 
roi de l'infini. Parfois même il doit assister, dans sa masure, 
à des cataclysmes atmosphériques peu banals. Lorsqu'un 
orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux 
climats du Midi et plus encore à celui des îles, lorsqu'une 
tourmente, comme celle d'hier, se déchaîne, on se demande 
comment sa bicoque n'est pas arrachée du sol ou pulvérisée 
par la foudre. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné 
un autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouil- 
lard dense et compact qui vous appuie sur les yeux comme 
une main, ainsi qu'il fait en ce moment, et vous donne 
l'impression d'un enveloppement de sépulcre, toutes ces 
choses lui sont indifférentes. Il rit en vous apercevant, car il 
possède un registre, avec un crayon, et il offre à ceux qui 
viennent après Napoléon d'y inscrire leur nom. Il a aussi les 
clefs de la chapelle, qu'il montre aux visiteurs ainsi qu'une 
image d'Epinal représentant l'Empereur. C'est son état social, 
son unique espoir de faire fortune. Etant donné le nombre 
des passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais. 

C'est dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans 
une de ces quatre chambres qu'il reçut la visite de la comtesse 
Walewska, le 2 ouïe 3 Septembre 181 4. Un Christ de bois, 
vieux de plus d'un siècle, resté accroché au mur, a sans 
doute été témoin, et le lit rudimentaire de l'ermite, composé 
de deux X de fer portant une planche et un matelas de 
fougères, plat comme une galette, ne doit guère différer du 
lit sur lequel couchait l'Empereur. 

(36) 



L'ILE D'ELBE 

Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de 
cette chapelle qui Le connurent, jusqu'aux marches de l'autel 
sur lesquelles Madame Mère, logée au village de Marciana, 
venait s'agenouiller dévotement et faire vœu d'un cierge de 
cire à la Madone, si elle protégeait son fils contre tout mal- 
heur. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de 
pierre rongé par les lichens et garni de bancs, quatre fon- 
taines jaillissent, emplissant de leur glouglou régulier leurs 
vasques sculptées. La façade de la chapelle est ornée de 
fresques peintes, et une plaque de marbre, posée en i863, 
rappelle le passage de l'Empereur. Il séjourna ici, dit-elle, 
du 23 Août au i4 Septembre i8i/i. Cette date du i4 Sep- 
tembre est erronée. L'Empereur quitta l'ermitage de La 
Madone le l\ ou le 5 Septembre. 

Le brouillard est toujours intense et je n'ai plus espoir 
de contempler l'admirable panorama qui se déroule, quand 
le temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne 
dressant au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il 
va falloir songer à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je 
tiens à rentrer coucher à Marciana Marina. La descente sera 
rude et longue. 

Le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester et 
attendre un peu : « Poco ! poco, Signor ! » Il fait le mou- 
linet avec ses bras, pour m'exprimer que le brouillard se 
dissipera tout à l'heure. Alors je verrai « la Corsica », c'est- 
à-dire la Corse. J'éprouve bien quelques doutes sur les chances 
qu'une telle brume, qui semble au contraire s'épaissir de 
plus en plus, réussisse à se dissiper. Mais je sais que sur les 
montagnes tout l'imprévu est possible, et je rentre dans 
la maisonnette, pour attendre et me chauffer. Quant à 
mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise 

(37) 



L'ILE D'ELBE 

entre-bâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer aune 
cruche d'eau, qu'il a découverte sous la table, et au goulot 
de laquelle il boit à pleines lampées. 

Pendant que je sèche l'humidité de mes vêtements, le vieux 
sort pour examiner le brouillard, qui passe comme des 
bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus intense. 
Mais voici soudain que les bruyères frissonnent, le vent s'é- 
lève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine den- 
telle de leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. 
(( Venite, Signor ! Venite ! y) me dit le vieux. Il m'emmène 
jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le 
vide, et formant un trône cyclopéen, oii, dit-on, s'asseyait 
l'Empereur. 

Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à 
travers la brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette 
d'un enchanteur invisible. Les nuages fuient le long de 
la montagne, les débris du brouillard jaunâtre, accrochés 
comme de fauves oiseaux aux aspérités des rocs, s'illu- 
minent d'une radieuse lumière, l'immensité s'inonde de 
clarté, et devant moi, à cinquante-neuf kilomètres par- 
dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident, se dégage 
le profil en dents de scie des montagnes corses, du Monte 
d'Oro, et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de 
l'île à l'autre bout. C'est un spectacle inoubliable et sublime. 

Le vieux rit aux éclats de son triomphe. Ses yeux ruti- 
lent comme les miens au reflet du soleil, qui descend dans 
le ciel, vis-à-vis de nous, et touche presque à l'horizon. Au 
moment oii son disque commence à s'y mordre, le profil 
devient net et tranchant comme un découpage métallique. 
L'astre de feu disparaît, et, dans la transparence de l'at- 
mosphère qui précède le crépuscule, c'est à présent l'in- 

( 38 ) 



L'ILE D'ELBË 

croyable détail des objets. « Bastia ! » s'écrie le vieux, 
en me prenant par le bras. J'aperçois de petites taches 
blanches, carrées et serrées les unes contre les autres. Ce 
sont les maisons de la ville corse. Avec une longue-vue on 
distinguerait les fenêtres. 

Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'al- 
lument dans le ciel des lueurs violettes, semblables à une 
floraison de lilas dans les jardins d'Eden. Leur mirage 
merveilleux se double dans le miroir de la mer, plate et lui- 
sante comme une lamed'épée. 

Mais les nuées tournoyantes, un instant entr 'ouvertes, 
se resserrent. Le brouillard se referme, voilant, comme un 
rideau qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots. 
Je me retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque 
obscurité, avec le vent qui souffle à travers le squelette des 
gros châtaigniers, tandis que le vieux enfonce sur ses oreilles 
son bonnet de fourrure. Il faut se hâter de redescendre, 
si je veux être, ce soir, à Marciana Marina. 

Je revois Marciana Alla et ses ruelles étroites où les noires 
parois de ses maisons commencent à se trouer de lumières, 
dans une nouvelle et rapide déchirure de la brume j'aperçois 
Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées, et je ne 
suis qu'à moitié route de mon gîte, lorsque la nuit me 
prend. Mais le brouillard demeure ramassé sur le faîte de la 
montagne. J'en suis, bientôt, complètement sorti. La nuit 
est lumineuse comme une nuit d'Orient. C'est sous sa 
douce clarté que je descends les dernières pentes du sentier 
et que j'arrive à « l'albergo » du Signor Ventura, qui s'in- 
quiétait de moi. Je retrouve, à son carrefour, la Vierge en- 
grillagée, et sa lampe paisible. De l'ouragan d'hier soir, 
aucune trace ne subsiste dans l'air tiède et resplendissant. 

(39) 



L'ILE D'ELBE 



La nature et le pays ont ainsi passé à mes yeux, depuis 
vingt-quatre heures, par toutes les phases et par tous les 
aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les flots, 
eût erré des mers du Sud à celles du Nord, et du royaume 
d'azur au triste pays des Gimmériens. 



Je suis, une autre fois, deux ans après, retourné à l'ermi- 
tage de La Madone. 

C'était en Mai. La montagne, désenveloppée de ses bru- 
mes, plongeait tout entière, de la base au faîte, dans le 
soleil flamboyant, mais l'ombreuse forêt de ses châtaigniers 
drapait sur ses pentes, jusqu'au village de Marciana Alta, le 
couvert splendide de ses verts rameaux. Le noir village 
semblait s'être réveillé à la vie. Des oiseaux chantaient dans 
le silence qui, cependant, planait toujours autour de lui. 
Des gens bêchaient leurs vignes, d'autres badigeonnaient 
de rose leurs maisons. Quelques-uns avaient sorti leurs 
guitares rouillées, dont ils grattaient, sur le seuil de leurs 
portes. 

Je demandai s'il y avait une auberge, pour passer la nuit. 
L'on me conduisit vers un sombre logis, où l'on descen- 
dait par des marches suintantes encore de l'humidité de 
l'hiver, et qui, sur son autre face, surplombait en forte- 
resse sur un précipice. Mais l'hôtesse posa devant moi, 
sur la table, à l'heure du dîner, en même temps qu'un bif- 
teck de chèvre, un vase bourré de fleurs, tandis que son 
mari ouvrait un antique clavecin, au timbre usé, à la voix 
fêlée, et en jouait à tour de bras, afin de me mettre en gaieté 

(4o) 



L'ILE D'ELBE 

et de me donner appétit. Lorsque je fus me coucher, je vis la 
femme, qui s'était absentée, revenir avec une touffe d'herbe, 
dont elle enroula les brins, de façon à en former une petite 
couronne qu'elle accrocha ensuite à mon chevet, en me 
disant: « C'est l'herbe sainte de l'Ascension » (nous étions à 
la veille de cette fête) « et je l'ai cueillie pour vous sur la 
montagne. Elle porte bonheur à l'hôte étranger. » 

Je passai la nuit suivante à l'ermitage. J'avais, en quit- 
tant la bonne hôtesse, repris le sentier que je connaissais, et 
la route dallée, aux niches de pierre, qui ne servaient plus 
d'abri contre les frimas, mais à donner une parcelle d'ombre 
contre le soleil, dont rien ne protégeait, au delà de Mar- 
ciana. Cependant, à mesure aussi que l'on montait, Tair 
plus subtil vous dilatait la poitrine, et, le double gouffre d'azur 
du ciel et des flots se confondant autour de la montagne, 
l'on ne savait plus où finissait la mer, oii commençait 
l'éther. Des milliards de fleurs tapissaient le sol, des cistes 
légers, blancs ou rouges, avec un cœur d'or. Autour de 
l'ermitage et de la chapelle on retrouvait l'ombre, encore 
transparente, des châtaigniers à peine feuillus, l'intarissable 
glouglou des quatre fontaines, et leur frais gazon, piqué de 
violettes d'un mauve très pâle et de cyclamens pourprés. 

De là je revis la Corse, semblable à quelque Léviathan 
gigantesque, et, à sa droite, l'îlot de Capraia, dormant comme 
elle sur les flots. Je revis le soleil disparaître derrière ses 
montagnes, et, dans la paix du soir, le vieil ermite à tête de 
bouc, qui m'avait bien reconnu, me prépara une des quatre 
chambrettes qui avaient reçu l'Empereur et Walewska. Je 
dînai d'une terrine de lait et d'un plat de fèves. Dans une 
autre terrine pleine d'eau, l'ermite m'expliqua qu'il fallait 
tremper, pour l'amollir, une miche de pain, qu'il renou- 

(4i) 

6 



L*ILE D'ELBÊ 

vêlait tous les mois. Le lit était aussi dur que le pain, 
mais le gîte propice à la rêverie, et, par la fenêtre sans 
rideaux, j'étais comme ébloui d'étoiles. 

Telle est, l'été, la montagne de Marciana. Mais la moindre 
nuée qui passe sur elle, s'y accroche aussitôt, et recommence 
à la voiler au monde des vivants. 



L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, 
de Rio Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite 
de celle de Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est. 

Elle contourne, en se haussant par une pente insensible, 
la baie de*Porto-Ferraio, qui se développe dans l'ampleur et 
la pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. A 
l'un des endroits où la vue est la plus belle, des rangées de 
pierre saillissent d'un champ, débris de gradins, arcades 
effondrées s'adossant à la pente du sol. Ce sont les Romains 
qui ont passé là. Un amphithéâtre s'élevait en face de ce 
lac bleu, sur lequel, au signal des buccins sonores, des 
galères de course venaient jouter à la voile ou à la rame, 
des galères de guerre se battre et se crever de leurs éperons 
d'airain. Le cheval ralentit son pas pour gravir la côte plus 
rude ; puis la bête reprend son trot cahoteux. Un bois de 
pins, un col avec un poste de douaniers, et nous sommes sur 
le versant oriental de l'île. 

Le premier village que 1 on aperçoit est Capoliveri. Aspect 
rébarbatif et mauvaise renommée. Les Romains dans l'anti- 
quité, les Pisans au moyen âge en avaient fait un lieu d'asile et 
de liberté, reconnu par la loi, pour tous les débiteurs, faus- 



L'ILE D'ELBE 

saires et banqueroutiers, pour les esclaves enfuis et les con- 
damnés échappés des prisons, qui venaient du continent s'y 
réfugier. D'où son nom de Capoliveri, Caput Liberum en 
latin, Capo Liheri en italien. Une immonde population s'y 
était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de 
l'île. Perché sur une montagne dont il occupe la crête, 
il a bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir 
luire, entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut 
envoyer contre lui deux cent vingt soldats et gendarmes, 
afin de le contraindre à s'acquitter de ses impôts. Les mœurs 
se sont améliorées, mais la race ne s'est pas fondue avec celle 
des autres communes de l'île. 

La route descend vers la mer, et arrive, bordée d'aloès dont 
les feuilles glauques et les hampes fleuries se penchent sur 
les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera à 
manger et à dormir à 1' Auberge de Marie (Albergo della 
Maria), oii l'on fut pour moi honnête et complaisant. Au- 
dessus du bourg, sur un promontoire rocheux, s'avance la 
citadelle, bâtie par les Espagnols de i6o5 à 1619. Elle ren- 
ferme un bagne dans son enceinte, et une église avec de 
nombreuses tombes espagnoles. * 

De Porto-Longone à Rio Marina le chemin est une mer- 
veille, gravissant et descendant des pentes, montrant et ca- 
chant alternativement la ligne de la mer. Deux kilomètres 
après Porto-Longone, à gauche de la route, est un chemin 
creux qu'il faut prendre. 

Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saha- 
rienne, au milieu des pins parasols et des sveltes cyprès, 



* Il y a place pour 800 forçats dans le bagne, ou « ergastule », de Porto- 
Longone. Un autre bagne existe à Porto -Ferraio, avec 4oo forçats. 



(43) 



L'ILE D'ELBE 

l'humble chapelle de Monserrat offre au pèlerin l'abri de ses 
treillages rustiques enguirlandés de pampres. Des rochers aux 
aiguilles aiguës la dominent, oii, de loin en loin, des pâtres 
accrochés s'appellent. Au bout de la longue enfdade du val- 
lon, que ferme la mer, on voit parfois, à travers les branches 
des pins et les raquettes des cactus, une voile qui glisse. 
C'est un site exquis, tout virgilien, oii l'on se prend à vou- 
loir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la 
paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais 
venu jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le 
paysage au temps oii Pan et les Dryades s'y poursuivaient 
dans les halliers ; tel il était quand le premier ermite chré- 
tien y fît construire, sur cette pointe de rocher, sa petite 
chapelle aux murs blancs ; tel il apparut à l'Empereur, que 
nous y retrouverons tout à l'heure. 

Mais notre cocher s'impatiente, en claquant du fouet sur 
la route. Ici encore, il faut laisser un peu de nous et partir. 
Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques 
sont pareilles à des dominos empilés. A la bifurcation de la 
route qui mène vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton 
triangulaire, et précédée d'un portique, semble un temple 
grec, devant lequel on s'attend à voir Daphnis apporter 
l'offrande d'un jeune chevreau ou d'un agneau nouveau-né. 

Hélas ! toute cette poésie va disparaître au prochain tour- 
nant du chemin. Devant nous, une acre fumée noirâtre, qui 
sort de hauts tuyaux d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est 
Rio Marina. Adieu le maquis embaumé, les bucoliques val- 
lées, le ciel pur, les pins oii chante le vent, et les bonnes 
gens qui vont paisibles sur leur ânon ! Nous entrons dans le 
monde du fer. 

Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste 



L'ILE D'ELBE 

ne peut être plus complet entre la verte, belle et saine nature 
où l'homme a été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale 
et physique du monde contre nature, créé par l'industrialisme 
humain. Dès l'arrivée, l'impression est mauvaise. Dans un 
lavoir couvert de tôle, des femmes, aux yeux effrontés, battent 
du linge et entre-croisent des quolibets criards. L'une d'elles, 
qui m'a vu, avertit les autres d'un mot, et toutes aussitôt 
de dévisager l'étranger avec une curiosité gouailleuse. Je les 
fixe, et pas un regard ne se baisse. J'avance, et voici un men- 
diant. C'est, depuis que je suis dans l'île, le premier queje ren- 
contre. Un pauvre être misérable et sordide, courbé en deux 
comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son milieu. 
(( Signor, la carital (La charité, monsieur!) » dit-il, en 
s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre. (( La 
carita ! la carita ! la carita ! » Je comprends de son balbu- 
tiement qu'il est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un 
quartier de roc est tombé sur lui. 

Je continue. J'arrive aux maisons. Des maisons à six étages, 
lugubres comme celles des faubourgs des grandes villes, 
derrière les murs desquelles on sent l'entassement des gens, 
le grouillement des enfants trop nombreux, et d'où transpirent 
des odeurs de fricots. Aux fenêtres, des loques qui pendent, 
des têtes qui se montrent, mal peignées. Par moments, un 
panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue. Le facteur 
y met ses lettres, le marchand y dépose sa viande, son pain 
ou ses légumes. C'est une façon commode d'économiser ses 
jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers 
ne cessent d'aller et venir le long des maisons. 

Mais ce qu'il y a de plus particulier ici, c'est que tout 
est comme imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, 
d'une couleur de rouille, qui teint les maisons du haut en 

(45) 



L'ILE D'ELBE 

bas, la figure des gens, leurs mains et leurs vêtements, jus- 
qu'aux feuilles des arbres, jusqu'à l'herbe du sol. Cette pous- 
sière de fer qui s'attache à tout, qui recouvre tout, a l'air 
d'avoir été secouée par un volcan. L'on ne tarde pas à être 
poudré soi-même de cette cendre impalpable, que le vent ra- 
masse et soulève en tourbillons. 

Voici un ivrogne. C'est, comme le mendiant, le premier 
que je vois dans l'île. Il fonce sur moi et me prend les mains, 
qu'il presse avec effusion, en me faisant de pâteux discours 
auxquels je ne comprends mot. Il est près de midi, le soleil 
est brûlant, et je me réfugie à I'Albergo Ristorante, 1' Au- 
berge Restaurant, de Rio Marina. 

Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, 
cuisine grasse dans des plats graisseux. Quelques voyageurs 
de commerce partagent avec moi ce repas répugnant, et 
appuient mes réclamations, inutiles du reste. Quand il 
s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix 
que paient mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exé- 
cuter. Chacun prend ma défense, et l'hôtelier consent, 
comme un chien qu'on fouette, à ne pas me voler plus que 
les autres. Il ramasse sa recette, du 200 0/0, d'un air rogue 
et mécontent, et, sans soulever la casquette de velours à 
côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son 
comptoir, rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh I 
cet industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout 
ce qu'il touche ! Comme il nous a ramenés à toutes les bas- 
sesses et à tous les vices qui, dès qu'il paraît, croissent à son 
ombre ! 

La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt 
considérable. Elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à 
se baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé sur des 

(46) 



L'ILE D'ELBE 

wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires 
amarrés à la base de la montagne. Celui qui est de qualité 
inférieure subit seul, dans les usines, un triage préalable. 
L'exploitation est abondante, se fait à peu de frais, et atteint 
par an 3oo.ooo tonnes. Beaucoup de navires viennent 
d'Angleterre. 

La montagne, attaquée par les Etrusques et par les 
Romains (on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre 
et d'argent), semble inépuisable. Eventrée chaque jour plus 
profondément, elle prend des aspects de cratères lunaires, où la 
face des ouvriers disparaît sous le fard de poussière ferreuse 
que la sueur leur colle au visage, dans l'effrayante réverbéra- 
tion du soleil contre les parois dénudées qui les entourent. 
Les paillettes de métal reluisent sous ses rayons implacables, 
et l'on croirait fouler de fulgurants tapis de diamants. 

Mais avec quel bonheur je revois au retour la gorge soli- 
taire, si doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe sans 
tache où Porto-Ferraio mire ses vieux remparts et ses tou- 
relles génoises ! Ce n'est plus pour longtemps. La tare est 
en train de s'étendre. Jusqu'à ce jour Rio Marina, caché par 
une barrière de montagnes, demeurait relégué dans son coin. 
Le reste de l'île était intact. Cela va changer. 

En pleine baie de Porto-Ferraio, les hauts-fourneaux 
s'élèvent. Ecrasant le paysage admirable, deux cheminées 
de quatre- vingt mètres de haut achèvent, à cette heure, 
de se dresser dans le ciel, rigides et rouges comme deux 
bras monstrueux de guillotine. Elles vont s'allumer et, sur 
toute la splendeur de l'île, sur tout son azur, vomir jour et 
nuit leur fumée, cracher leurs flammèches. Où régnait 
Phébus radieux, Vulcain accourt avec ses Cyclopes bar- 
bouillés de suie, et le ronflement de ses fournaises. 

(47) 



L'ILE D'ELBE 

Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont 
protesté ? Car enfin, que la Compagnie des mines étende ses 
affaires, rien de plus naturel à son point de vue. Mais eux, 
dont l'air va s'empoisonner, le ciel se ternir, qu'ont-ils dit ? 
Ils ont été dans le ravissement. Ils ont vu là une « adminis- 
tration )) qui s'établissait, c'est-à-dire le rêve, cher à tous 
les gens du Midi, des postes de concierges à des portes où 
ne passe personne, des places dans des bureaux oii il n'y a 
rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, dif- 
férente de l'Etat, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut 
à des hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de gratte- 
papier. Oui certes, il y aura de l'argent à gagner, non pas 
en lisant son journal, au frais, dans un fauteuil, mais en 
bourrant de charbon la gueule des brasiers. Ceux qui avaient 
un petit métier paisible, les paysans qui cultivaient leur 
champ, les quitteront; pour un gain immédiat un peu plus 
fort, se faisant ouvriers, ils viendront à l'usine se brûler la 
figure et se dessécher la poitrine. Et, comme ces peuplades 
africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang, 
ils ont tous sauté de joie autour du Moloch qui s'apprête à les 
dévorer. 



Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes 
de Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à 
l'autre, et couvrent, avec leurs innombrables pentes et cir- 
cuits, une soixantaine de kilomètres, il n'y a d'autre voie car- 
rossable importante que celle de Gampo, le dernier gros 
bourg de l'île, sur la côte sud, célèbre par ses carrières de 



L'ILE D'ELBE 

granit, d'où Pise tirait les colonnes de ses églises et de ses 
palais. Longtemps après la déchéance de Pise, des fûts à demi 
équarris se voyaient épars sur le sol de ces carrières, des 
socles ébauchés, des chapiteaux entaillés dans des blocs, 
débris mort-nés d'une magnificence subitement éteinte. Au- 
dessus du petit port de Gampo de la Mer, perche sur la mon- 
tagne le second village de San Pietro in Gampo. Toujours le 
nid d'aigle, le village d'en haut, refuge coutumier du village 
d'en bas. 

Ge ne sont plus ensuite que chemins muletiers, sentiers 
suspendus au-dessus de caps inaccessibles et de golfes aux 
profondeurs d'abîmes, ou franchissant des crêtes déchique- 
tées. 

Gravir tous les sommets dont Elbe se hérisse aurait de 
quoi lasser les jarrets les plus exercés et faire tourner les 
têtes les moins sujettes au vertige. En face de Porto-Ferraio 
l'on voit se silhouetter, au faîte d'un piton de Sgd mètres 
d'un seul jet, une forteresse ruinée, par les portes et les 
fenêtres de laquelle passent les nuages. G'est l'ancienne for- 
teresse de Volterraio. L'Empereur ayant voulu y monter 
durant une de ses promenades, chacun de ceux qui l'accom- 
pagnaient se récria, et il se laissa persuader de renoncer à 
cette scabreuse ascension. Gomment des hommes ont-ils 
construit ces murs, sur ce pain de sucre aigu, que l'on ne 
gravit point, pour peu que le vent souffle, sans risquer sa 
vie ? G'est l'œuvre d'un géant, vous répond la tradition po- 
pulaire ; seuls, des êtres surnaturels ont jamais habité pareille 
demeure, et peut-être y habitent encore. Des citernes y re- 
cueillent l'eau de la pluie, et, dans la forteresse, cinq cents 
hommes pouvaient loger. 

Le point culminant de l'île est le Monte Gapanne, voisin 

(49) 

7 



L'ILE D'ELBE 

du Monte Giove, et qui mesure 1.006 mètres selon les géo- 
graphes anciens, i-Oig selon les calculs modernes. 

La largeur maxima de l'île est 27 kilomètres, de l'est à 
l'ouest, de 18 du nord au sud. Son pourtour, avec toutes 
les découpures de ses côtes, les golfes qui s'y creusent et les 
caps qu'elles projettent, est de 85 kilomètres. 

Les femmes elboises sont belles, et régulières de traits. Elles 
ont la peau d'une blancheur de lait et des flots de cheveux 
noirs, fins et légèrement ondulés. Quelques-unes sont d'un 
blond roux, comme les Florentines, mais c'est l'exception. 

Quant à l'histoire de l'île d'Elbe, elle n'est, comme celle 
de la plupart de ces îles méditerranéennes, qu'un tissu de 
misères. Territoires flottants qui ne sont à personne et 
peuvent être à tout le monde, il n'y a pas de peuples ayant 
armé une galère qui ne se les soient disputés, la flamme et 
le meurtre à la main. L'exiguïté de l'île d'Elbe l'aurait fait 
échapper peut-être à tant de convoitises, sans ses riches et 
néfastes mines de fer, qui, aussi loin que remonte le souve- 
nir, ont causé son malheur et appelé sur elle l'étranger. 

Les Etrusques l'avaient, les premiers, conquise et peu- 
plée, bien avant que Rome existât. Carthaginois et Romains 
leur succédèrent et envoyèrent des légions d'esclaves la 
gratter à pelletées. Après la chute de l'Empire, Goths, 
Wisigoths et Ostrogoths traversent le détroit, pour s'em- 
parer d'elle et la noyer dans le sang. Elle tombe ensuite 
au pouvoir des Lombards, des Allemands descendus sur 
l'Italie, des Pisans, puis des Génois, qui en sont chassés 
par les Espagnols. Bientôt les Français apparaissent à 
leur tour et, la guerre ayant éclaté entre François I" et 
Charles-Quint, le sultan Soliman, allié du roi de France, 
envoie de Constantinople, contre l'Italie et ses îles, la 

(5q) 



L'ILE D'ELBE 

flotte ottomane, sous les ordres du fameux corsaire Bar- 
berousse, devenu grand-amiral par son audace heureuse et 
sa férocité. Non content de faire pleuvoir sur les côtes ses 
grenades enflammées, il aborde, et parcourt l'intérieur de 
l'île, en massacrant hommes, femmes et enfants, en arra- 
chant les arbres, en brûlant la terre. Cette dévastation, 
telle que les Turcs savent la faire, fut si épouvantable qu'il 
fallut, après leur départ, envoyer d'Italie des colons dans 
l'île, les habitants qui avaient survécu, cachés dans des trous 
de rochers, étant impuissants à relever seuls tant de désastres. 

En i548, Gosme de Médicis, duc de Florence, réunit l'île 
d'Elbe à la Seigneurie de Piombino, et fonde Porto-Ferraio, 
qu'il fortifie, et qu'il dénomme Gosmopolis, nom qui lui 
resta jusqu'au seuil du xix^ siècle. * Mais les malheurs de l'île 
ne s'arrêtent point. Italiens, Espagnols, Turcs et Français 
continuent à se disputer ce lambeau de sol, sans compter les 
corsaires d'Alger, qui se contentaient de passer et de piller, 
et les Anglais qui commencent à se montrer, avides de 
s'approprier un point d'observation menaçant sur la côte 
d'Italie et sur la Corse. 

Mais Elbe commence à se lasser aussi de son sort misérable 
et songe à se délivrer de tous, une bonne fois. En 1799, la 
France, prenant prétexte d'une rupture avec la Toscane, 
avait débarqué ses troupes et occupé Porto-Ferraio ; les El- 
bois s'étaient soumis en apparence, mais pour préparer dans 



* « Gosmopolis » ou ville de Gosme. Au-dessus de la vieille porte de chêne, 
toute vermoulue, du Forte Falcone (Fort du Faucon), qui domine la ville, on lit 
cette inscription : « Templa, moenia, domos, aras, portum — Gomus Med. Flo- 

RENTI. — A FUNDAMENTIS EREXIT — A. D. MDXLVIII. (Gosme de Médicis, de 

Florence, éleva de leurs fondations ces temples, ces murailles, ces maisons, ces 
auteli, ce port, l'an de Di«u i548.) » 



(5i) 



L'ILE L'ELBE 

l'ombre une révolte formidable et sauvage. La maison de 
tout Français avait été marquée par l'ange exterminateur, et 
le massacre fut simultané partout. En ces nouvelles Vêpres 
Siciliennes, on libéra jusqu'aux galériens des bagnes, afin de 
donner la cliasse aux survivants, traqués comme des bêtes 
fauves, à travers les maquis, les ravins et les antres des mon- 
tagnes, oii ils s'étaient réfugiés. Les gens de Capoliveri 
n'avaient pas failli à leur néfaste renommée. Ils avaient offert 
aux Français fugitifs l'abri de leur village et la sauvegarde de 
ce lieu d'asile, refuge séculaire de tous les poursuivis ; puis, 
quand ils les avaient tenus sans défense entre leurs murailles, 
ils les avaient égorgés. Après quoi, coupant en morceaux 
les cadavres, ils en avaient promené triomphalement les dé- 
bris, comme faisaient les barbares d'Alaric et d'Attila. 

En 1801 cependant, Porto-Ferraio fut rebloqué par la 
flotte française, bombardé en 1802, et, cette même année, 
le Traité d'Amiens avait officiellement donné Elbe à la France. 
L'île envoya à Paris des députés. Ils furent reçus par le Pre- 
mier Consul (il ne se doutait guère de l'avenir), et l'assu- 
rèrent de la fidélité de leurs concitoyens, qui désormais se 
considéraient comme vrais Français et demandaient, en 
retour, protection contre tout autre envahisseur. Peu après, 
en effet, une attaque des Anglais fut repoussée par la coopé- 
ration commune des troupes françaises et des troupes 
elboises. 

Lorsque, douze ans après, le Traité de Fontainebleau donna 
l'île à Napoléon déchu, sa population était de 12.000 habi- 
tants, dont la culture intellectuelle et le bien-être matériel lais- 
saient fort à désirer, les pauvres diables ayant toujours été plus 
occupés à défendre leur vie et leurs biens qu'à s'initier aux pro- 
grès de la civilisation, qui ne se manifestait envers eux que 

( 52 ) 



L'ILE D'ELBE 

par des bombardements et des incendies plus perfectionnés. 

En leurs maisons, aux pièces basses de plafond, ils cou- 
chaient, toute la famille, dans le même lit, jusqu'à sept per- 
sonnes à la fois, sans distinction de sexe, et dans une nudité 
complète. Les gens du peuple et ceux des campagnes ne 
possédaient comme ustensiles de cuisine que des poteries de 
terre, n'avaient pour nourriture que des légumes secs appor- 
tés du continent, des fromages gras de brebis, un pain gros- 
sier et malsain, et des viandes salées. Dans leur vin, mal 
préparé, ils ajoutaient du gingembre, ce qui rendait ce ré- 
gime encore plus irritant. Avec leurs châtaignes ils faisaient 
de la bouillie, la lourde ((pollenta » corse, et une farine pétrie 
en gâteaux, qui se conservaient d'une année à l'autre. Les 
riverains de la côte se nourrissaient presque exclusivement 
de poisson ; en dehors de leur commerce de cabotage avec 
l'Italie, ils tiraient quelque argent de la pêche du corail et, 
autrefois, de celle des huîtres perlières, qui avaient disparu, 
faute des précautions nécessaires à leur conservation. La 
pêche du thon qui, dès le temps de Strabon, se pratiquait 
deux fois par an dans les eaux de l'île, était, comme les 
marais salants et comme les mines, monopolisée par les con- 
quérants du jour, et, affermée par eux, n'enrichissait que 
l'adjudicataire et que des étrangers. 

Tl n'y avait un peu de fortune et de société, une société 
bourgeoise de petite ville de province, qu'à Porto-Ferraio, 
siège du Gouvernement, port plus d'une fois florissant, et 
qui, sous les ducs de Florence, avait connu le luxe et les 
arts, mais que la guerre et les blocus ruinaient sans cesse. 
Une haineuse rivalité dans leur commerce maritime faisait 
s'entre-détester Porto-Ferraio et Marciana Marina. L'impor- 
tance de Porto-Longone était toute militaire. 

(53) 



L'ILE D'ELBE 

Par un singulier contraste, ce peuple, aux mœurs si primi- 
tives et au sort si précaire, aimait à déclamer, le Dimanche, 
sur les places publiques, des vers de l'Arioste et du Tasse, 
et se plaisait, dans ses fêtes, à des concours de poésie impro- 
visée. Aussi, parmi les voyageurs, les uns représentaient les 
Elbois comme des sauvages, les autres comme des gens doux 
et policés. La principale coquetterie des femmes, nubiles 
entre treize et quatorze ans, consistait en un chapeau de 
paille noire à larges bords, orné de rubans, en anneaux d'or 
qu'elles se suspendaient aux oreilles, et en longs corsets, 
étroits et serrés comme ceux des infantes d'Espagne, véri- 
tables carcans dans lesquels on les enfermait dès l'enfance. 

Toutes les maladies qui résultent, surtout en pays chaud, 
d'une méconnaissance totale de l'hygiène et d'une nourri- 
ture contraire à ses lois les plus élémentaires, avaient à 
demeure leur siège dans l'île, les maladies cutanées, la lèpre 
et la gale, le scorbut, la dysenterie et le typhus. Enfin les 
marécages non desséchés valaient aux habitants qui en étaient 
voisins ces fièvres intermittentes et putrides, qui, aujour- 
d'hui encore, ravagent la côte orientale de la Corse et s'atta- 
quent à quiconque s'expose à la froide rosée du crépuscule. 




II 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 



DANS LE SOLEIL LEVANT. H INCERTITUDES MUTUELLES ET ENTHOUSIASME. 1| LA DEPUTA- 
TION ELBOISE À BORD DE L' « UNDAUNTED » || ENTREE DE l'EMPEREUR DANS SA CAPI- 
TALE. Il LE «TE DEUM» ET LA RECEPTION À l'hOTEL DE VILLE. || l'EMPEREUR PREND UNE 
PREMIÈRE IDÉE DE SON ILE. || l'EMPEREUR SE LOGE. || L'EMPEREUR SE MEUBLE ET REGAR- 
NIT SA GARDE-ROBE. || l'eMPEREUR SE CONSTITUE UNE COUR. || ARMEE ET MARINE. |1 LES 
FINANCES. Il LA NOUVELLE «SALENTE». 1| LES CHEVAUX DE l'EMPEREUR. || MADAME MÈRE. 

Il UNE OMBRE AU TABLEAU. 



C 



E fut le 3 Mai i8i/i que l'Empereur arriva en vue de 
l'île d'Elbe et de son nouveau royaume. ^ 



* Principales sources consultées et citées en note : Archives du Ministère 
DES Affaires étrangères ; France, 6y5. — Bosworth (T.) : The island 
Empire. Londres, i855. — Brunschvicg : Cambronne. Nantes, 1894- — 
Gambronne (Vie de) et son procès. Paris, 1822. — Campbell : Napoléon 
AT Fontainebleau and Elba. Londres, 1869. (Traduit partiellement par A. Pi- 
CHOT, Paris, 1878, sous le titre : Napoléon a l'île d'Elbe). C'est à cette tra- 
duction que, sauf indication contraire, se rapportent nos renvois. — Catalogue 
DU MUSÉE Demidoff A San Martino. FlorcDce, 1860. — Catalogue de la 
Vente San Donato. Paris, 1880. — Chautard : L'Ile d'Elbe et les Cent 
Jours. Paris, i85i. — Constant (Valet de chambre de Napoléon): Mé- 
moires. Paris, i83o. — Correspondance impériale i8i4-i8i5. — Durand 
(M «»e. Veuve du Général): Mémoires. Paris, 1828. — Fabry : Itinéraire 
de Buonaparte. Paris, i8i5. — Fieffé: Napoléon et la Garde. Paris, 1859. 

(55) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Entre sept ethuit heures du matin, le temps étant radieux, 
la mer calme et resplendissante, les vigies des forts signa- 
lèrent une frégate, battant pavillon anglais, qui, toutes voiles 
déployées et poussée par une faible brise, semblait se diriger 
en droite ligne vers Porto-Ferraio. 

Le général Dalesme, commandant français de la place, fit 
prendre aussitôt les précautions militaires réglementaires, 
fermer le port, charger les canons des remparts, mettre la 
garnison sous les armes, et la population courut sur le 
rivage, curieuse et agitée. Quel était ce navire, et que 
voulait-il à la ville ? Venait-il la bombarder une fois de plus, 
et était-ce un débarquement ennemi qui se préparait? Dans 
l'ignorance des événements extérieurs (depuis les cinq der- 
niers mois de la guerre que la coalition européenne faisait à 



— Fleury de Ghaboulon : Mémoires. Londres, 1819. — Foresi : Napoleone I 
all' isola Dell' Elba, Florence, i884- L'Isola d'Elba. Pitigliano, 1899. 

— GiuNTi (Benvenuto): Appunti sTATisTici DAL 1806 AL i8i5. Bologne, 
1902. Il V Maggio a Porto-B'erraio. Pise, 1902. — Helfert : Napo- 
léon VON Fontainebleau nach Elba. Vienne, 1874. — Hyde de Neu- 
ville: Mémoires. Paris, 1888, — Ile (L') d'Elbe et les Cent Jours, Supplé- 
ment à la GoRRESP. iMP. (Edition de 1870). — Joseph (Le Roi): Mémoires. 
Paris, 1857. — Labadie, Larabit, Sellier Vincent: Souvenirs, publiés 
par Léon-G. Pélissier dans la Nouvelle Revue Rétrospective, tomes I et II. 
Paris, 1894-95. — Laborde : Napoléon et la Garde. Paris, i84o. — 
Larrey: Madame Mère. Paris, 1892. — Livi(G.): Napoleone I all' isola 
d'Elba. Milan, 1888. — Marchand d'Huiles (Le) : Rapports a Mariotti, 
publiés par Marcellin Pellet, dans: Napoléon a l'île d'Elbe. Paris, 1888. 

— Mémorial de Sainte-Hélène. — Meneval : Napoléon et Marie-Louise. 
Paris, 1844. — Monier (A. D. B. M***) : Une année de la vie de Napoléon. 
Paris, i8i5. — Montholon : Gaptivité de Sainte-Hélène. Paris, 1847. — 
NiNCi (Giuseppe): Storia Dell' isola Dell' Elba. Porto-Ferraio, i8i5. — Pey- 
russe : Mémorial et archives. Garcassonne, 1869. Lettres a son frère, 
publiées par Léon G. Pélissier. Paris, 1894. — Pons de l'Hérault: Souve- 
nirs ET anecdotes de l'ile d'Elbe. Paris, 1897. L'Ile d'Elbe au début du 

(56) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

l'Empire, l'île était bloquée par les Anglais, sans communi- 
cations avec le continent, et presque réduite à la famine), 
les Elbois se voyaient avec appréhension sur le point de payer 
encore pour les querelles de leurs maîtres. ^ 

La rumeur de l'écroulement de la puissance française était 
seule parvenue dans l'île, et l'avait rejetée dans l'anarchie. 
Le 21 Avril, la garnison de Porto-Longone, où étaient incor- 
porés de nombreux Italiens, d'anciens déserteurs, et des 
voleurs, envoyés en dépôt à l'île d'Elbe, s'était révoltée. Une 
partie des rebelles, qui avaient assassiné leur commandant, 
avait été mitraillée ; les autres avaient gagné Rio, oii ils s'étaient 
saisis d'un navire marchand, sur lequel ils s'étaient enfuis. 
Le même jour, à Marciana Marina, Napoléon avait été, comme 
à Orgon, brûlé en efRgie. Le 22 Avril, à Porto-Ferraio, le 
général Dalesme avait, pour éviter une mutinerie de ses 
troupes semblable à celle qui s'était produite à Porto-Lon- 
gone, offert leur rapatriement à tous les soldats non français 
qui le demanderaient. 



xix^ SIÈCLE et l'Ile d'Elbe pendant la Révolution et l'Empire, (dans le 
Bulletin de la Société languedocienne de Géographie, 1896-97, et dans 
MiscELLANEA Napoleonica, tome IIL Paris, 1897.) Mémoire aux Puissances 
alliées. Paris, 1899. (Ces diverses œuvres de Pons de l'Hérault ont été publiées 
par Léon-G. Pélissier). Biographie. Paris, i848. — Registre de l'Ile d'Elbe. 
Paris, 1897. — Talleyrand : Correspondance avec Louis XVIII. Paris, 1881. 

— Thiébaut (Arsène): Voyage a l'île d'Elbe. Paris, 1808. — Vincent 
(Général): Mémoires, publiés dans Mémoires de Tous, tome III. Paris, i835. 

— Vincent (Sellier), voir Labadie. — Waldbourg-Truchsess : Itinéraire 
DE Napoléon de Fontainebleau a l'île d'Elbe. Paris, i8i5. — Marchand, 
Valet de chambre de Napoléon, a laissé sur cette période de la vie impériale des 
Mémoires qui ne sont pas publiés. 

* Pons de l'H., p. 7 et 86; Mém. aux Puiss. all., p. 4 et 3o5; Peyrusse, 
p. 233; M™e Durand, p, 247; Monier, p. 22 ; Waldbourg-Truchsess, p. 5i ; 
Fabry, p. 64; G»^ Vincent, p. 167. 



(57) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Les Anglais, de leur côté, intriguaient dans l'île et ne recu- 
laient devant aucun moyen pour s'en emparer. Un parle- 
mentaire anglais était venu, le 27, sur un navire de guerre, 
apprendre au général Dalesme la chute de l'Empire, la res- 
tauration des Bourbons, et le sommer de se rendre à lui, 
prétendant que le Traité de paix signé entre la France et les 
Puissances Alliées avait donné l'île d'Elbe à l'Angleterre. 
Dalesme avait refusé de rendre la place jusqu'à plus ample 
information, et demaudé un sauf-conduit pour expédier à 
Paris un de ses aides de camp, qui éclaircirait l'affaire. Le 
parlementaire s'était retiré. 

Le 28, second parlementaire anglais, escortant un envoyé 
du Gouvernement Provisoire, qui confirmait au général 
Dalesme l'abdication de Napoléon, l'invitait à remplacer sur 
la citadelle le drapeau tricolore et les aigles par le drapeau 
blanc, et l'avertissait que l'ex-Empereur, à qui l'île d'Elbe 
avait été attribuée pour retraite, arriverait bientôt. Eton- 
nement et défiance croissante du général Dalesme, qui 
arbora le drapeau fleurdelysé, mais continua à se tenir sur 
ses gardes. Personne ne crut à la venue de Napoléon. La 
conviction de la plupart des habitants était qu'ils allaient 
devenir Anglais. Les patriotes reparlaient d'exterminer les 
étrangers et de proclamer l'indépendance. 

Cependant la frégate continuait à glisser avec lenteur sur 
le satin bleu de la mer, dans la lumière d'or du soleil, et se 
rapprochait peu à peu. Quoique ses intentions ne parussent 
point hostiles, craignant une surprise, le général Dalesme, 
quand elle ne fut plus qu'à quelques centaines de mètres du 
rivage, lui dépêcha un aviso \ pour l'avertir que, si elle conti- 

^ Petit navire, léger et rapide. 

(58) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

nuait à avancer, il pointerait sur elle ses canons. Alors elle 
arbora le drapeau parlementaire, plia sa voilure et jeta 
l'ancre. Il était deux heures du soir. 

Si l'on n'était pas rassuré dans Porto-Ferraio, à bord de 
la frégate (c'était I'Undaunted qui portait l'Empereur, et qui, 
par suite de l'intermittence des vents, avait mis quatre jours 
et demi pour la traversée de Fréjus à l'île d'Elbe), on était 
inquiet aussi. 

L'Empereur n'ignorait pas au prix de quelles luttes san- 
glantes nous nous étions jadis emparés de l'île et il n'était 
pas sans se demander quel accueil lui réservaient ses futurs 
sujets. Il prévoyait qu'il allait peut-être trouver l'île en pleine 
révolution, tomber parmi quelque massacre des Français, et, 
en admettant que le loyalisme des Elbois envers la France 
fût demeuré inébranlable, lui-même, qui se les était adjugés 
sans les consulter, seraii-il persona grata auprès d'eux ? Les 
mêmes menaces, les mêmes poings tendus, qui l'avaient 
poursuivi à travers le Midi de la France, allaient-ils le recevoir 
ici.^^ A Fréjus, il avait demandé au Commissaire anglais « s'il 
pouvait compter sur un cent de marins de I'Undaunted, pour 
le protéger durant les premiers jours de son séjour dans l'île, 
et en attendant l'arrivée des /ioo hommes de la Garde que 
lui accordait le Traité de Fontainebleau». (Article XVII du 
Traité.) Il avait même envisagé l'impossibilité, oii il pourrait 
être, de débarquer, et parlé de se faire, en ce cas, conduire en 
Angleterre. ^ Les déclarations d'un pêcheur rencontré en mer 
et hélé, la veille, à bord de la frégate avaient augmenté ces 

* Campbell, p. 4o et 60; Waldbourg-Truchsess, p. 12. — Il est curieux 
de rapprocher de cette première pensée de l'Empereur d'aller demander un asile 
à l'Angleterre la même idée qu'il en eut, et mit à exécution, l'année suivante, 
après Waterloo. 

(59) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

craintes. Aussi les deux Commissaires, anglais et autrichien, 
qui étaient demeurés auprès de l'Empereur et avaient la 
responsabilité de sa personne, s'opposaient-ils, d'une façon 
formelle, à ce qu'il descendît à terre avant que Ton sût s'il y 
serait en sûreté. 

D'ailleurs il n'entrait pas non plus dans son idée de 
paraître débarquer en fugitif, ni en simple particulier. 
C'était Napoléon Roi qui arrivait, et il prétendait être reçu 
comme tel. 

La journée s'acheva, de part et d'autre, dans une incerti- 
tude mutuelle. L'Empereur se promenait de long en large 
sur le pont de la frégate, coiffé d'un chapeau de marin en 
toile cirée. * Assez tard dans l'après-midi, une embarcation 
quitta I'Undaunted et rama vers le port. Elle aborda, portant 
le général Drouot, le colonel polonais Jerzmanowski, le colo- 
nel Campbell, Commissaire anglais, et le major Clam, aide 
de camp du général Koller, Commissaire autrichien. Se 
frayant un passage au milieu de la foule, ils demandèrent à 
parler au général Dalesme, à qui Drouot remit une lettre de 
l'Empereur, rédigée à Fréjus, le 27 Avril, lui faisant savoir 
que (( porté par les circonstances à renoncer au trône de 
France », il était désormais le souverain de l'île d'Elbe et 
que (( remise devait être faite entre ses mains, sans délai, de 
la dite île, des magasins de guerre et de bouche, et des pro- 
priétés appartenant au domaine impérial».^ Le général 
Dalesme était prié d'apprendre cet état de choses aux habi- 
tants, auxquels quelques mots, hypocritement flatteurs, fai- 
saient savoir que le choix de leur île par Sa Majesté lui avait 



^ Peyrusse, p. a33 ; Pons de l'H., p. i4. 

2 CORRKS. IMP., 21, 563. 



(Go) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

été inspiré « par la douceur de leurs mœurs et par la bonté 
de leur climat ». Le major Clam ajouta en guise de conclu- 
sion : (( Il faut se soumettre à ce que l'Europe a décidé », et 
le colonel Jerzmanowski mit la main sur le pommeau de son 
épée en disant : « J'espère que nous n'aurons pas besoin de 
nous battre. » 

Le général Dalesme ne pouvait assurer que de son dévoue- 
ment personnel et de sa respectueuse soumission. Il convo- 
qua sur l'heure les autorités de Porto-Ferraio, leur présenta 
les envoyés de l'Empereur, dont il lut la lettre, et les invita 
à en communiquer la teneur à la foule. 

L'annonce officielle de cet événement surprenant entre 
tous: l'arrivée de l'illustre Empereur Napoléon, son dessein 
véritable de se fixer dans l'île après avoir déposé le sceptre 
du monde, sa promesse de faire désormais des Elbois (( l'objet 
constant de son plus vif intérêt », fut comme un coup de 
stupeur pour ce petit peuple, un éblouissement d'orgueil, 
quelque chose comme Tarascon apprenant que le Czar de 
toutes les Russies ou l'Empereur de Chine abandonnent leur 
empire et leurs palais afin de se retirer dans ses murs. La mi- 
norité des douteux ou des récalcitrants fut noyée, emportée 
dans l'enthousiasme général. Ce fut du délire. ^ 



* IIelfert (p. 70) cite, existant dans les papiers de famille du Commissaire 
autrichien KoUer, une Protestation des Elbois où ils se plaignent que, sous 
prétexte de débarrasser le monde, on leur envoie le « fléau du genre humain, un 
être qui a fait couler plus de sang qu'il n'en faudrait pour submerger leur île ». 
Ils demandent « qu'on l'enferme plutôt à la Ménagerie du Jardin des Plantes de 
Paris, dans la cage au tigre, parmi les rares animaux ses semblables », ou sinon, 
que l'on rende à la Corse « le Minotaure qu'elle a produit ». Cette protesta- 
tion, signée « Fidanza et Buonafede (Confiance et Bonnefoi), députés de l'île » , 
est visiblement apocryphe. C'est un de ces pamphlets comme il s'en imprima 
à Paris et à l'étrancrer. 



(61) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Il fut décidé qu'une députation, composée du général 
Dalesme, du sous-préfet, du commandant de la Garde Natio- 
nale elboise et du sieur Pons de l'Hérault, administrateur 
des mines, se rendrait auprès de l'Empereur, pour lui appor- 
ter les hommages de ses sujets. Elle s'embarqua immédia- 
tement dans le canot de la frégate, tandis que le drapeau 
fleurdelysé, qui flottait sur la citadelle, s'abattait de sa hampe. 



Il y a lieu de dire ici quelques mots d'un des membres de 
cette députation, de ce Pons de l'Hérault que nous retrou- 
verons plus d'une fois à côté de l'Empereur, et qui nous a laissé 
un mémorial fort utile des événements qui se déroulèrent 
dans l'île. 

Né à Cette, en 1772, d'un aubergiste espagnol et d'une 
Française, capitaine marchand, officier de marine, puis 
capitaine d'artillerie, il avait, à Toulon, connu Bonaparte, 
alors général. Il l'avait hébergé sous son toit, pendant deux 
jours, et avait eu l'honneur de lui faire goûter la bouil- 
labaisse provençale. Républicain convaincu, ancien robes- 
pierriste et jacobin, il avait tourné le dos à l'Empire, sans 
vouloir lui rien demander, et n'était devenu, en 1809, direc- 
teur des mines de l'île d'Elbe que par la protection particu- 
lière de Lacépède. 

C'était un de ces curieux produits de la Révolution, un 
type baroque, qui tenait du vieux Romain et du bureaucrate, 
un Caton à gros nez et à lunettes, têtu, rigide et solennel, 
qui se serait laissé hacher plutôt que d'agir ou de parler 

(62) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

contre sa pensée. Au demeurant naïf comme un enfant, et le 
meilleur homme de la création. 

Reconquis par la séduction napoléonienne dès le moment 
oii il revit à l'île d'Elbe celui qu'il avait (( tant de fois honni 
tout en l'admirant », celui « dont le malheur effaçait main- 
tenant le crime », et qui ne lui apparaissait plus « comme un 
tyran, mais comme un génie aussi grand que le monde », 
il devint un de ses plus fidèles serviteurs. Estimé de l'Empe- 
reur pour l'entêtement même de son étroite probité, il fut 
avec lui en rapports journaliers, et nota, à l'île d'Elbe ou 
plus tard, tout ce qu'il voyait ou avait vu. Ces notes, échouées 
à la Bibliothèque de Carcassonne et publiées récemment, 
ont les défauts et les qualités de celui qui les rédigea. Probes 
et exactes au sens absolu du mot, sauf quelques erreurs de 
mémoire, quelques lapsus involontaires, elles n'obéissent à 
aucun autre sentiment que le désir de dire ce qui est. 

Mais s'il n'y a rien de plus vrai qu'un fait, il n'y a rien 
aussi de plus incomplet et de plus trompeur, si celui qui le 
rapporte n'en voit point le comment et le pourquoi. Esprit 
droit, simple et entier, personnellement incapable de dissimu- 
lation , Pons prend pour argent comptant tous les actes et toutes 
les paroles de l'Empereur, esprit double et retors s'il en fut. 
Toute une face de son sujet lui échappe. L'Empereur, à qui 
cette façon d'écrire l'histoire ne déplaisait pas, l'encouragea, 
paraît-il, dans la rédaction de ces notes, et Pons est le seul 
qui ait formé le projet de nous laisser un ouvrage historique 
d'ensemble sur l'éphémère royauté de l'île d'Elbe. 

En dehors de cette compréhension restreinte des événe- 
ments dont il fut le spectateur, Pons, dès que ses propres 
affaires sont mêlées à celles de l'Empereur, les enfle déme- 
surément, et leur donne une importance qu'elles n'ont 

(63) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

pas. Lorsque l'Empereur n'est pas de son avis, et le lui 
dit un peu brusquement, il voit aussitôt là « une dispute ». 
Le lendemain, l'Empereur, qui a bien d'autres soucis, lui 
tend la main comme de coutume, sans reparler de rien, et 
Pons ne manque pas d'en conclure que « l'Empereur n'avait 
pas plus de fiel qu'un poulet », qu'il est « naturellement doux 
comme un agneau ». Lors même qu'il résiste matériellement 
aux volontés de l'Empereur, ce qui arrive, il demeure sa 
dupe morale. 

Tel est, pour des causes diverses, le rapetissement perpé- 
tuel que Pons met dans les faits qu'il rapporte. Ses récits 
n'en sont pas moins, par leur nombre et leur sincérité (j'en 
ai, sur place, contrôlé souvent la précision descriptive rigou- 
reuse), extrêmement utiles et vivants. Il n'y règne, par contre, 
aucun ordre, et, malgré le classement que s'est efforcé d'intro- 
duire parmi eux leur patient compilateur, Pons n'ayant jamais 
achevé son travail, ils forment un inextricable pêle-mêle. Toute 
date en est à peu près absente, et il faut s'adresser, pour les 
remettre en place, à des sources historiques différentes, 
comme le Journal du colonel Campbell, comme la Corres- 
pondance impériale, le Registre d'ordres de l'île d'Elbe et le 
livre de comptes de Peyrusse, aucune gazette, n'ayant enre- 
gistré dans l'île les faits du jour et ne pouvant servir à les 
repérer et à les classer .* 

* Beaucoup des compagnons de l'Empereur, de ceux qui prenaient leurs 
notes au jour le jour, n'y ont souvent mis une date qu'après coup, et plus ou 
moins approximative. On trouve aussi aux lettres de l'Empereur, d'ordinaire si 
nettes, des rédactions doubles et semblant se contredire. L'Empereur dictait, à 
l'île d'Elbe, à mesure que ses idées lui passaient par la tête, prenant pour secré- 
taire celui de ses familiers qui se trouvait présent (Pons de l'H., p. 199); il 
parlait très vite, et, dans l'impossibilité de le suivre où il mettait celui qui écri- 
vait, laissait celui-ci traduire le sens blocal de sa pensée, avec les répétitions et 

(64) 



L'EMPEREUR S'INST/VLLE 



En montant à l'échelle de la frégate an glaise, la députation 
elboise se sentait défaillir d'émotion. Le colonel Campbell la 
présenta d'abord au général Bertrand, qui était assis dans 
la grand '-chambre du navire, pâle et triste. L'Empereur se 
lit annoncer. « Par instinct, dit Pons, nous nous serrâmes 
les uns contre les autres. L'Empereur s'arrêta, semblant 
vouloir nous considérer. Nous fîmes un mouvement pour aller 
à lui. Il vint à nous. Ce n'était pas Thémistocle banni 
d'Athènes, ce n'était pas Marins à Minturnes. L'Empereur ne 
ressemblait à personne. Sa physionomie ne pouvait appar- 
tenir qu'à lui. Il portait l'habit vert des chasseurs de la Garde, 
avec les épaulettes de colonel. L'étoile de la Légion d'hon- 
neur, attachée à sa boutonnière, était celle de simple che- 
valier. Son air était calme, ses yeux avaient de l'éclat, son 
regard était empreint de bienveillance. Il était tête nue et 
les bras croisés derrière le dos. Comme il se tournait à demi, 
nous vîmes qu'il tenait, dans sa main droite, un chapeau de 
marin, et cela nous étonna. Nous essayâmes de bégayer quel- 
ques mots. L'Empereur comprit notre trouble. Il nous ré- 
pondit avec bonté, comme s'il avait entendu tout ce que nous 
ne savions lui dire. Puis il parla des derniers malheurs, de ceux 
de la France et des siens , et revint sur son intention de se consa- 

les modifications successives qu'il lui faisait subir. Ce système n'avait pas ici 
grand inconvénient, car l'Empereur pouvait sans peine compléter verbalement 
ses ordres, et en surveiller l'exécution, dans ce royaume de vingt-sept kilo- 
mètres de long sur dix-huit de large. Il ne s'agissait plus de l'administration d'un 
empire. 

(65) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

crer au bonheur des Elbois. » Il fut convenu que l'Empe- 
reur ferait, le lendemain, son entrée dans sa capitale/ 

A terre, l'exaltation allait croissant. Tous ces cerveaux 
méridionaux étaient en ébullidon. L'on ne rencontrait dans 
les rues de Porto-Ferraio que des gens, les yeux hors de la 
tête, commentant l'inconcevable événement, et des paquets 
de chandelle sous le bras, afin d'illuminer. L'Empereur vit, 
du pont de la frégate, dans le soir qui tombait, la ville s'étoi- 
1er de ces clartés joyeuses. Les murs se couvraient de pro- 
clamations imprimées à la hâte : (( Elbois ! les vicissitudes 
humaines ont conduit l'Empereur Napoléon parmi nous. 
Votre félicité future est assurée. Donnez un libre cours à la 
joie qui doit inonder vos âmes 1 Rivalisons de zèle pour rece- 
voir notre auguste souverain ! ce sera une douce satisfac- 
tion pour son cœur paternel. ))^ 

Pendant la nuit, les autorités civiles, militaires et religieuses 
tinrent conseil pour régler le cérémonial du lendemain, et 
des exprès furent envoyés dans chaque commune de l'île afin 
qu'elles vinssent en masse avec leurs maires et leurs prêtres. 
Les Français domiciliés à Elbe étaient les seuls à ne pas 
partager l'enthousiasme universel. Abasourdis de ce qui se 
passait, ils craignaient de se compromettre à faux. Quelques- 
uns conservaient à leur chapeau la cocarde blanche, qu'ils 
avaient prise, cinq jours avant; les autres la cachaient dans 
leur poche. 

Sitôt le jour levé, la foule se pressa sur le môle du port et 
monta sur les toits des maisons qui le bordaient, afin de tâ- 
cher d'apercevoir l'Empereur, et toute la flottille des petites 



^ Pons de l'H., p. i3 et i4. 

^ Proclamations du Général Dalesme et du Sous-Préfet. 



(66) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

barques, toutes les tartanes de pêche, ornées de banderolles, 
environnèrent la grande frégate, immobile et majestueuse, qui 
portait César. Sur les unes, étaient des musiciens avec leurs 
guitares, leurs tambourins et leurs flûtes, dont il ne cessaient 
de jouer ; sur les autres, les manifestants acclamaient, en 
brandissant leurs bonnets au bout de leurs rames. Ce fut 
toute la matinée, une allée et venue d'officiers et de fonc- 
tionnaires prenant les instructions de l'Empereur, qui se 
choisit un pavillon, d'après une estampe qu'on lui présenta 
d'anciennes armoiries de l'île au temps de Gosme de Médicis : 
fond blanc, traversé en diagonale d'une bande orangé-rouge, 
semée de trois abeilles. Pour se détendre les jarrets, et se 
soustraire aux demandes d'audience qui affluaient, il se lit 
conduire à terre, une heure ou deux, de l'autre côté du 
golfe. ^ Il revint déjeuner à bord. 

Lorsque midi sonna, un coup de canon partit du fort 
Stella ^ auquel répondit l'artillerie des remparts. Le nou- 
veau drapeau, confectionné avec de la toile à voile, fut hissé 
sur Porto-Ferraio , et la frégate anglaise le salua de vingt et 
un coups de canon. L'Empereur descendit dans le canot 
amiral, tandis que les marins anglais, rangés sur les ver- 
gues, lançaient trois hourras et que les Elbois poussaient des 
clameurs frénétiques. L'embarcation fendit les vagues bleues. 
Les cloches carillonnaient, les musiques exultaient, les bar- 
ques chantaient : 

« Apollon, exilé du ciel, 
Vient habiter la Thessalie ! » ^ 

* Pons de l'H., p. 34. 

2 Le Fort Stella, ou Fort de l'Etoile, est situé au-dessous du Fort du Faucon 
et commande l'entrée du goulet de Porto-Ferraio. 

* PoNs DE l'H., p. 38. 

(67) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

En abordant, le front de l'Empereur se plissa. La réalité 
s'emparait de lui. Cette terre où il posait le pied, entrevue 
de loin, dans la fantasmagorie de la distance, lui apparaissait 
tout à coup pour ce qu'elle était : une prison. Du pont même 
de la frégate, Porto-Ferraio, baigné dans son éclatante lu- 
mière et cerclé de ses flots d'azur, lui avait semblé autre- 
ment. De près, ce n'était plus qu'une petite ville levantine, 
jaune et crasseuse, aux relents nauséabonds, aux façades en- 
tassées, suintantes, depuis des siècles, d'eaux fétides. Ce 
serait sa capitale I Et ce peuple étranger, ces gens descen- 
dus des villages de la montagne, aux hurlements de sau- 
vages et aux faces d'égorgeurs, ce serait son peuple ! Ceux 
qui étaient près de lui remarquèrent l'étonnement et la répul- 
sion qui se peignaient sur son visage. Mais, se reprenant 
presque aussitôt, il s'avança, souriant, vers les autorités qui 
l'attendaient. 

Le maire Traditi s'approcha le premier, le salua profon- 
dément, et lui présenta les clefs de la ville, sur un plat d'ar- 
gent.* Il avait préparé un discours, qu'il avait pris soin 
d'écrire, mais il ne put en lire un seul mot. Le Vicaire Géné- 
ral fit avancer un dais, pailleté de clinquant et enguirlandé 
de papier doré, sous lequel l'Empereur prit place, et Ton 
se dirigea vers l'église paroissiale, dont la cloche maigrelette 
sonnait à toute volée. ^L'Empereur était, comme la veille, en 
habit vert, avec une culotte blanche et des souliers à boucles 



^ La signora Traditi, petile-fiUe de l'ancien maire de Porto-Ferraio, possède 
ces clefs. (Voir p. 275.) 

2 Gl« Durand, p. 3^9 ; Pons de l'H., p. 89 et suiv. ; Waldbourg- 
Truchsess, p. 52. — C'est encore l'usage à Porto-Ferraio d'orner les églises, aux 
jours de fête, avec ces guirlandes de papier de couleur, entremêlé de bouts 
d'étoffe écarlate et de paillettes dorées. 



(68) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

d'or.* Il portait l'étoile de la Légion d'Honneur et la décora- 
tion de la Couronne de Fer.^ A la satisfaction générale, il 
avait repris son petit chapeau, qu'il tenait sous le bras, et 
auquel il avait piqué, en place de la cocarde tricolore, la co- 
carde elboise avec les trois abeilles. Derrière lui venait le 
cortège le plus hétéroclite : Bertrand et Drouot, les deux 
Pylades, et le général Dalesme, puis les deux Commissaires 
étrangers. Le trésorier Peyrusse et le colonel Jerzmanowski 
marchaient ensemble ; ils formaient, avec les deux fourriers 
du Palais, le médecin, le pharmacien, et les deux secrétaires 
(le second avait été pris à Fréjus), la maison de l'Empereur. 
L'état-major de la frégate anglaise suivait en corps, et tout ce 
que Porto-Ferraio comptait de fonctionnaires, dans l'admi- 
nistration ou dans l'armée, fermait la marche. Les femmes 
de ces derniers, ainsi que les dames de la bourgeoisie, avaient 
tendu le long des maisons leurs châles de soie, et occupaient 
fenêtres et balcons, pompeusement parées. Les rues étaient 
jonchées de buis et de branches de myrtes. 

Il n'y avait pas pour trois minutes de chemin à parcourir, 
de la Porte de Mer, où l'Empereur avait abordé, jusqu'à 
l'église, mais telle était la cohue, sur ce court trajet, que le 
cortège ne pouvait avancer qu'avec une halte à chaque pas.^ 
On bousculait la Garde Nationale elboise, qui s'efforçait de 

* Peyrusse, p. 334; Monier, p. a^. 

2 II avait reçu, à Milan, la Couronne de Fer des anciens rois lombards, le 
26 Mai i8o5, après avoir accepté la monarchie héréditaire d'Italie, que lui avait 
offerte la République cisalpine. 

3 « La Porte de Mer, dit Pons (p. 87), donne sur une place formant un 
carré long, et qui communique par deux rues, où sont des marchands, avec la 
Place d'Armes, vaste carré sur les deux côtés duquel il y a, en face l'un de 
l'autre, l'Hôtel de Ville et la Paroisse. » La disposition des lieux est restée la 
même. La Place d'Armes a été seulement plantée d'arbres et de parterres. 

(69) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

maintenir l'ordre ; on bousculait la dignité compassée de Ber- 
trand et la correction britannique de Campbell ; on bouscu- 
lait l'Empereur, qui recevait des pétards jusque dans les 
jambes. Il paraissait résigné à cet enthousiasme un peu bru- 
tal, heureux au fond qu'il en fût ainsi, mais le Vicaire Géné- 
ral, rouge de colère et pénétré de la grandeur de la cérémo- 
nie, apostrophait furieusement ceux qui lui barraient la route, 
elles menaçait du poing. 

Le dais oscillant arriva au seuil de la petite église, au 
milieu de laquelle un prie-Dieu, recouvert du tapis témoins 
râpé que Ton avait trouvé, était préparé. Deux chambellans 
improvisés, pétrifiés dans l'ignorance de leurs fonctions, y 
accompagnèrent l'Empereur et demeurèrent à son côté, 
calquant leur attitude sur la sienne, et se faisant souffler 
par lui chacun de leurs mouvements et de leurs gestes. Le 
clergé n'était pas davantage dans son assiette, tâtonnant aux 
rites coutumiers du culte, et le Vicaire Général, encore 
échauffé de son pugilat à travers les rues, se trompa deux 
fois. Il ne prit sa revanche que deux jours après, dans un 
magnifique mandement où il proclama que l'île d'Elbe 
(( déjà célèbre par ses productions naturelles, allait devenir 
immortelle dans l'histoire des nations en recevant dans son 
sein l'Oint du Seigneur. Que les pères le répètent à leurs 
enfants I Multitudes, accourez de tous côtés pour contem- 
plerun héros ! »* L'instant du « TeDeum » approchait. L'Em- 
pereur, agenouillé sur son prie-Dieu, priait, ou du moins 
semblait prier. Sans doute il songeait à des choses du passé, 
à d'autres « Te Deum », à ceux de Notre-Dame ; et, la cocasse- 



* Mandement de Joseph-Philippe Arrighi, Vicaire Général de l'île d'Elbe 
sous l'Évêque d'Ajaccio, le 6 Mai i8i4. 



(70) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

rie de la céréinonie présente s'elTaçant dans le tragique de 
Tantithèse, une intense émotion lui devait étreindre le cœur, 
qui passa sur tous comme un souffle, lorsqu'aux deux ver- 
sets de l'hymne ambrosienne : « Nous vous supplions. Sei- 
gneur, de secourir vos serviteurs ! » et (( C'est en vous, mon 
Dieu î que j'ai mis mon espérance ! », le peuple, pliant spon- 
tanément le genou, en reprit en chœur les paroles et se 
courba le front sur le pavé. 

Quand la cérémonie fut terminée, le cortège se rendit 
de l'autre côté de la place, à l'Hôtel de Ville, oii l'Empereur 
logerait provisoirement. La salle de réception avait été or- 
née de tableaux et de candélabres de cristal ; un semblant de 
trône, fait d'un fauteuil exhaussé sur une marche, avait été 
enguirlandé, comme le dais, de papier et de bouts d'écarlate. 
Trois violons et deux basses jouaient des airs nationaux. 
L'Empereur donna audience aux Français qui voulurent lui 
être présentés, à la magistrature, et aux municipalités de l'île. 
Après les discours d'usage, il commença à parler aux Elbois 
de leur pays, de la nomination du maire de telle ou telle 
commune, de sa révocation à la suite d'un rapport adminis- 
tratif, dont il rappelait les principaux points. De chaque com- 
mune il connaissait les besoins particuliers, le nombre de ses 
habitants, ses ressources; il savait ce que rapportait au fer- 
mier du Domaine l'exploitation du sel, combien de bateaux 
se livraient à la pêche du thon, comment, dans quelle saison 
ils opéraient. Bien plus, non seulement il entretenait les Elbois 
de leurs mœurs, de leurs anciennes coutumes, de leurs châ- 
taigniers et de leur bouillie de marrons (à ceux qui ne con- 
naissaient par le français il parlait italien), non seulement il 
leur disait la date de fondation de leurs villes et de leurs vil- 
lages, ce que la plupart ignoraient, et toutes les phases de 

(71) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

leur histoire, mais il semblait connaître mieux qu'eux la to- 
pographie de leur île et leur apprenait, à cinquante centi- 
mètres près, l'altitude de leurs montagnes. Les Elbois écou- 
taient bouche bée. 

La clef du mystère était bien simple. De Fontainebleau, 
l'Empereur avait demandé à Paris la liasse des notes officielles 
concernant l'île d'Elbe, depuis son annexion à la France, 
et il avait connu par elles tout ce qui concernait l'adminis- 
tration supérieure de l'île. Dans sa bibliothèque, il avait fait 
chercher les livres et les cartes capables de lui fournir une 
idée de sa résidence future, et avait trouvé parmi ces livres 
le Voyage a l'île d'Elbe, historique et descriptif, d'Arsène 
Thiébaut, publié en 1808. Dans l'effondrement d'une catas- 
trophe qui changeait la face de l'Europe et oii il perdait un 
trône, il avait eu soin de mettre dans sa poche ce « Guide 
Joanne », dont il s'était documenté en cours de route. Le vo- 
lume renferme quelques erreurs archéologiques ; mais il pou- 
vait se risquer, sans crainte, à les répéter. Enfin, sur le cha- 
pitre politique et administratif, il avait achevé de se renseigner, 
le matin même, sur la frégate anglaise, avec les dossiers de 
la Sous-Préfecture. Ainsi son habileté à en imposer à tous, 
sa préoccupation du moindre détail des choses, ne l'abandon- 
naient point. L'effet en fut, comme de coutume, imman- 
quable. Les Elbois se retirèrent émerveillés/ 

La journée s'allongeait sans terme. Tous ceux qui escortaient 
l'Empereur étaient éreintés, et pensaient qu'il se fatiguait, 
lui aussi, lorsqu'il demanda un cheval pour courir la 
campagne.^ 

* Peyrusse, p. 223; Beausset: Mémoires. Paris, 1827, tome II, p. 243; 
Pons DE l'H., p. 42 et 61. — Cf. Campbell, p. 207. 
2 Pons de l'H., p. 44. 

(72) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Mais, deux personnages inconnus s'étant présentés, il s'en- 
ferma avec eux, et rien ne transpira de l'entretien. C'étaient 
apparemment deux agents secrets, qui lui apportaient des nou- 
velles de Marie-Louise, ou qui lui étaientenvoyés par quelqu'un 
de ses partisans demeurés fidèles. En le quittant, ils se rem- 
barquèrent. 

Après leur départ, l'Empereur transforma sa promenade 
dans l'île en une visite de la citadelle, et donna encore, le 
soir, quelques audiences, tandis que la ville s'illuminait 
comme la veille et que la foule dansait dans les carrefours. 

Et, pendant que le vainqueur d'Austerlitz s'en allait, dans 
rioiagination populaire, se faire berger et, comme Apollon 
déchu, garder désormais ses troupeaux, tandis qu'en ce coin 
de Méditerranée, sous le chaud soleil d'Italie, son petit peu- 
ple lui offrait ce familial et naïf accueil triomphal, Louis- 
Stanislas-Xavier de France, dit Louis XYIII, ramenant les 
perruques, faisait son entrée à Paris. Le 3 Mai, ce même 
jour où Napoléon abordait à l'île d'Elbe, il recevait à la bar- 
rière Saint-Denis les clefs de la capitale. Dans une calèche à 
ressorts blasonnée de fleurs de lys, tirée par huit chevaux 
blancs balançant sur leur tête leurs ondaleux panaches de 
plumes d'autruche, il descendait par les faubourgs, au 
grand trot sur le pavé retentissant, passait sous la porte Saint- 
Denis, et, après avoir entendu à Notre-Dame le (( Domine 
salvumfac regem », devant ce même autel où le pape avait, 
dix ans avant, sacré l'usurpateur, rentrait aux Tuileries. 



La lente traversée de Fréjus à l'île d'Elbe avait reposé 

(73) 



lO 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

l'Empereur de son rude voyage à travers la France, et il 
éprouvait un impérieux besoin de remuer. 

Son entourage s'apprêtait à aller dormir (personne ne 
s'était couché la nuit d'avant), lorsque, vers minuit, tandis 
que la population de Porto-Ferraio rentrait chez elle et que 
les gens de la montagne regagnaient leurs villages avec 
des torches, l'Empereur fit appeler dans sa chambre le 
maréchal Bertrand, le général Dalesme, et le sieur Pons, 
auquel il exprima son désir d'être reçu par lui à déjeuner, 
à Rio, le lendemain, à neuf heures du matin, et de visiter 
les mines. Bertrand, qui prévoyait devoir être de la partie, 
protesta que c'était impossible, le général Dalesme était 
aux ordres de l'Empereur, et l'administrateur des mines 
répondit que la table serait servie, avec réception officielle, 
à l'heure dite. * 

Voilà Pons sellant son cheval, prenant une lanterne, et 
traversant l'île au milieu de la nuit, pour organiser un 
repas et un accueil dignes de l'hôte qui s'était annoncé. Avant 
l'aurore il ordonne de jeter les filets à la mer. Les filets ra- 
mènent un poisson pesant plus de vingt-cinq livres, sans 
compter le menu fretin. C'est une pêche miraculeuse renou- 
velée de l'Evangile. Les pêcheurs crient au sortilège. Dieu 
est complice. Pons a fait venir aussi un jardinier, et lui a 
commandé de garnir de fleurs le parterre de sa maison. 

L'Empereur a quitté Porto-Ferraio, avec sa suite, à cinq 
heures du matin. A son arrivée à Rio, les bateaux du port 
déploient leurs pavillons, les capitaines marchands tiennent 
la mèche allumée sur la culasse de leurs bombardes, les 
vieilles escopettes font parler la poudre, les mineurs, rangés 

^ Pons de l'H., p. 45. 

(74) 



L'EMPEREUR S^INSTALLE 

sur les talus de la route, leur pic sur l'épaule, clament des 
vivats. Un essaim de jeunes demoiselles s'avance vers Sa 
Majesté, pour lui baiser la main, et le maire de Rio Montagne, 
un ancien massacreur des Français, se prosterne, un genou 
en terre, en murmurant : (( In te, Domine, speravi. » 

Mais l'on ne pense pas à tout, et le parterre qui a fleuri 
devant la maison de l'administration est presque uniquement 
garni de fleurs de lys. Le jardinier a pris, sans malice, ce 
qui s'est trouvé, et l'administrateur n'a rien remarqué. Ce 
végétal cher aux Bourbons, ce lys maudit ramené sur le 
trône de France dans les fourgons de l'étranger, saute aux 
yeux de l'Empereur. « Me voici logé à bonne enseigne ! » 
dit-il avec un sourire qui ne présage rien de bon. Pons se 
trouble. Une manifestation inopportune des mineurs en sa 
faveur aggrave la situation. Il appelle l'Empereur : « Mon- 
sieur le Duc )), puis : « Monsieur le Comte », puis : « Mon- 
sieur )) tout court. Il voudrait être à cent lieues sous terre. 
Drouot revint le calmer, le jour suivant, et lui apprendre 
qu'il était confirmé dans son poste. L'Empereur avait com- 
pris que les revenus de la mine, qui formeraient une des 
principales ressources de son budget, avaient besoin de de- 
iTieurer entre des mains honnêtes. 

L'Empereur visita les différentes communes de l'île. Par- 
tout 011 il allait, le général Bertrand, qui voulait lui faire 
croire qu'il était le souverain d'un grand peuple, mobilisait 
pour le recevoir et l'acclamer tout le populaire disponible. 
L'Empereur, qui reconnaissait les mêmes figures, n'était pas 
dupe de la supercherie. Il ne protestait pas, pour ne pas 
contrarier le Grand Maréchal. Il ne manquait point, du 
reste, de se faire escorter, dans ces tournées, des deux cham- 
bellans, de deux officiers d'ordonnance, d'un capitaine de 

(75) 



L'EMPERFAIR S'INSTALLE 

gendarmerie, du sous-préfet Balbiani, passé au rang d'Inten- 
dant Général de Fîle, du maire et du président du Tribunal de 
Porto-Ferraio, de Bertrand, d'un lieutenant de marine an- 
glais, détaché de la frégate, du Commissaire anglais, Camp- 
bell, et de l'aide de camp du Commissaire autrichien. Des 
arcs de triomphe, en feuillage de châtaigniers et de chênes 
verts, étaient dressés pour lui et pour son cortège; partout il 
trouvait enfants et jeunes filles semant des fleurs sur son 
chemin, coulevrines et bombardes, mousqueterie, députa- 
tions municipales, procession du clergé lui amenant le dais 
de la paroisse. A l'heure du dmer, il retenait à sa table six con- 
vives choisis, qui en étaient gonflés d'orgueil. Marciana Ma- 
rina, quil'avait brûlé en effigie, se rallia à lui, et, le jour de sa 
venue, lui offrit un « Te Deum », tout comme la capitale. ^ 
Il se rendit dans les forts, examina leurs tourelles, leurs 
caves, leurs bastions, leurs magasins et leurs réserves. Il re- 
leva les points stratégiques, à pied, à cheval, marchant dix 
heures de suite, par des soleils à foudroyer un bœuf. Au bout 
de quinze jours il n'y avait plus personne qui ne fût sur les 
dents. (( Lui seul semblait encore frais et dispos ; il donne des 
ordres, et ses ordres sont toujours pressés. Chacun sue sang 
et eau. » ^ 



Il avait fallu se chercher un gîte. 

* Pons de l'H., p. 38 et 82 ; Campbell, p. 84; Peyrusse (^Appendice), 
p. 25 : « Note de dépenses faites par le maire de Longone à l'occasion de la 
visite de Sa Majesté : 70 francs. » 

2 Pons de l'H., p. 67 et 3oo; Campbell, p. 98; Fabry, p. 76. 

(76) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Porto-Ferraio n'abondait pas en palais, ni en logements 
tant soit peu convenables. L'Empereur avait été hébergé à 
l'Hôtel de Ville, dans quelques pièces garnies avec des meu- 
bles loués à des citoyens de bonne volonté. Il s'y trouvait 
d'autant plus mal, qu'étant là, selon le vœu de la municipa- 
lité, (( au milieu de son peuple », il n'y pouvait avoir un 
instant de tranquillité et était exposé à des promiscuités 
par trop familières, à des effusions qui partaient d'un louable 
sentiment, mais gênantes pour une Majesté. Il s'exhalait, en 
outre, des ruisseaux de ces rues, oii chaque maison vidait 
ses immondices, des odeurs infectes, auxquelles ses sujets 
étaient habitués, mais qui lui donnaient l'impression d'ha- 
biter les écuries d'Augias. 

Il songea à transformer à son usage une des casernes 
de la citadelle. Là, toute « la Cour » aurait été réunie. 
Mais le maréchal Bertrand s'opposa à ce projet, assurant 
que l'on serait beaucoup mieux chacun chez soi.* Finale- 
ment, l'Empereur décida d'abattre un amas de bicoques et 
de moulins à vent, qui encombraient le plateau supérieur de 
la colline de Porto-Ferraio, et de dégager deux pavillons, 
occupés parle génie et par l'artillerie, qui seraient rejoints 
par un pavillon central. Ce fut le palais des Mulini ou des 
Moulins, ainsi que le baptisèrent les Elbois, en souvenir des 
moulins à vent qu'il remplaça. C'est la maison que nous 
avons visitée. 

L'Empereur fut l'architecte de son domicile, en traça les 
plans pour les maçons et les menuisiers, et emménagea dans 
le plâtre humide et la couleur qui collait aux doigts. ^ 

Il importait d'aller vite et de joindre l'utile à l'agréable. 



1 Pons de l'H., p. 58. 

2 Pons de l'H., p. i!\^. 



{11) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Une grande salle, au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin, 
fut destinée à divers usages pratiques que régla l'Empereur : 
(( Cette salle servira de salle de spectacle, de salle de bains, 
et de salle à manger pour moi et pour la maison. A cet effet 
vous ordonnerez » (c'est à Bertrand, Grand Maréchal du 
Palais, que l'Empereur s'adresse) « qu'on y fasse un pla- 
fond de toile, six fenêtres avec des jalousies, et une scène 
élevée sur des tréteaux de 3 pieds de hauteur. On y placera 
un billard, et, à l'extrémité, on ménagera une petite pièce 
avec une baignoire. Une cloison pliante sera établie, pou- 
vant séparer la salle en deux parties. Elle servira aussi de 
salle des fêtes. Il faudra, dans ce but, y mettre des lustres et 
quelques tables de marbre, pour le buffet. Elle pourvoie ra 
ainsi à tous mes besoins. » Et, comme la bâtisse traîne en 
longueur et que l'on est en Juin : « Ordonnez à l'architecte, 
ajoute-t-il, que tout cela soit prêt pour la fin de la semaine 
prochaine. » * 

Tout le rez-de-chaussée de la maison, avons-nous dit, 
a été défiguré. L'Empereur y avait sa chambre, qui com- 
muniquait avec la salle précédente par une porte-fenêtre. 

Au premier étage, « une superbe salle tenait le milieu de 
l'édifice)).^ C'est le salon, avec quatre fenêtres sur la ville 
et quatre sur la mer, que nous avons retrouvé, et que repré- 
sente notre photographie. 

Pour emménager il faut des meubles. L'Empereur n'en 
avait point. Mais il y en avait d'excellents sur la côte en 

1 CoRREs. iMP., 31. 678. — La cloison mobile ne fut établie qu'en Novem- 
bre : « 24 Novembre. Devis d'une cloison mobile : 438 fr. 64 c. En marge 
l'Empereur a écrit : Approuvé pour 4oo francs, et a signé : Napoléon. » (Pey- 
RussE (Appendice), p. 47» note 8i.) 

2 Peyrusse, p. 25o. 

(78) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

face, dans le palais de Piombino, qui appartenait, ou plutôt 
avait appartenu, à sa sœur Elisa. L'Empereur ne fut point 
embarrassé, et, quoique le palais fût rentré dans le domaine 
de l'Autriche, « il les envoya prendre par un navire ». La 
razzia s'opéra sans coup férir, et le fourrier chargé de l'ex- 
pédition remit, en guise de paiement, au Commissaire autri- 
chien qui protestait, (( un état circonstancié de tout ce qu'il 
avait pris pour le compte de Sa Majesté ». On enleva jus- 
qu'aux jalousies des fenêtres, jusqu'aux parquets. * 

Une tempête propice apporta ce qui manquait encore. Le 
prince Borghèse, mari de Pauline, contraint par les circon- 
stances politiques de quitter Turin, fit expédier à Rome 
une partie de son mobilier, qui fut embarquée à Gênes sur 
un bâtiment ligurien. Le mauvais temps poussa le navire 
sur l'île d'Elbe. L'Empereur, prévenu, (( ne se donna pas la 
peine de choisir le bon ou le meilleur ». Il prit le bloc, en 
disant : (( Gela ne sort pas de la famille. » Ge surplus devint 
une réserve pour l'avenir. Néanmoins « il fit estimer tout 
ce qu'il prenait », et le prince Borghèse, à défaut de ses 
meubles, eut, lui aussi, la consolation d'en recevoir scrupu- 
leusement la liste. Pour sa suite, l'Empereur acheta les mo- 
biliers des officiers de l'ancienne garnison, qui quittaient 
l'île d'Elbe. ' 

Restait à garnir la lingerie et la garde-robe. Le Gouver- 
nement Provisoire avait fait saisir à Orléans, le lo A^^ril, les 
fourgons qui contenaient, en même temps que le trésor 

1 G»^ Vincent, p. igS et 194; Pons de l'H., p. i4o; Campbell, p. 65 et 
85; PEYRussE,p. 286 et (Appendice), p. 16, Note 10, et p. 34, Note 44- — L'expé- 
dition coûta 3.282 francs. Elisa Bacciochi avait reçu de l'Empereur, en i8o5 et 
1806, les Principautés de Lucques et de Piombino, 

^ Pekrusse {Appendice), p. 34. 

(79) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

privé de l'Empereur, ses habillements, ses costumes de 
parade, en velours et soie brodés d'or, la majorité de 
son linge, et ses mouchoirs de poche. On ne lui avait 
laissé que six douzaines de chemises. ^ La cargaison d'une 
prise anglaise ayant été vendue dans l'île, l'Empereur 
nomma des commissaires chargés de retenir pour lui, aux 
prix de l'estimation légale, les marchandises qui lui convien- 
draient : (( De la toile de coton pour me confectionner des 
vestes, des culottes et des pantalons, de la percale pour les 
rideaux des croisées et de la mousseline pour les mousti- 
quaires des lits, du drap vert pour les tapis de table et la 
livrée des valets de pied. » ^ 

L'Empereur, s'étant transporté aux Mulini, y offrit « la 
fête de la crémaillère », à laquelle les dames elboises les plus 
notables furent conviées. Il se les fit présenter à tour de rôle, 
demandant à chacune leur nom, si elles étaient mariées, et 
combien elles avaient d'enfants. ^ Après quoi, les lois de l'éti- 
quette furent remises en vigueur, « le Roi », que l'on continua 
à appeler « l'Empereur », ne reçut plus que sur audience, 
avec demande préalable, et put s'occuper de son installation 
définitive, ainsi que de l'organisation de son gouvernement. 



* Meneval, II, p. i84; G^® DuRA?jD, p. 244- — Sur la saisie d'Orléans, 
voir p. 98. La lingerie que possédait l'Empereur à Fontainebleau avait été em- 
ballée, avant son départ, dans les fourgons de la Garde, et n'arriva à Porto- 
Ferraio que le 26 Mai. Elle n'était pas encore déballée à la fin de Juillet (Re- 
gistre DE l'I. d'E. n, 3i). 

2 GoRRES. iMP., 21. 58o. — Cette «prise anglaise » était vraisemblablement 
quelque vaisseau de commerce capturé par les Anglais pendant la dernière 
guerre. 

3 Pons de l'H., p. 147; Campbell, p. 81; Fabrt, p. 79. — L'Empereur 
avait donné, à l'Hôtel de Ville, le 16 Mai, une première fête en l'honneur de 
son arrivée dans l'île. 



(80) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 



La société qui l'entourait et les gens dont il pouvait dis- 
poser se composaient d'éléments divers. 

Bertrand et Drouot représentaient les deux débris de sa 
grandeur déchue. Bertrand, devenu Grand Maréchal du Pa- 
lais, en remplacement de Duroc tué à Wurtzen par un boulet 
perdu, ne l'avait pas quitté depuis l'Egypte. Ill'avait accom- 
pagné à l'île d'Elbe, comme il devait le faire à Sainte-Hélène. 
Il était l'ombre de l'Empereur, le type de la fidélité héroïque 
et passive, grognon, demandant le repos et la paix, et ne les 
obtenant jamais. Les plus ennuyeuses corvées lui étaient 
réservées. Il obtenait par contre, en maugréant, toutes les 
petites concessions qu'il désirait. « L'homme de Plutarque », 
c'était Drouot. Sage au conseil, hardi dans le danger, ver- 
tueux en sa demeure, bienfaisant envers tous, il était la fidé- 
lité active et gaie. Les missions les plus délicates lui incom- 
baient. L'Empereur lui avait, au départ de Fontainebleau, 
offert, à titre de frais de voyage, loo.ooo francs qu'il refusa, 
pour ne point paraître, en s'exilant à l'île d'Elbe, obéir à un 
motif d'intérêt. 

Bertrand, outre ses fonctions de Grand Maréchal, eut la 
direction des Affaires Civiles, aux appointements annuels 
de 20.000 francs. Drouot fut Gouverneur Militaire de l'île 
avec 1 2 .000 francs. ^ 



^ G'« Durand, p. 3^6; Pons del'H., p. 76; Pëyrusse, p. 342; Registre 

DE l'I. d'E. n. 117; GoRRES. IMP., 31. 657. 



(8i) 

II 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Au trésorier Peyrusse, que l'on nommait aussi « Peyru- 
che )) et que l'Empereur appelait « Peyrousse » , fut commis le 
maniement matériel des Finances. Il eut 12.000 francs de 
traitement, et le titre de Payeur et Receveur pour la Guerre 
et pour l'Intérieur, dont l'Empereur réglerait les budgets.* 
Natif de Garcassonne, c'était un fonctionnaire aimable, un 
méridional fluet et frisé, à la barbe en pattes de lapin, joyeux 
de vivre, quoi qu'il arrivât. A Lintz, en Autriche, après 
avoir marché tout un jour « en une atmosphère empuantie 
de l'odeur des soldats grillés, ensevelis sous les décombres 
enflammés », il regrettait de n'avoir point vu « le beau sexe 
de cette localité, si renommé pourtant ». ^ Il avait vu brûler 
Moscou, et, au lendemain de l'incendie, il s'étonnait de ne 
pas trouver une blanchisseuse pour lui laver son linge. ^ Il 
avait assisté aux horreurs de la retraite, à ces tueries affolées 
du pont de la Bérézina, si effroyables que les officiers les 
plus endurcis sentaient encore, des années après, leurs che- 
veux se dresser sur leur front à ce seul souvenir. Il avait vu 
les soldats de la Grande Armée, réduits à se nourrir de chair 
humaine, tirer les morts de la flamme des incendies, pour 
les manger.'* Rien n'avait troublé sa sérénité, que le pas- 
sage de Fréjus à l'île d'Elbe, car il n'avait jamais navigué, 
et, la frégate ayant (( roulé » durant la nuit du 3o Avril au 
i'''^ Mai: (( J'avais cru, dit-il, ma dernière heure venue. »" 
Satisfait de se retrouver sur la terre ferme, loin des frimas 



^ CoRRKs. iMP., 21. 568; Pons DE l'H., p. 76; Peyrusse, p. 242. 
2 Lettre de Peyrusse a son frère, 12 Juin 1809. 
^ Lettre de Peyrusse a son frère, 21 Septembre 181 2. 
* Sur l'anthropophagie pendant la retraite de Russie, voir Ségur: Histoire 
de la Grande Armée, II, p. 875 et 407. 
^ Peyrusse, p. 239. 



(82) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

de la Russie, dans son chaud climat du Midi, il estimait 
l'île d'Elbe fort plaisante, et répondait en riant à ceux qui 
le louaient de ne pas avoir abandonné l'Empereur : « Ce n'est 
pas lui que j'ai suivi. J'ai suivi ma caisse. » Il avait, en 
réalité, fait plus que de la suivre. Il l'avait sauvée, et, dans 
le désarroi de l'abdication, c'est lui qui avait recueilli la ma- 
jeure partie des fonds emportés à l'île d'Elbe. ^ 

La marine fut confiée, faute de mieux, au lieutenant de 
vaisseau Taillade (( qui était loin de ressembler à un loup 
de mer. Il parlait bien science navale lorsqu'il était à 
terre, ou les flots à peine agités. Mais lorsqu'il y avait tem- 
pête, le Commandant se mettait à vider son estomac. Il 
laissait ses subordonnés se tirer d'affaire, descendait s'en- 
fermer dans sa cabine, où il s'étendait sur sa couchette en 
attendant que le beau temps fût revenu. ))^ Vaniteux et 
fier de lui, il était détesté par tous les Français de l'île, et 
chacun se plaisait à exagérer son incapacité et son ridicule. 
L'Empereur n'avait pas eu grand choix. Taillade était installé 
à l'île d'Elbe depuis plusieurs années, marié à une Elboise 
de bonne famille, et cette nomination flattait l'amour-propre 
de l'aristocratie locale. 

Le Vicaire Général Arrighi, qui avait chanté le « Te Deum », 
un ivrogne, devint aumônier de la Cour. ^ Ce Corse effronté 
allait criant à tue-tête que l'Empereur était son cugino carnale, 
son intime cousin \ ce qui lui donnait, prétendait-il, le 
droit de tout régenter. L'Empereur le pria de se tenir tran- 
quille dans son église. 

1 Voir p. 98. 

2 Pons del'H., p. i33, 3^9 et 353. 

3 Pons de l'H., p. 34, 73 et 80. 

* Littéralement « son cousin de chair ». 

(83) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Quatre chambellans furent pris parmi les plus notables 
habitants. Ce furent : le médecin Lapi, qui commandait la 
Garde Nationale elboise, et qui eut, en plus de son titre de 
chambellan, celui de Directeur des Domaines et des Forêts 
de l'île ; le signor Traditi, maire de Porlo-Ferraio ; le signor 
Vantini, un aristocrate ruiné par ses frasques de jeunesse, 
qui donnait dans la ville le ton de l'esprit et de l'élégance, et 
qui avait, de tout temps, favorisé l'influence française ; puis, 
par politique également, le maire de Rio Montagne, ce 
brigand (( qui faisait maintenant le chien couchant », et qui 
était borgne. Chacun d'eux fut inscrit au budget pour i .200 
francs par an. ^ 

Des deux secrétaires, Rathery et Savournin, l'Empereur se 
réserva le premier et attribua le second au maréchal Ber- 
trand, avec des traitements de 4.000 et de 2.000 francs. ^ 

Deux fourriers des Tuileries furent élevés au grade de 
Préfets du Palais. L'un était « un gendarme en habit d'offi- 
cier )), rogue et grossier, sans méchanceté ; l'autre un brave 
soldat qui pouvait, à l'île d'Elbe, se risquer à la rigueur dans 
un salon. Ils reçurent chacun 6.000 francs. L'officier d'or- 
donnance, Perez, Napolitain de naissance, se faisait remar- 
quer par son épaisse stupidité, et le Corse Paoli, spéciale- 
ment attaché à la personne de l'Empereur, par sa platitude. 
Lorsque l'Empereur lui demandait l'heure, il lui répondait, 
selon une formule classique: (( L'heure qui plaît le plus à 
Votre Majesté », et « se pavanait ensuite dans sa ré- 
ponse ».^ L 'ex-médecin, à Paris, des écuries impériales, 

* Labadie, p. 879; Pons de l'H., p. 77 et i66; Gorres. imp., 21. 667; 
Peyrusse, p. 242; Fabry, p. 78. 

2 Peyrusse, p. 224 et 242; G^e Durand, p. 245; Fabry, p. 59. 

3 Pons de l'H., p. 79 et 80; MiÎMorKE aux Puiss. All., p. 147. 

(8A) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

monta au rang de médecin en chef de l'Empereur, et toucha 
i5.ooo francs par an. * 

Ce Purgon avait pris son rôle au sérieux. L'Empereur, 
un jour, étant au bain, il vint lui apporter, de ses propres 
mains, un bol de bouillon. (( Le bouillon était trop chaud, et, 
pour ne pas se brûler, l'Empereur le humait. Le médecin 
en chef s'y opposa, au nom d'Aristote, parce que, dit-il, en 
humant son potage. Sa Majesté avalait des colonnes d'air, 
et ces colonnes d'air pouvaient lui donner la colique. » 
L'Empereur, impatienté, s'agitait dans le bain, où il était 
captif, mais son médecin continuait à développer la docte 
harangue, jusqu'à ce qu'enfin il l'envoyât promener aux 
cinq cents diables, lui et Aristote, en criant « qu'il était 
assez grand pour savoir comment il fallait boire )).^ 

Le pharmacien Gatti, d'un génie aussi peu transcendant, 
mais modeste, lui fut adjoint pour triturer les médicaments, 
avec 7.800 francs de salaire. Maintes querelles s'élevèrent 
entre eux, auxquelles l'Empereur, qui ne croyait pas plus 
aux préceptes de l'un qu'aux médicaments de l'autre, fut 
obligé de mettre le holà. ^ 

Ce fut la Cour de Sancho Pança. 

La domesticité se composa: « Pour la bouche », d'un 
maître d'hôtel, d'un écuyer tranchant, d'un chef de cuisine, 
d'un rôtisseur, d'un aide de cuisine, d'un garçon de four- 



1 Pons, de l'H. , p. 76 ; Peyrusse, p. 242. — Le docteur Foureau de Beau- 
regard avait, durant la campagne de France, servi dans les ambulances. (Pey- 
russe {Appendice), p. ii3 et ii4.) 

2 En principe, le médecin en chef de Sa Majesté avait cependant raison. Il 
vaut mieux boire les liquides que les humer. Mais en tout l'excès de zèle est un 
défaut. 

3 Registre de l'L d'E., n. 177. 



(85) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

neau, d'un garçon de cuisine, d'un aide d'office, d'un garçon 
d'office, d'un sommelier, d'un argentier, d'un garçon d'ar- 
genterie et d'un boulanger. Pour le service impérial propre- 
ment dit : deux valets de chambre, trois chasseurs, dont 
le mameluk Ali, de son vrai nom Saint-Denis, natif de 
Versailles, qui avait remplacé Roustan, et qui fut porté « ar- 
quebusier » ou gardien des armes de l'Empereur, un garçon 
de garde-robe, deux huissiers, huit valets de pied, un tapis- 
sier, deux frotteurs, trois hommes de peine, un allumeur- 
lampiste et un portier. Ce personnel fut pris soit dans le 
pays, soit parmi d'anciens domestiques, venus avec l'Em- 
pereur ou qui avaient séparément rallié l'île d'Elbe. Les 
deux préfets du Palais en avaient la direction. * 

Les laquais étaient, comme c'est la coutume, beaucoup 
plus arrogants et encombrants que le maître, et le dernier 
goujat de la cuisine se croyait un petit Napoléon.^ 

Une Elboise, la signora Squarci, fut préposée à la lingerie, 
avec une aide-lingère, et une Française, Mme Pétronille, 
au blanchissage. Un directeur des jardins, le sieur Holard, 
eut un jardinier sous ses ordres, et un directeur de la musique 
disposa d'un pianiste et de deux chanteuses. ^ 

Les traitements variaient entre 600 francs et 4- 000 francs. 
Les 4.000 francs étaient pour le maître d'hôtel; le chef-cuisi- 

^ Peykusse, p. ada et 243 ; Gl® Durand, p. 320 et 321 ; Sellier Vincent, 
Marchand et Saint-Denis dans N^'^ Revue Rétrospective, tome I, p. 233 
et suiv. ; Registre de l'I. d*E,, n. 5, 3o et m. — L'Empereur était venu de 
Fontainebleau avec deux valets de chambre, Hubert et Pelard, qui retournèrent 
en France ainsi que le contrôleur Colin, et qui furent remplacés par Marchand 
et Jillis. Les armes de l'Empereur étaient placés dans une petite armoire, près de 
sa chambre coucher ; le mameluck couchait en travers de la porte de la chambre. 

2 Pons de l'H., p. 47 et 74. 

3 Peyrusse, p. 244 et (Appendice), p. 24. note 28, et p. 128. 

(86) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

nier en avait 3.ooo, l'allumeur i.5oo, les frotteurs 860, le 
portier 800, et les 600 francs étaient pour le directeur de la 
musique, le pianiste et les deux chanteuses, les soins de la 
table, du luminaire, du plancher et de la porte étant du 
nécessaire, et la musique du superflu. 



Une nuée de Corses n'avait pas tardé à passer à l'île 
d'Elbe, et à s'abattre sur l'Empereur, en postulant des places. 
Ils étaient tous « ses cousins intimes » et prétendaient à tous 
les emplois.* 

Sur la foi des promesses contenues dans le Mandement 
du Vicaire Général, que (( l'arrivée de Sa Majesté Impériale 
et Royale allait inonder l'ile de richesses », l'Empereur ne 
pouvait mettre le pied dehors sans qu'une cohue de qué- 
mandeurs se précipitât au-devant de lui, en brandissant des 
pétitions. Il y en avait d'originales. (( Sire, disait en l'une 
d'elles un pharmacien militaire de Porto-Longone, il m'est 
advenu comme à vous. J'ai été injustement destitué. » — 
(( Allons, répondit l'Empereur, puisqu'il est à deux de jeu 
avec moi, il ne faut pas qu'il meure de faim I » Les pauvres 
lui offraient des bouquets et lui demandaient de l'argent. De 
fausses religieuses s'agenouillaient sur son passage, au milieu 
de la route, en agitant des croix et des chapelets, et, s'il 
faisait mine de ne pas les voir, elles se roulaient dans la 



* Pons de l'H., p. 34o. 

(87) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

poussière, sous les sabots de son cheval, au risque d'être piéti- 
nées et blessées. ^ 

Les sérénades n'arrêtaient pas. Des musiciens ambulants 
venaient du continent, lui donner des concerts sous ses 
fenêtres. Il s'en défendait, et leur envoyait dire « qu'il 
n'aimait pas la musique ». Mais les bandes de symphonis- 
tes s'acharnaient, si bien que, poussé à bout, il les faisait 
emmener par les gendarmes. Des sculpteurs lui apportaient 
de Carrare des bustes de marbre, de lui et de l'Impératrice 
Marie-Louise, qu'ils avaient espéré vendre à prix d'or, et 
qu'ils finissaient par laisser à ooo francs la paire, piédestal 
compris. L'Empereur achetait à quelques-uns, mais la plu- 
part demeuraient avec leurs marbres sur les bras, en se la- 
mentant des frais de transports qu'ils avaient payés. ^ 

Afin de se soustraire à ces mendiants et à leurs récrimi- 
nations, il isola davantage les Mulini, il fit ouvrit une voie 
carrossable sous la Porte de Terre, et tailler au ciseau les 
dalles glissantes des rues, ce qui lui permettrait, quand il 
sortirait, de monter aussitôt en voiture, et de gagner prompte- 
ment la campagne.^ 

Brochant sur le tout, débarquaient les aventuriers, dans 



1 Pons del'H., p. 126 et 268; Mémoire aux Puissances Alliées, p. 71; 
Campbell, p. 66. — L'Empereur inscrivit à son budget personnel une somme 
de 5oo francs par mois pour ses aumônes. (Registre de l'L d'E. n. gS.) 

2 G^' Vincent, p. 191 et 202 ; Peyrusse (Appendice), p. 34: « Au sieur 
Francesoni pour vente de 4 statues, 1.200 francs. » — Carrare est sur la côte 
d'Italie, au nord de Livourne, à une trentaine de lieues de l'île d'Elbe. 

3 Labadie, p. 49; M0NIER, p. 64; Gai Vincent, p. 197. — La Porte de 
Terre qui traverse en tunnel toute l'épaisseur des remparts (on la nomme Porte 
de Terre en opposition avec la Porte de Mer qui ouvre sur le port) existe tou- 
jours, ainsi que la voie carrossable, établie par ordre de l'Empereur, et qui la 
relie aux Mulini. 



(88) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

l'espoir de pêcher en eau trouble, en se mettant soit au ser- 
vice de l'Empereur, soit à celui de ses ennemis, les faux mili- 
taires , se prévalant de dévouements imaginaires dont ils ré- 
clamaient la récompense, les (( demoiselles », qui venaient 
essayer sous le ciel de l'Italie les conquêtes et le fard de leurs 
sourires, et des dames, comtesses plus au moins authentiques 
et fanées, qui, reçues à dîner aux Mulini, trahissaient leur 
roture en se laissant glisser, à la fin du repas, dans les vignes 
du Seigneur. * 



Un Gouverneur militaire supposait une armée. 

En arrivant, l'Empereur avait trouvé, tenant garnison dans 
l'île, un détachement français du 3b^ de ligne ; le détachement 
italien s'était mutiné, nous l'avons dit, et était en majorité 
repassé sur le continent. Les troupes françaises devaient être 
évacuées après sa prise de possession de l'île et lorsque les 
4oo hommes de la Garde l'auraient rejoint. L'Empereur 
s'efforça de retenir le plus grand nombre possible d'officiers 
et de soldats, mais tous avaient hâte de revoir la France et 
de rentrer dans leurs foyers. Ils avaient assez de l'exil, des 
blocus, des farines pourries, et des famines. ^ 

Quelques-uns cependant se laissèrent séduire. Ils furent 



* Lettre de Madame Mère a Lucien, citée par Larrey, II, p. 35 ; Pons 
DE l'H., p. 195 et 218. 

2 Lettre du Général Comte Dupont au Général commandant de l'Ile 
d'Elbe (Campbell, p. 18, note); Lettre du Comte de Chauvigny, dans 

MiSCELLANEA NapOLEONICA, H, p. l54; LeTTRE DU GÉNÉRAL DuVAL (ArCHIVES 
ÉTRANGÈRES, 676). 

(89) 

xa 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

incorporés à un premier bataillon, dans lequel l'Empereur 
enrôla ses Corses sans emploi, et qu'il maintint, tant bien 
que mal, au chiffre officiel de /ioo fusils, par des recrues en 
Toscane et en Piémont, au fur et à mesure des besoins du 
moment. Il y eut dans ce bataillon, dit Bataillon Corse ou des 
Chasseurs de Napoléon, un capitaine pour quarante hommes, 
un lieutenant pour trente, un sous-lieutenant pour vingt, et 
un sergent-major pour dix. C'est dire que chacun voulait 
commander à son voisin, n'obéir à personne, et ces /Ioo 
fusils furent plus indisciplinés les uns que les autres. Un 
vieux Corse, le commandant Tavelle, ancien officier pontifical 
ayant été, par distraction, appelé « colonel » par l'Empereur, 
se hâta d'acheter les épaulettes de ce grade et de les ac- 
crocher à ses épaules. L'Empereur, par bonté d'âme, lui laissa 
son titre et lui accorda 80 francs de traitement par mois. * 

Un second bataillon, dit Bataillon franc, officiellement 
aussi de /ioo hommes, se composa des milices elboises, 
garde nationale peu belliqueuse, qui aimait surtout à revêtir 
son uniforme, et dans les rangs de laquelle les pères de fa- 
mille furent admis. 

La Garde était partie de Fontainebleau six jours avant 
l'Empereur, le i4 Avril, à onze heures du matin, et, Cam- 
bronneentête, s'était acheminée vers l'île d'Elbe, sous les plis 
du drapeau tricolore, à travers les fleurs de lys et les éten- 
dards étrangers. Elle emmenait avec elle quatre canons, les 
chevaux de campagne et les voitures de l'Empereur, et, 
dans des fourgons, le restant de ses bagages. Le 16, elle 
était à Briare, où elle s'arrêtait pour attendre le passage de 



^ GoRRES iMP., 21.566 et 21.568; Peyrusse, p. 246: Pons de l'H., 
p. i54> 34o et 34i- 



(90) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

l'Empereur et l'acclamer, puis, dépassée par lui, elle repre- 
nait sa route par Vermenton, Avallon, Saulieu, Mâcon et 
Lyon, d'où elle bifurquait vers la Savoie et les Alpes. 
Dans les villes où elle faisait halte, le soir, les habitants ren- 
voyaient de chez eux les soldats alliés qu'ils logeaient, 
et les envoyaient ^bivouaquer à la belle étoile, pour donner 
leur place aux grognards. A Lyon, 20.000 Autrichiens re- 
çurent l'ordre de se tenir sous les armes, fusils chargés, 
artillerie attelée, comme k une veille de bataille, et la Garde 
n'eut pas le droit de traverser le centre de la ville. Elle passa 
par le faubourg de la Guillotière où, en dépit des autorités, 
se porta la population, aux cris de « Vive la Garde ! Vive 
l'Empereur! », accueillis par des manifestations contraires. 
Le 4 Mai, jour de l'entrée de l'Empereur à Porto-Ferraio, 
elle était à Chambéry ; par Saint-Jean de Maurienne et 
Lanslebourg, elle atteignait, le 9, le col du Mont-Cenis, 
après avoir été contrainte d'abandonner ses canons, qui entra- 
vaient sa marche. Elle arrivait à Savone, près Gênes, le 18. ^ 

Le 19, elle embarqua sur cinq transports anglais, qui je- 
tèrent l'ancre à Porto-Ferraio dans la nuit du 25 au 26 
Mai; elle débarqua le 26, à huit heures du matin. Elle se 
forma en colonne sur le quai du port, et entra dans la ville par 
la Porte de Mer, tambours battants. Sur la Place d'Armes, 
elle fit le carré et présenta ses aigles. ^ 

La phalange aux faces balafrées et dans les rangs de la- 
quelle étaient des hommes de toutes les nations, jusqu'à des 
mameluks d'Egypte, avec leurs pantalons flottants et leurs 
turbans, bleus ou blancs, surmontés d'un croissant de 

* Sellier Vincent, p. 227; Monier, p. /ig; Pons de l'H., p. 820 et 347. 
2 Sellier Vincent, p. 229; G'^ Durand, p. 254; Monier, p. 48; G»l Vin- 
cent, p. 197; Campbell, p. 4i et gS ; Fabry, p. 80; Pons de l'H., p. 323. 

(91) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

cuivre, fut accueillie par les Elbois avec des trépignements 
d'admiration, par l'Empereur avec des serrements de 
mains et de poitrine, et des caresses sans nombre. Il pro- 
nonça aussitôt, sur la Place d'Armes, en présence du 
peuple, une vibrante allocution. Les grognards pleurèrent 
dans leurs moustaches. 

A la tête de la Garde était Cambronne. Cambronne, que 
l'on ne connaît guère que par un mot trop uniquement célèbre , 
qui a fait tort au reste de sa vie, était né à Nantes, le 
26 Décembre 1770. Il avait reçu à Jemmapes, en 1792, 
le baptême du feu. ^ C'était un soudard épique, d'une bra- 
voure folle sur les champs de bataille, humain après le com- 
bat, protecteur de la veuve et de l'orphelin, terrible dans 
ses colères, et inflammable comme du salpêtre. Revenu à 
Nantes et sergent à la 2* légion, en Juin 1798, il prit part 
a la guerre de Vendée, parmi les bleus, et inaugura ses ex- 
ploits en allant, dans une déroute, reprendre aux ennemis, 
seul, à coups de crosse, un caisson de munitions. En Sep- 
tembre, il était lieutenant, mais faillit être guillotiné au 
Groisic, en Janvier 1794, comme coupable d'incivisme, 
pour avoir dormi dans une chambre dont la tapisserie de 
papier était ornée de fleurs de lys et de médaillons à l'efligie 
de Louis XVI. ^ Il se battit à Quiberon sous les ordres de 
Hoche, partit, capitaine, pour l'armée d'Helvétie, sous ceux 
de Masséna, et, à Zurich, enleva à la baïonnette, avec sa 
compagnie de grenadiers, deux canons russes qui faisaient 
feu à bout portant. Inscrit à la Légion d'honneur en i8o4, 
chef de bataillon en i8o5, il eut à Austerlitz, son cheval tué 



* Brunsghwicg, p. 24 et suiv.. 
2 Biographie de Cambronne. 



(9O 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

sous lui, et reçut dans la fesse une balle morte. * Le 1 1 Avril 
1809, Napoléon l'appelle dans les chasseurs à pied de la 
Garde, le nomme, en 18 10, Baron de l'Empire, Comman- 
deur de la Légion d'honneur et général de brigade en 181 3. 
En montant en grade et en honneurs Gambronne ne perdait 
rien de sa plébéienne simplicité et de sa rare modestie. A 
chaque distinction nouvelle qui lui était accordée, il protes- 
tait qu'il en était indigne, et que beaucoup d'autres étaient 
plus méritants que lui. 

A Bar-sur- Aube, il reçoit un coup de feu à la cuisse, à 
Graonne et à la bataille de Paris, six blessures : à la cuisse, 
au bras et au côté gauche, au côté droit, à la cuisse droite et 
au jarret gauche. 

Il était au lit, à Fontainebleau, soignant ses blessures, 
lorsque l'Empereur abdiqua. Il se releva pour tenter de 
ramener d'Orléans, sous la protection de deux bataillons de 
la Garde, l'impératrice Marie-Louise, qu'il n'y trouva plus % 
et lorsqu'il apprit l'article du Traité qui donnait à l'Empe- 
reur 400 hommes, officiers et sous-officiers, il écrivit à 
Drouot (( qu'ayant toujours été choisi quand il fallait marcher 
à l'ennemi, il regarderait comme la plus mortelle injure le 
refus qui lui serait fait de suivre son Souverain. Son uni- 
forme, sa doublure, lui ordonnaient de partir ». ^ Sa requête 
avait été agréée, et il avait amené la Garde, en menaçant 
de sabrer quiconque barrerait la route. A Vermanton, un 
major autrichien avait refusé de lui céder ses logements. 
(( Allons I c'est bien, lui crie Gambronne, mets tes soldats 

1 Lettre de Gambronne a son cousin Lefébure-Gambronne, citée par 
Brunschwicg, p. 58. 

2 Meneval, II, p. 182. 

^ Déclarations de Gambronne a son Procès. 

(93) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

d'un côté, je mettrai les miens de l'autre, et nous verrons à 
qui les logements resteront. » Le major autrichien n'insista 
pas.* A Porto-Ferraio, l'Empereur lui tendit la main en lui 
disant : (( Cambronne, j'ai passé de bien mauvais moments 
en vous attendant. Mais enfin nous sommes réunis et tout 
est oublié. » Cambronne « était transporté au septième 
ciel » . ^ 

Il fut nommé Gouverneur Militaire de Porto-Ferraio. ^ Ce 
fut le dogue chargé de veiller. 

D'autres offîciciers l'avaient accompagné, parmi lesquels 
le chef de bataillon Mallet, les capitaines Laborde, Combes, 
Lamouret, Cornuel. Le lieutenant Larabit voyagea isolément 
et, ayant touché 900 francs pour frais de route, il reversa à 
la caisse impériale, sitôt son débarquement, 3oo francs non 
dépensés. Ils formèrent, avec le colonel polonais Jerzma- 
nowski, un état-major solidement dévoué, qui se partagea les 
fonctions militaires de l'île, la garde des forts, et le comman- 
dement de l'armée qui atteignit le chiffre de 1.600 hommes 
environ. 

Ce n'étaient pas en effet 4oo hommes de la Garde qui étaient 
survenus, mais près de 700, et 54 chevau-légers polonais. 
A Fontainebleau, l'Empereur avait accepté plus d'engage- 
ments que le compte, se disant qu'on n'aurait point le 
temps de lui chercher chicane sur cette infraction au Traité. 
Le Gouvernement Provisoire laissa faire, sciemment ou 
non. Qu'importait d'abandonner deux cents hommes de plus 
à celui qui avait remué des armées de quatre cent mille 

^ MoNiER, p. A9; Sellier Vincent, p. 228. — Pons dit que l'altercation 
se produisit à Saulieu, (Pons de l'H. p. 820.) 

2 Pons de l'H., p. 822. 

3 Registre de l'L d'E., n, 2; Peyrusse (^Appendice), p. 21, Note 20. 

(94) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

hommes ? A Savone, les capitaines des transports anglais 
ne firent pas non plus d'observation/ 

Sur leur shakos et sur leurs bonnets à poil les soldats de 
la Garde arborèrent la cocarde elboise et ses trois abeilles. 
Afin qu'ils fussent plus fraîchement vêtus, autant que pour 
ménager l'usure de leurs uniformes, l'Empereur leur fit 
confectionner des gilets et des pantalons de nankin. ^ 

La flotte compta cinq navires. 

Le 25 Mai, avait paru la frégate française la Dryade, capi- 
taine Montcabrié, ramenant à l'Empereur le brick FIncon- 
STANT, qu'il avait refusé à Fréjus. 

Le Gouvernement français ne voulait décidément pas 
donner une corvette. L'Empereur demanda qu'on lui concé- 
dât, en compensation, outre le brick, la goélette la Bag- 

1 Cette armée se décomposa ainsi : Bataillon Corse : 4oo hommes ; Ba- 
taillon Elbois: 4oo; Grenadiers et Chasseurs de la Garde: ^72; Marins de 
la Garde: 20; Canonniers de la Garde: 28; Chevau-légers polonais: 84; 
Officiers et Sous-officiers de la Garde: 122, polonais: 2^; Mamelucks: 8; Mu- 
siciens de la Garde: 20; Tambours : i4. Total : 1.592 hommes, non compris le 
Grand Etat-Major : Bertrand, Drouot, Gambronne, Jerzmanowski, et le lieu- 
tenant de vaisseau Taillade. (Compte nominatif de la Garde, dans Fieffé, p 117 
et suiv..) Plus: 5o Gendarmes, italiens et corses pour la plupart. (Campbell, 
éd. anglaise, p. 383.) 

Des 108 Polonais, officiers et simples cavaliers, 54, détachés à Savone, vers 
Parme, pour le service éventuel de Marie- Louise, ne vinrent à l'île d'Elbe que 
le 4 Octobre (Registre de l'1, d'E., n. 91). Le Bataillon Corse et le Bataillon 
Elbois ne furent jamais complets. 

L'Empereur savait que les enrôlements de la Garde avaient atteint au moins 
600, et c'est ce chiffre qu'il porta, le 27 Avril, à Fréjus, sur la note remise par 
Bertrand à Campbell (Campbell, p. 4i), en demandant que des bâtiments an- 
glais voulussent bien se charger du transport de ces troupes, de Savone à l'île 
d'Elbe. Il avait pu d'ailleurs faire à Briare un premier décompte de la colonne. 
Mais jusqu'au dernier moment un veto quelconque à l'embarquement était à 
craindre. 

2 CoRREs. iMP., ai.58o; Registre de l'L d'E., n. 3. 

(95) 



L^EMPEREUR S'INSTALLE 

CHANTE, qui était en station à Porto-Ferraio quand il avait 
abordé dans l'île, et qu'il s'était attribuée en attendant sa 
corvette. ^ Mais les ordres reçus par le capitaine Montcabrié 
étaient absolus. Le 4 Juin, la Dryade partit, emmenant la 
Bacchante et l'ancienne garnison de l'île, qu'elle rapatriait. ^ 
L'Empereur ne put conserver que l'espéronade la Caroline, 
un canon, qui assurait le service postal entre l'île d'Elbe et 
le continent. ^ 

Deux felouques, employées auparavant à la mine de fer, 
passèrent dans la flotte impériale et furent baptisées la 
Mouche et F Abeille. Le chebec 1' Étoile, de 83 tonneaux, 
venant de Livourne, fut acheté, le 5 Août, pour 8.822 francs. 
Il reçut six pièces de canon. * 

Le brick I'Inconstant, 16 canons, devenu vaisseau-amiral, 
fut commandé par le lieutenant de vaisseau Taillade. Il fut 
affecté aux missions importantes, aux promenades en mer 
de Sa Majesté et de sa famille, aux ambassades à l'étranger. 
Il devait finalement ramener l'Empereur en France. Les 



* Fabry, p. 79; Peyrusse, p. 237; GoRREs. iMP,, 21.570 et 21.571. — 
Goélette : Bâtiment léger, deux mâts, semblable à un oiseau de mer par sa voi- 
lure démesurée qui la fait glisser sur les flots avec une extrême rapidité, mais 
l'expose à chavirer au cas de grain ou de saute de vent imprévue. Parfois armée 
en guerre, malgré son peu de stabilité, avec 6 ou 8 caronades. 

2 Pons de l'H., p. i35. 

3 Pons de l'H., p. 35o; Registre de l'I. D'E.,n. 4. — Espéronade: Bateau 
maltais, à marche rapide, à fond plat permettant de le haler à terre, un mât, 
et non ponté. 

* Registre DE l'I, d'E., n. i, 43, 44, 45; Gorres. imp., 21.601. — Felouque: 
Bateau long, étroit, navigue à la voile et à l'aviron, dix à douze rameurs sur 
chaque flanc, deux voiles latines, deux mâts inclinés vers l'avant, taille-mer en 
forme de bec, marche rapide. Ghebcc : Trois mâts, voiles et rames, avant et 
arrière en pointe, éperon à la proue, formes fines, marche rapide. 



(96) 



^ 




4^ 




UMi HUK A PORTO-FERRAIO KT LE PALAIS DUS MULINI. 




L'EMPEREUR S'INSTALLE 

rôles du brick portèrent 60 hommes d'équipage, ofTiciers 
compris, ceux de la Caroline 16 hommes, ceux de la Mouche 
et ceux de I'Abeille 8 hommes pour chaque bateau, ceux de 
I'Etoile i5 hommes. Ce furent de piètres équipages, et 
rarement complets. Les marins Elbois ne voulurent pas aban- 
donner leur commerce de cabotage pour s'engager, et il fal- 
lut recruter oii l'on put, à l'île de Capraia et à Gênes. Les 
20 matelots de la Garde encadrèrent ces équipages et y mi- 
rent un peu de cohésion.* 

L'Empereur, pour ses courses en rade ou le long de la 
côte, eut trois canots, dont deux, le Hoghard et le Usher, ne 
serviraient qu'à lui seul. Le Usher était un présent du capi- 
taine de la frégate anglaise. Il avait reçu, en remerciement, 
le nom de son donateur. 

Le ministère des Affaires Civiles, dont Bertrand était titu- 
laire, eut sous sa dépendance l'Intendant Général de l'île et 
le Directeur des Domaines, un Tribunal de Commerce, les 
juges de paix, un Tribunal de Première Instance, avec un 
Génois pour président, une Cour d'Appel et une Cour de 
Cassation, un Conseil d'Etat.^ Chacun, à Porto- Ferraio, eut 
la joie d'être fonctionnaire et de se pavaner dans les rues avec 
des broderies et des galons d'or sur ses habits. Le Grand 
Maréchal fut chargé de transmettre les ordres de l'Empereur, 
de diriger les incapables, de vérifier et de faire solder par 
Pey russe les notes des fournisseurs, après approbation de Sa 
Majesté, qui interdit de payer un centime sans sa permission 
expresse. 



1 CoRREs. iMP., 21.571 et 2i.6o5; Pons de l'H,, p. 348. 

2 Pons de l'H., p. 72 et 81 ; Registre de d'L d'E., n. 35; Peyrusse 
(^Appendice), p. 147. 

(97) 

i3 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 



Pour jouer au souverain et pour vivre, il faut de l'argent. 

Le lo Avril, à Fontainebleau, Peyrusse, voyant qu'il n'avait 
plus en caisse que ^iSS.giSfr. i6c., avait demandé à l'Empe- 
reur les ordres nécessaires pour aller quérir à Orléans, tandis 
qu'il en était temps encore, le reliquat du Trésor des 
Tuileries. Le lendemain seulement, l'Empereur sortant de 
la torpeur dans laquelle il était plongé depuis l'abdication 
lui avait remis, avec un soudain effroi de se trouver sans 
argent, une lettre pour Marie-Louise, et l'avait fait partir.* 

Entré, le 12, dans Orléans, autour duquel rôdaient déjà 
les Cosaques, Peyrusse apprit de l'Impératrice que, l 'avant- 
veille, le Gouvernement Provisoire avait envoyé réclamer le 
Trésor, et que l'officier de gendarmerie, préposé à la garde 
des fourgons qui le contenaient, les avait livrés. 

Il y avait dans les fourgons une dizaine de millions, pro- 
priété personnelle de l'Empereur et économisés sur sa Liste 
Civile, /ioo.ooo francs de bijoux, 3 millions de vaisselle 
d'argent et de vermeil, et la garde-robe impériale avec les 
manteaux et les costumes de Cour. L'agent du Gouverne- 
ment Provisoire avait consenti à laisser à l'Impératrice six 
millions, qu'elle était prête, dit-elle, à partager avec l'Empe- 
reur. 

Elle fit verser à Peyrusse 2.58o.oo2 francs, et emporta le 



^ Peyrusse, p. 217 et suiv., ci (Appendice), p. i45; Meneval, II, p. i83 
à 186. 



(98) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

reste à Rambouillet, où, le même jour, elle se retirait préci- 
pitamment. 

Ces transports de millions ne se firent pas sans péril, 
à travers une contrée infestée de pillards ennemis. Pey- 
russe, couvrant ses caisses avec du fumier, attendit pour 
quitter Orléans la protection des deux bataillons de la Garde 
qui, amenés par Gambronne, à marches forcées, venaient 
chercher l'Impératrice. De Fontainebleau, il repartit à 
Rambouillet oii, sur ses instances réitérées, Marie-Louise, 
sans autres ressources elle-même, lui remit, par petites 
sommes, 911.000 francs. 

G 'était, par conséquent, avec 3.979.915 fr. 16 c, que 
l'Empereur partait à l'île d'Elbe. 

Il en fallut déduire, dès l'abord, 3o.ooo francs de frais 
de chancellerie au compte du Traité de Fontainebleau, 
58.299 fr. 63 c. pour les dépenses du voyage et gratifications, 
et 60.000 francs volés à Fréjus, dans la nuit du 26 au 27 
Avril. ^ Pendant le déballage des caisses, 20.000 francs furent 
encore volés à Porto-Ferraio, par un cordonnier de la Garde 
Nationale elboise. Le voleur ne se trahit que cinq mois après, 
par les innombrables messes qu'il faisait dire dans les 
églises et par les dépenses inconsidérées en cuirs et en cré- 
pins auxquelles il se livrait. Peyrusse, averti, le fit arrêter 
par le commissaire de police et demanda qu'on lui mît les 
poucettes. Sous leur serrement gradué, le cordonnier avoua 

^ Peyrusse, p. 248 et (^Appendice), p. i6 et i33; G^^ Durand, p. 243. — 
Dans ces frais de route et gratifications figurent 4-200 francs aux marins anglais 
de I'Undaunted et 1.200 francs à l'équipage des transports qui amenèrent la 
Garde, le 26 Mai. Le vol de Fréjus eut lieu dans la nuit du 26 au 27 Avril. Tandis 
que l'Empereur couchait au Bouillidou ses équipages avaient continué vers Fréjus, 
et 60.000 francs y disparurent de la caisse du contrôleur Colin. Le voleur ne 
fut point découvert. 

(99) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

qu'étant de faction devant les caisses, il avait heurté du pied 
un paquet renfermant vingt rouleaux, de cinquante napoléons 
chacun, oublié dans la paille, assurait-il. Il l'avait ramassé, 
puis caché dans son shako jusqu'à la fin de sa faction, (c pen- 
sant que la Sainte-Vierge lui avait ménagé cette bonne for- 
tune». On retrouva 16.960 francs dans sa paillasse.^ 

Cette réserve, qui s'établissait à 3.8 t i .6i5 fr. 53 c. ^ était 
destinée à parer aux événements imprévus, et il n'y serait 
touché qu'en cas d'impérieuse nécessité, la rente annuelle 
de 2 millions que verserait le Gouvernement français à l'ex- 
empereur étant, jointe aux revenus de l'île, suffisante pour 
lui permettre de vivre. 

En effet, les dépenses d'administration du royaume 
(fonctionnaires civils, clergé, justice, ponts et chaussées, 
frais de recouvrement des impôts), et ses recettes (contribu- 
tions directes et foncières, douanes, timbre et enregistrement, 
et droits divers), se balançaient mutuellement entre 1 10.000 
et 120.000 francs. Les revenus du Domaine: mines de fer 
3oo.ooo francs, salines 20.000, pêche du thon 3o.ooo, au total 
35o.ooo francs, susceptibles d'augmentation par une exploi- 
tation meilleure, tombaient donc entiers dans la caisse de 
l'État, c'est-à-dire de l'Empereur. Ils s'ajoutaient à ses 2 mil- 
lions de rente, pour ses frais d'existence courante et de repré- 
sentation souveraine, et pour l'entretien de son armée. Enfin 
plus d'un demi-million d'arriérés sur les comptes de la mine 
de fer et sur plusieurs autres chapitres lui donnait un boni 
initial, grâce auquel il pouvait mettre en train son budget et 



* Peyrusse, p. 336 et 260 et (Appendice), p. i43. 

2 3.828.575 francs 53 c, en comptant les 16.960 francs restitués, en Sep- 
tembre, sur le second vol. 

( 100 ) 

r 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

couvrir quelques dépenses d'installation supplémentaires.* 
La situation financière se présentait favorablement. 

Le budget de la guerre se fit tout de suite la plus grosse 
part et absorba, pour les sept derniers mois de l'année (il 
commença à courir, avec régularité, le i*'' Juin), la somme 
respectable de 689.317 francs. ^ Ce n'était pas que le roi de 
l'île d'Elbe pût songer, avec ses 1.592 soldats, à déclarer la 
guerre à personne, mais il lui était indispensable d'être en 
état de parer à un mauvais coup dirigé contre lui. Lorsque 
l'on a, sur soi, amassé tant de peurs et tant de haines, trop 
de sécurité est téméraire. 

Les côtes de l'île étaient hérissées de forts bâtis par ses 
différents conquérants. Les garnisons de ces forts furent aug- 
mentées, leurs fissures réparées, et ils furent pourvus de 
canonniers et artificiers pris parmi les soldats de la Garde et 
les Polonais démontés. Ils furent débarrassés de tous les vieux 
fers, vieux canons, vieux boulets, vieilles poudres hors 
d'usage, qui furent vendus par adjudication, ainsi que les 
farines gâtées des approvisionnements de siège. ^ Les citadelles 
de Porto-Ferraio et de Porto-Longone furent condamnées à 

* Registre de l'I d'E., n. 20, Sa, 76, 100, lo/i; Pons de l'H., p. 86 et 
i44 ; Peyrusse, p. 289 et 24i et (Appendice), p. 53. — 229.000 francs étaient en 
outre entre les mains de Pons, sur le produit de la mine antérieur à l'arrivée 
de l'Empereur. Il y avait sur les contributions de i8i3 un arriéré de 9, 166 francs 
35 c, et le receveur avait en caisse un solde de 3 .401 francs 91c. L'Empereur 
était, en principe, redevable de ces sommes au Gouvernement français, mais 
elles ne pouvaient qu'entrer en balance dans le compte de spoliation du Trésor 
des Tuileries et dans celui de la rente de 3 millions. C'était donc, en fait, de 
l'argent qu'il ne rendrait jamais. 

2 GORRES. IMP., 31.673. 

3 Peyrusse, p. 34 1 et {Appendice), p. 54; Pons de l'H., p. 94; Registre 
DE l'I. d'E., 37, 50,69 et i36. — L'Empereur vendit, en i8i4. pour 77.803 francs 
de ces rebuts. 

(10.) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

être rasées dans un avenir prochain, afin d'être remplacées 
par des ouvrages de défense plus modernes. 

Ces jeux militaires étaient pour l'Empereur un dernier 
regain de la grande passion de sa vie. Il créa à Porto-Ferraio, 
à l'imitation de l'Ecole Polytechnique de Paris, une Ecole 
de Cadets, qui formerait de futurs officiers. La pension 
à payer par les parents était de 3oo francs par an, et les 
Cadets, au nombre de dix, touchaient une solde de i8o 
francs. L'uniforme était : chapeau noir avec bordure rouge, 
pantalon bleu, bottes à l'écuyère, épée avec ceinturon blanc, 
et épaulettes de sous-lieutenant.^ Ce fut pour les Elbois un 
hochet de plus. 

Les décrets pleuvaient pareillement dans le domaine du 
civil, et beaucoup pour des objets utiles. L'île serait dotée de 
routes, d'un lazaret, qui recevrait en quarantaine sanitaire les 
navires suspects et leurs marchandises, et détournerait, au 
profit de Porto-Ferraio, le trafic avec l'Afrique et l'Orient que 
faisait Livourne, de puits, de fontaines, de cultures variées, 
de celle du blé surtout, qu'il fallait acheter à l'étranger, ce 
qui rendait le pain cher.^ Porto-Ferraio aurait une pompe à 
feu et des pompiers, une promenade plantée d'arbres « comme 
les Champs-Elysées », oii ses citoyens pourraient déam- 
buler, le Dimanche.^ « De toutes parts se déploie une acti- 
vité inconnue aux Elbois. Les grenadiers de la Garde s'asso- 
cient à tous les travaux et se mêlent aux ouvriers, semblables 



^ Pons de l'H., p. 78; Registre de l'L d'E., n. 96. — La signature du 
décret, cité par Campbell (Campbell, p. 167), est du i3 Octobre; la première 
idée en est du 22 Mai. (Corrés. imp., 21.670.) 

2 Qal Vincent, p. 197 et 2o5 ; Pons de l'H., p. 279; Registre de l'I* 
d'.E, n. 8, 9, 18, 26, 57, 66, 83, 86, 128, i56, 175. 

^ Registre de l'L d'E., n. 77. 

( 102 "j 



L^EMPEREUR S'INSTALLE 

à ces soldats de César qui quittaient le glaive pour Téquerre, 
le pic et le ciseau. »* Ce ne sont que démolitions et bâtisses. 
Les sculpteurs venus du continent sculptent des cheminées et, 
pour les jardins impériaux, des vases et des balustres. Tous 
les bras qui veulent s'occuper trouvent de l'ouvrage, l'île 
devient une ruche bourdonnante, et Pons, qui connaît ses 
classiques, peut s'écrier, en exprimant le sentiment public : 
(( Porto-Ferraio ressemble à la Salente de Fénelon ; l'illusion 
est complète. Chacun grandit. L'industrie lève sa tête radieuse, 
l'enclume retentit sous le marteau, la hache frappe sans 
cesse, la truelle n'a pas de répit. ))^ 

L'Empereur avait, en même temps, entrepris d'approprier 
ses sujets. Il fit assainir les casernes, dont les puanteurs le 
poursuivaient jusqu'aux Mulini, gratter et blanchir celles qui 
avaient contenu des galeux, et réglementa la voirie. La 
municipalité fut invitée à faire balayer les rues et chaque 
habitant tenu, dans le délai de deux mois, d'installer des 
latrines, qui seraient vidangées pendant la nuit. Ceux qui 
continueraient à jeter leurs immondices par les fenêtres 
seraient punis d'une amende.^ 



Avec la Garde et sa colonne, les chevaux de campagne de 



* MoNiER, p. 52; Peyrusse, p. 249. — Le commencement de la phrase est 
identique dans Monier et dans Peyrusse. Le livre de Monier ayant paru le 
premier, c'est Peyrusse qui est le plagiaire. — Campbell, p. 208. 

2 Pons de l'H., p. 69. 

3 GoRREs. liMP., 21.567; Registre DE l'L d'E., n. 11, 48, 77, i46i 

(io3) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

l'Empereur étaient venus le retrouver dans l'exil. Chacun 
d'eux marquait le souvenir d'une bataille, d'un glorieux évé- 
nement du passé/ 

Le Wagram, cheval arabe, gris panaché, avait été monté 
par lui le jour de la bataille de ce nom. Lorsqu'il voyait 
son maître entrer dans l'écurie, il se mettait à hennir, à grat- 
ter le sol, à frapper du pied. L'Empereur alors s'en appro- 
chait, un morceau de sucre dans la main, et l'embrassait en 
lui disant: (( Te voilà, mon cousin! » 

Le MoNTÉvmEO, beau et fort cheval bai brun, de l'Amérique 
du Sud, avait fait la campagne d'Espagne, ainsi que I'Emui, 
cheval turc, alezan, avec une raie noire sur le dos, comme 
un mulet, crinière et queue noires, et, aux quatre jambes, 
quatre bottes noires. C'était sur I'Emir que l'Empereur était 
entré à Madrid. Il l'avait aussi monté durant les campagnes 
de Russie et de France. 

Le GoNZALVE, grande taille, bai doré, avait les mêmes états 
de service : Espagne, Russie et campagne de France. Il por- 
tait l'Empereur à Brienne, et avait eu, durant la bataille, 
sa bride gauche tranchée net par une balle. 

Le Roitelet, grande taille, queue en balai, croisé d'un 
cheval anglais et d'une jument limousine, avait, à Schœn- 
brunn, en i8og, pendant une revue, emporté l'Empereur 
à fond de train dans les rangs des grenadiers de la Garde, 
manquant de renverser son cavalier et de blesser plusieurs 
hommes. Il avait fait les steppes de la Russie, où l'Em- 
pereur qui, depuis l'incartade de Schœnbrunn, lui gar- 
dait rancune, s'était réconcilié avec lui, heureux de le 
trouver un jour où, sur le sol glacé, ses autres chevaux 

1 Sellier Vincent, p. 217 et suiv. 

(io4) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

glissaient et tombaient. Le Roitelet, fraîchement clouté, 
l'avait pris sur son dos et porté toute la journée sans un 
faux pas. Il le montait à Lutzen, au plus fort de la mêlée, 
quand un boulet, qui faillit les emporter tous deux, rasa de si 
près le train de derrière de la bête qu'elle en fléchit les jarrets, 
dont un morceau de peau fut enlevé avec le poil. Il le mon- 
tait à Arcis-sur-Aube, où un obus éclata devant eux. Le 
Roitelet fit un écart, lançant à dix pas l'Empereur, qui, 
s 'étant relevé, revint l'enfourcher en disant : « Allons, nous 
en sommes quittes pour la peur I » Depuis, quand il venait 
le caresser dans l'écurie, il ne manquait point de lui passer 
la main sur les jarrets, là où le poil n'avait jamais repoussé. 

Mais les deux bêtes les plus populaires étaient les deux 
chevaux blancs, que l'on appelait communément « le cheval 
blanc )) de l'Empereur, et qui étaient, en leur genre, aussi 
fameux que le fameux petit chapeau. 

L'un, le Tauris, cheval persan d'une merveilleuse finesse 
de formes, d'un gris blanc argenté, légèrement pommelé, à 
crinière blanche, qu^ue effilée, était un don d'Alexandre, au 
Congrès d'Erfurth. L'Empereur l'avait monté aux batailles 
de la Russie, à Vitepsk, à Smolensk, à la Moscow^a, et était 
entré sur lui dans Moscou. La jolie bête, ardente et pleine 
de sang malgré sa gracilité, l'avait ramené durant presque 
toute la terrible retraite. Elle le portait, le matin où il faillit 
être enlevé par les Cosaques, le 25 Octobre, sur la route de 
Kalouga, et, tandis que l'état-major de l'Empereur chargeait, 
sabre au clair, afin de le dégager, elle s'anima tellement aux 
hurlements des Cosaques et au cliquetis des armes, que Ber- 
thier (Rapp, selon d'autres) dût lui saisir les rênes, pour cal- 
mer sa fougue et l'empêcher de charger elle-même, entraî- 
nant à nouveau l'Empereur parmi les ennemis. Elle le 

( io5 ) 

i4 



L^EMPERËUR S'INSTALLE 

portait sur le pont sinistre de la Bérézina, où ils passèrent tous 
les deux, à onze heures du soir. Elle fut en Saxe, à Dresde, 
à Leipsig, et lit la campagne de France. 

L'autre cheval blanc, de robe unie, race normande, régulier 
d'allure, servait pour les parades et pour les entrées triom- 
phales. Pour ce motif, il s'appelait 1 'Intendant, mais les 
grognards le nommaient Coco. Du plus loin qu'ils l'aperce- 
vaient, avec l'Empereur sur son dos, ils criaient à la file : 
(( Voilà Coco ! )) 

L'EuPHRATE, cheval du nord, et 1' Héliopolis, cheval arabe, 
jadis montés par l'Empereur, étaient passés ici au service de 
Bertrand et de Drouot, et le Cordoue, andalous, couleur ale- 
zan brûlé, ramené de l'exjDédition d'Espagne, humeur paisible, 
était destiné à Marie-Louise. 

A ces animaux éminents, qui avaient chacun leur selle de 
velours cramoisi, avec étriers et ornements en plaqué d'ar- 
gent, et, aux arçons, pistolets cannelés dont le pommeau 
figurait une tête de Méduse, l'Empereur fit ajouter un petit 
cheval corse et un petit cheval elbois, pour les courses à tra- 
vers le maquis et les escalades dans la montagne. * 

Les écuries, établies dans les magasins de la pêcherie du 
thon, dont le locataire fut expulsé (il obtint, en réclamant, 
une indemnité), furent « bien pavées, avec poteaux, man- 
geoires, râteliers à droite et à gauche, et une chaussée au 
milieu ». De hautes fenêtres, ouvrant sur le golfe, les éclai- 
raient. ^ 

Les Elbois qui n'avaient jamais vu faire tant d'honneur 
à des chevaux, vinrent tous considérer cette somptueuse 

* Sellier Vincent, p. aSo; Registre de l'L d'E., n. 5. 
2 MoNiER, p. 63; Pons de l'H. cité dans Registre de l'L d'E., p. ii6; 
Qal Vincent, p. 3o4; Sellier Vincent, p. 363. 

( io6 ) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

installation et tâcher d'entrevoir les nobles coursiers, qui 
devinrent un sujet de commentaires et d'interrogations. 

Quarante-huit chevaux de moindre importance étaient 
pour les équipages des voitures : six berlines et la « dor- 
meuse )) de voyage qui avait fait le trajet de Fontainebleau 
à Fréjus avec l'Empereur ; deux calèches à la Daumont, 
l'une jaune et rouge, l'autre jaune ; un landeau café au lait, 
train doré ; deux chariots de poste, l'un train doré, l'autre 
train amaranthe ; une calèche de chasse et une calèche « de 
bouche )) (ces treize voitures venues avec l'Empereur ou 
amenées par la Garde), et un cabriolet à fond jaune. Plus : 
cinq mulets avec des bâts, quatre baroches ', huit fourgons de 
campagne, qui servaient de tombereaux pour les travaux de 
construction et de voirie exécutés au compte de l'Empereur, 
et vingt-quatre gros chevaux. ^ 

Au total, avec treize chevaux des écuyers et des piqueurs, 
102 chevaux et mulets, et 27 voitures, qui furent remisées à 
l'arsenal, en compagnie des affûts de canon et des caissons. 

Le personnel de l'écurie, dont les attributions furent ré- 
glées par l'Empereur, avec un formalisme aussi exact qu'à 
Paris, se composa du sellier Vincent, chef- sellier, de trois 
selliers en second, d'un bourrelier-sellier, d'un artiste-vété- 
rinaire pris à Saulieu pour soigner le Tauris qui boitait, 
d'un maréchal ferrant, d'un premier piqueur qui avait seul 
le droit de monter les chevaux de selle de l'Empereur, d'un 
piqueur et d'un sous-piqueur, d'un cocher et de huit postil- 
lons, de dix palefreniers, dont un Russe, de deux brigadiers, 

^ La baroche, ou baroccio, est une voiture commune en Italie, en forme de 
haquet, et dont un filet de corde forme le plancher. 

^ Sellier Vincent, p. 229 et 282; Registre de l'I. d'E., n. loi. — Le 
cabriolet arriva de Rome avec Madame Mère (Voir p . 1 10) 

( 1^7 ) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

de deux charrons-serruriers, d'un charron-menuisier, et 
d'un tailleur pour les livrées, soit 35 personnes, sous la di- 
rection d'un des Préfets du Palais. ^ 

Les deux calèches devaient être toujours attelées, prêtes à 
partir, et la calèche de bouche garnie de citrons, d'oranges, 
de bouteilles de vin et d'eau-de-vie. 

Les harnais portaient l'Aigle impérial, les postillons et 
les cochers avaient galons d'or au chapeau, frac vert à bou- 
tons d'or, veste rouge galonnée, et collets superposés. Les 
pantalons d'écurie eurent un bout de broderie, et les vestes 
des palefreniers furent rouges, sans galons. 

Cette mise en scène avait pour but de montrer aux Elbois 
et aux étrangers qui viendraient, que Napoléon, roi de l'île 
d'Elbe, demeurait une tête couronnée, qu'il était un souve- 
rain et non un banni. Elle était nécessaire au respect que lui 
devaient ses sujets. Et, lorsqu'il sortait dans le fracas de ses 
voitures dorées, avec ses piqueurs, ses postillons faisant cla- 
quer leurs fouets, et Bertrand galopant à son côté avec 
Drouot, c'était encore, parmi les nuages de poussière qu'il 
soulevait, quelque chose comme l'illusion du grand Empe- 
reur qui passait. 



Le 2 Août enfin, apportant sa majesté vénérable et sévère, 
Madame Laetitia Bonaparte, mère de l'Empereur, dite Madame 
Mère, avait débarqué à l'île d'Elbe. 

* Registre de l'L d'E., n. 5; Sellier Vincent, p. aaB et 226; Peyrusse, 
p. 243. — Ce personnel s'augmenta de 2 sous-piqueurs et de 3 cochers pour 
Madame Mère, pour la Princesse Pauline et pour la Comtesse Bertrand, lorsque 

(108) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Passant, impassible en apparence, parmi les grandeurs et 
les écroulements de son fils, prête à trôner aux Tuileries 
comme à reprendre la robe et la capuche noires de son pays 
natal, espèce de Gornélie antique que rien ne courbait, ni le 
malheur, ni le faix des années, elle était, à l'heure du dissé- 
minement de tous les siens, partie d'Orléans pour Rome, le 
1 1 Avril, accompagnée de son frère le cardinal Fesch. Rude 
voyage pour une femme de son âge, et qui dura un mois.* 

Dès le 2 Juin, sachant l'Empereur en possession régulière 
de l'île d'Elbe, elle lui écrivit (sa lettre n'arriva que le i/J), 
qu'elle était disposée à le rejoindre. Après un échange de 
correspondance sur les conditions dans lesquelles ce voyage 
s'effectuerait, elle quitta Rome le 26 Juillet. Les pirates 
barbaresques écumaient la mer et les brigands, en Italie, 
écumaient les routes. Entre les deux dangers. Madame 
Mère, qui avait toujours eu pour l'élément liquide une su- 
perstitieuse aversion, choisit le risque des brigands, et la 
voie de terre. Le passeport que lui remit le Pape, par l'in- 
termédiaire du cardinal Pacca, dissimulait son identité sous 
le nom de Mme de Pont.^ 

Arrivée sans encombre à Livourne, le 29 Juillet, avec son 
chambellan Colonna et une petite suite, dans deux voitures 

ces trois dames vinrent à l'île d'Elbe. Il y eut en plus, comme voitures, la 
calèche qui avait amené Madame Mère de Rome à Livourne, et une petite 
calèche à roues basses, avec deux petits chevaux, arrivée de Naples avec Pauline. 
Le nombre des domestique de l'Empereur, écurie, sellerie, et service des Mulini, 
l'ut donc de 76 à 80. 

* Larrey, II, p. 56, 67, 62 et suiv. — Madame Mère retrouva son frère, le 
Cardinal, au couvent de Pradines, près Roanne, et arriva à Rome dans la nuit 
du 12 Mai, Elle avait alors 64 ou 65 ans. La date de sa naissance est imprécise. 

2 Ce passeport est à Porto-Ferraio, entre les mains du syndic, signor Bigeschi. 
Il est daté du 37 Juin, époque à laquelle il fut remis à Madame Mère. 11 porte 
deux visas de route, l'un du 37 Juillet, l'autre du a8, à Sienne. 

( 109 ) 



L'EMPEREUR S'INSTxVLLE 

attelées de six chevaux, une calèche et un cabriolet, et es- 
cortée de quatre gardes fournis par son fils Lucien, de quatre 
hussards autrichiens depuis Pise, elle embarqua, le 3 Août, 
sur le brick anglais Grasshopper (la Sauterelle), saluée par 
les huées et les sifflets de la canaille/ 

Reçue avec honneur par le capitaine du brick (capitaine 
Battersby), elle fit la traversée, étendue sur un canapé dis- 
posé pour elle sur le pont du navire, tenant à la main sa ta- 
batière ornée du portrait de son fils Louis, et regardant l'île 
d'Elbe poindre à l'horizon. Lorsqu'on lui apprit que l'on distin- 
guait, en haut de la falaise qui le portait, le palais des Mulini, 
elle descendit de son canapé et, pour mieux voir, grimpa avec 
agilité sur raffut d'un canon. Elle se montra offusquée, quand 
le Grasshopper jeta l'ancre à Porto-Ferraio, le soir du même 
jour, que son fils ne fût pas présent sur le quai du port. L'Em- 
pereur, qui manquait de renseignements précis sur la date de 
cette arrivée, était en tournée dans l'île. Il se hâta d'accourir 
et fit à sa mère un accueil emphatiquement ému (il y eut des 
larmes publiques), qui acheva de lui gagner tous les cœurs, 
et prouva que, loin d'être l'ogre sans entrailles dépeint par 
ses ennemis, il n'ignorait aucune des douceurs de la plus 
tendre sensibilité.^ 

Madame Mère fut logée dans une maison voisine des 
Mulini, louée au chambellan Vantini, au prix de 200 francs 
par mois. ^ Ses diamants, qu'elle avait laissés à Rome, la 



^ Campbell, p. I24 et i3i. 

2 Pons de l'H., p. 3o5 et ao6. 

^ Peyrusse (^Appendice), p. i^a. — Cette maison existe toujours; elle est 
aujourd'hui occupée par le sous-préfet de l'île et porte intérieurement une 
inscription commémorative. C'est, sur notre gravure, la troisième à droite de 
la ru«. La rue monte aux Mulini. 



( IIO) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

rejoignirent par une occasion sûre, et elle écrivit à Paris 
et à Rome qu'on lui envoyât ses meubles, dont un grand lit 
d'acajou, à quatre colonnes, ornementé de cuivres dorés, et 
treize fauteuils rouges.* Elle étendit son égide protectrice 
sur tous les Corses de l'île, qui en devinrent plus insuppor- 
tables et plus avides.^ 

La maison Vantini avait été, en premier lieu, destinée à Pau- 
line Borghèse, la princesse Paule, comme on l'appelait dans 
l'intimité. Lorsque l'Empereur l'avait rencontrée au Bouil- 
lidou, elle s'était aussitôt dirigée vers Fréjus, afin de s'em- 
barquer avec lui pour l'île d'Elbe. Elle était malade alors, 
santé nerveuse et fragile, douloureusement ébranlée par 
tant de funestes événements ; si malade, qu'elle n'avait 
pu parvenir jusqu'à Fréjus, et s'était arrêtée au Muy, 
quatre lieues avant. ^ Malade, elle était arrivée à l'île d'Elbe, 
le 3i Mai, et elle avait dû être portée aux Mulini, où 
l'Empereur lui avait cédé son lit, le seul qui fût en état dans 
le (( palais », plein de maçons, de plâtras et de coups de 
marteau. Au bout de deux jours, la tête fendue, n'y pou- 
vant tenir, elle était partie pour Naples, promettant de reve- 
nir quand sa santé serait meilleure et lorsque son frère lui 
aurait trouvé un logis. L'Empereur loua pour elle la maison 
Vantini, et y plaça Madame Mère, Pauline n'ayant pas reparu. 

Quant à l'impératrice Marie-Louise, séparée de son époux 
par des circonstances indépendantes de sa volonté, elle 
viendrait incessamment, avait déclaré l'Empereur. Afin que 

^ Larrey, p. 79, 84» 85, 86 et io5. — C'est ce lit qui, selon toutes proba- 
bilités, est revenu actuellement dans le Musée de San Martino. (Voir p. 375.) 

2 Pons de l'H , p. 308. 

3 Waldbourg-Truchsess, p. 4o; Helfert, p. 70; Campbell, p. 89 et 99; 
MoNiEu, p. 53; G»^ Vincent» p. aoa et ao3; Fabry, p. 55 et 81. 

(III) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

nul n'en doutât, il faisait préparer aux Mulini un appar- 
tement pour elle et pour l'enfant, le petit Roi de Rome. Le 
cheval qu'elle monterait dans ses excursions à travers l'île 
l'attendait dans les écuries impériales, avec sa bride à l'an- 
glaise et sa selle équipée. Des cargaisons de verres de cou- 
leur et de feux d'artifice étaient commandées à Livourne. ^ 
Les Elbois virent dans cette promesse un aliment pour leur 
curiosité, des fêtes en perspective, et un gage certain de la 
résolution de leur monarque bien-aimé de se fixer dans leur 
île. 



Il n'y avait qu'une ombre au tableau. 

Autour de ce monde en miniature circulait une silhouette 
sèche, un œil perçant, un sourire factice, un front blessé, 
artistement enveloppé dans un foulard de soie, une oreille 
tendue. C'était le surveillant officiel, le colonel Campbell, 
qui, dans son uniforme impeccable et avec des manières on 
ne peut plus britanniques et élégantes, s'attachait à tous les 
pas de l'Empereur, et se trouvait toujours partout, à toute 
heure, comme par hasard.^ Le Commissaire autrichien Kol- 
1er avait pris congé le 9 Mai.^ Lui seul était demeuré pour 
observer ce que pouvait faire et méditer le redoutable vaincu, 
dont il était prudent d'avoir peur. 

D'origine écossaise, Campbell avait combattu en Espagne 
et en Portugal, sous Wellington, avait connu en Suède 

* Sellier Vincent, p. a3i, 366 et 368; Registre de l'L d'E., n. 38. 

2 Pons de l'H., p. lo, 83 et 336 

3 Bertrand a Meneval, dans Meneval, p. 245. 

(lia) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

Mme de Staël exilée, et avait assisté à la bataille de Bautzen 
où il vit, pour la première fois, à l'aide d'une lunette, l'Em- 
pereur qui allait et venait devant les lignes de son armée. 
Pendant la campagne de France, à la Fère-Champenoise* 
il s'était trouvé pris dans un combat entre Français et Russes, 
et un Cosaque l'avait renversé d'un coup de lance. Un autre 
lui asséna sur la tête un coup de sabre, quoiqu'il criât en 
russe : « Anglisky polkownick ! (Colonel anglais I) » Un 
troisième allait l'achever, lorsqu'un officier russe le sauva, 
évanoui. 

Désigné comme Commissaire anglais après la signature du 
Traité de Fontainebleau, il s'était présenté à l'Empereur, qui 
l'avait reçu, (( arpentant son appartement, mal peigné, sem- 
blable à un animal sauvage dans sa cage ». Campbell l'avait 
informé que, d'après les instructions de lord Castlereagh, il 
devait non seulement comme les autres Commissaires, veil- 
ler sur le voyage de Sa Majesté, mais « résider à l'île d'Elbe 
autant que l'Empereur jugerait que la présence d'un officier 
anglais lui serait de quelque utilité ». Ses instructions per- 
sonnelles étaient, en outre, « de correspondre avec son 
Gouvernement dans l'exécution de cette mission, de s'adres- 
ser, si l'occasion le réclamait, pour leur demander assistance, 
à tous fonctionnaires civils et militaires de la Méditerranée ». 
Le mode de transmission de cette correspondance, et ses 
conditions, étaient laissées (( à sa discrétion ». Cette dernière 
phrase signifiait clairement que ce n'était pas une correspon- 
dance ouverte qu'on attendait de lui .* 

C'était, pour un soldat, un rôle peu ragoûtant qu'il avait 
accepté là. Il était à la fois un geôlier et un espion, sans être 

* Campbell, p. 9 à 12. 

(ii3) 

iS 



L'EMPEREUR S'iNSTALLË 

franchement ni l'un ni l'autre, et devait rester homme du 
monde. Il s'acquittait de sa fonction, non sans se révolter 
parfois des camouflets qu'elle lui valait, mais avec conscience. 
Pour se sentir plus à son aise, il avait, après l'arrivée de la 
Garde et la prise de possession définitive de l'île par l'Em- 
pereur, offert de se retirer, et avait tenu à se faire écrire par 
Bertrand, le 27 Mai, une lettre le priant officiellement de ne 
point partir : « La présence du colonel Campbell à Porto- 
Ferraio paraît indispensable. Je ne puis que lui réitérer com- 
bien sa personne et sa présence sont agréables à l'Empereur 
Napoléon ». * 

Indispensable, il l'était et le savait bien, car, sans lui, 
aucun lien ne rattachait l'Empereur aux autres Gouver- 
nements de l'Europe. Ce n'était plus qu'un proscrit aban- 
donné dans les flots, rayé de la vie commune, moins que 
rien; livré aux hasards de l'avenir, il pouvait être insulté, 
enlevé, voir son île bombardée et pillée, en dépit de son 
armée et des 16 canons de son brick, sans la protection de 
personne, sans personne par qui protester et réclamer. 
Campbell présent, au contraire, était un porte-respect, le 
garant des Traités, un ambassadeur presque, qui donnait une 
apparence de réalité à cette souveraineté dérisoire à laquelle 
l'Empereur tenait tant. G 'est Campbell qu'il chargeait de faire 
reconnaître à Alger le pavillon de l'île d'Elbe et, (( par l'inter- 
médiaire du Consul de Sa Majesté Britannique », d'aviser le 
Dey, dont il craignait les corsaires, « que les Puissances 
Alliées se sont engagées à faire respecter ce pavillon, qu'il 
doit être tenu à l'égal de celui de France». C'est lui qu'il 
envoyait à Livourne, ville hostile et tracassière, négocier un 

* CaMP££LL, p. 96. 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

règlement de navigation.* C'était Campbell qui avait de- 
mandé et obtenu, pour Madame Mère, le passage sur un 
brick anglais, et protégé son embarquement. Et, si des diffi- 
cultés survenaient avec le Gouvernement français, ce serait 
encore lui qui s'entremettrait. 

Le colonel Campbell s'acquittait galamment de ces bons 
offices, et remplissait, sous leur couvert, l'autre partie de sa 
tâche, tenant un journal quotidien de ce qu'il voyait, et, sur 
le navire de guerre toujours tenu à sa disposition en rade de 
Porto-Ferraio, faisant la navette entre l'île et le continent, 
afin de recruter et d'entretenir des agents sur la côte d'Italie, 
jusqu'en Sicile et jusqu'à Rome, de réunir leurs renseigne- 
ments et de les confronter avec les siens et avec ceux du 
général autrichien Strahremberg, Gouverneur militaire de la 
Toscane, de se maintenir en relation constante avec les offi- 
ciers anglais de l'escadre de la Méditerranée. ^ A l'île d'Elbe 
même, il ne se gênait pas pour tenter d'audacieuses proposi- 

' Campbell, p. 99. 

^ « Arrivé à Rome, conformément à mon intention de voir les diverses per- 
sonnes employées par le Gouvernement britannique dans le voisinage de l'île 
d'Elbe, et afin d'entretenir avec ces personnes des relations sûres et confiden- 
tielles... )) (Journal de Campbell, Campbell, p. 117.) « Il faut employer tous 
les moyens pour être au fait de ce qui se passe dans l'île, et vous m'obligerez 
infiniment en me communiquant ce que vous savez. » (Stharemberg à Camp- 
bell, Campbell, p. 129.) « L'amiral, lord Exmouth, commandant la flotte delà 
Méditerrannée, a bien voulu attacher à la station de l'île d'Elbe le brick 
SwALLovvr (I'Hirondelle), qui me permettra de communiquer avec tous les 
ports, et je me propose d'aller en Sicile pendant quelques jours, afin de donner 
à lord Bentinck tous les renseignements en mon pouvoir et de profiter de ses 
conseils pour ma conduite à venir. » (Campbell, p. 118 et 197) « J'exerce une 
stricte surveillance sur tous les bâtiments appartenant à l'île d'Elbe, et j'ai 
l'honneur d'en transmettre la liste à Votre Seigneurie, la même que j'ai trans- 
mise à l'amiral Penrose, qui succède à lord Exmouth, et à l'officier de la station 
de l'île d'Elbe... » (Campbell à Castlereagh, Campbell, p. 199.) 

(ii5) 



L'EMPEREUR S'INSTALLE 

tions auprès de ceux qu'il pensait être disposés à l'écouter. 
S'il réussissait, c'était tant mieux, et, s'il n'obtenait pas de 
résultat, peu lui importait d'être trahi, puisque aussi bien 
son rôle n'était point un mystère. 

L'Empereur qui, au courant de ses menées, se condamnait 
à sa présence, le payait d'une hypocrisie égale et n'avait pas 
pour lui assez de sourires. Au reste qu'avait-il à cacher .►^ Il 
ne faisait rien que d'innocent dans son île, et mieux valait, 
somme toute, qu'un bon témoin pût en faire foi. 

Il possédait lui aussi sa police, et Campbell n'était pas 
certain que son propre domestique ne fût pas un espion. 
L'Empereur centralisait entre ses seules mains les rapports 
qui lui parvenaient. Le juge Poggi était chargé « d'explo- 
rer les familles », et de lui apporter ces commérages par les- 
quels, dans les petites villes, tous les secrets se connais- 
sent. * Personnellement, il excellait à faire parler les gens, 
sans en avoir l'air, avec son apparente bonhomie, sa mauvaise 
humeur et ses colères feintes, paraissant se livrer, tout en 
donnant l'idée contraire de ce qu'il pensait. Il se renseignait 
et induisait les autres en erreur, ce qui était double bénéfice. 

Campbell, p. i43 et 208; Pons de l'H., p. 73 et 81. 




m 
LA DERNIÈRE IDYLLE 



l'empereur se constitue une bibliothèque, jl l'empereur achève d'explorer son 

ILE. Il visite au pic DE GIOVE ET A MONSERRAT. || LA « CONQUETE » DE LA PIANOSA. 
I I SAINT-MARTIN SAINT-CLOUD. || LA SALLE DES PYRAMIDES ET LE PLAFOND AUX DEUX 
COLOMBES. Il LA CHAMBRE ET LA BAIGNOIRE DE l'EMPEREUR. || LES AVANIES ET LES 
AFFRONTS. || L'EMPEREUR TRANSPORTE SES PENATES SUR LE MONTE GIOVE. || MARIE- 
LOUISE NE VIENT TOUJOURS PAS. j| LA « LA VALLIÈRE )) DE L'EMPEREUR. 



AINSI se passèrent les premiers mois du séjour impérial, 
aucun événement grave ne venant troubler le cours de 
cette existence provinciale, paisible et vide en son agitation 
même. L'Empereur se levait d'ordinaire avant le jour, vers 
les trois heures du matin, afin de profiter de la fraîcheur de 
l'aube, travaillait dans son cabinet, qui attenaitàsa chambre, 
et lisait. * 

Il s'était occupé de se garnir une bibliothèque. A Fréjus 
il avait trouvé à acquérir pour 2^o francs de livres, qu'il 
avait apportés avec lui, ainsi qu'une Bible de Silvestre 
de Sacy, en 32 volumes, et un herbier, achetés en passant 

* MoNivR, p. 56. — On trouve dans les comptes de Peyrusse (Peyrusse 
(^Appendice), p. 5i) la noie suivante: « Cabinet de Sa Majesté. Chaise longue: 
le bois peint en gris avec des raies d'or, comme la bibliothèque. Soie jaune. » 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

à Lyon. Plusieurs malles de volumes, de sa bibliothèque 
de Fontainebleau , étaient arrivées dans les fourgons de 
la Garde, et il en avait commandé d'autres à Venise, à 
Gênes, à Paris, à Livourne, oii il donnait à relier et à mar- 
quer à son chiffre, une N ou un Aigle, ceux qu'il acceptait 
Car on lui envoyait souvent des rebuts de librairie, des. 
volumes dépareillés ou des ouvrages sans intérêt, qu'il re- 
fusait. ^ Parmi ces fonds de boutique qu'il recevait, se trou- 
vaient des ouvrages dont la vente avait été, durant son 
règne, interdite par la Censure. Il les lisait, et, pour beau- 
coup, ne découvrait pas les motifs de cette proscription.^ Mais 
la prudence avait été de mise en cette matière, et c'était, au 
temps de sa grandeur, une tâche épineuse de prévoir ce qui 
risquait de lui déplaire. 

A sept ou huit heures, après avoir marché un peu dans 
son jardin potager, il se recouchait. Il se relevait une heure ou 
deux avant le déjeuner, et sortait se promener dans la cam- 
pagne environnante, à cheval ou en cabriolet, sans escorte. 

Après le déjeuner, qui était frugal et rapide (parfois il dé- 
jeunait par terre, là oii il se trouvait) ^ il se remettait en 
route, et achevait d'explorer son île, il en visitait les sites 
les plus pittoresques, il escaladait ses caps et ses rochers, un 
bâton de berger à la main. 

C'est ainsi qu'il gravit, par des sentiers de chèvre, le pic 
de Giove, qui se dresse non loin de Volterraio, à la pointe 
nord de l'île, et qu'il ne faut point confondre avec le Monte 

* Pons de l'H., p. 199; Campbell, p. 76; Gorres. imp., 21.591, 21.655; 
Registre de l'I. d'E., n. 38, 78, 90; Peyrusse (Appendice), p. 33; Fabry, 
p. 3o ; Hérisson: Le Cabinet noir; Paris, 1887, P- ^^^• 

2 Mémorial de Sainte-Hélène, 19 Dec. i8i5. 

3 G^^ Vincent, p. 178. 

( 118 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

Giove, sur lequel se trouve le village de Marciana. L'un et 
l'autre sommets étaient, dans les temps antiques, consacrés 
au roi des Dieux, et le même nom leur en est demeuré. 
L'Empereur y remua des débris épars, sur lesquels il s'assit 
ensuite, tel Marins sur les ruines du Garthage, en disant : 
« Même les monuments périssent ! » Puis, « s'abandonnant 
à toute la fougue de son imagination, ardente, impétueuse 
et sans bornes, il traça le dessin d'une habitation solitaire 
à élever sur ce pic rocheux, retraite d'une idéale beauté, 
unique, merveilleuse. Là, le bâtiment principal; là, les dé- 
pendances ; là, un jardin ; là, une citerne. » Mais bientôt 
il laissa retomber ses bras, en secouant la tête, car il aurait 
fallu, pour rendre réel un pareil rêve, des milhons qu'il ne 
possédait plus maintenant. * 

Un autre jour, par une après-midi radieuse, il se rendit à 
cette gorge de Monserrat, où nous avons erré tout à l'heure. 
Il était accompagné seulement de Bertrand et de Pons, qui 
nous a raconté l'excursion dans son amusant et précis détail. 
On peut la refaire aujourd'hui, livre en main, en retrouvant 
presque tous les cailloux du chemin. ^ 

« Nous prenons, dit Pons, en quittant la route de Porto- 
Longone, un sentier étroit, bordé de hauts cyprès, dans un 
ravin couvert d'aloès et de figuiers de Barbarie, et au fond 
duquel coule un ruisseau qui va se perdre dans la mer, à la 
fontaine de Barberousse... » Le sentier, les cyprès, les 
aloès et les cactus, le ruisselet et la fontaine, les voilà. 

Pons montait un de ces petits chevaux corses, qui ne 
payent pas de mine, mais qui ont le sabot solide, et Ber- 



* PoiNS DEL'H.,p. 254; G*^ Vincent, p. 2o3. 
2 Pons de l'H., p. 267 et suiv. 



(119) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

trand était juché sur I'Euphrate, ce grand cheval du Nord que 
l'Empereur lui avait donné. L'Empereur, qui était en hu- 
meur de se divertir, demanda à ses deux campagnons de 
faire la course devant lui. Pons s'y prêta de bonne grâce, 
Bertrand en affirmant que ce serait ridicule, car une en- 
jambée de sa monture en valait quatre du cheval de Pons, et 
il serait revenu du but avant que celui-ci fût arrivé. Ce n'est 
point ce qui eut lieu cependant. Le grand cheval buttait dans 
les pierres de la ravine, tandis que l'autre sautait de caillou 
en caillou, comme un chamois. Au bout de quelques mi- 
nutes, Bertrand déclara qu'il abandonnait la partie. L'Em- 
pereur s'en esclaffa, car rien ne le récréait comme de taqui- 
ner le Grand Maréchal, qui prenait ces plaisanteries au 
tragique. 

Le trio rencontra un vigneron. L'Empereur ayant remar- 
qué, sur le sol déchiré par la bêche, des morceaux d'une 
pierre blanche qui était de l'amiante, en ramassa un, et 
le montrant au vigneron, lui demanda si cette sorte de 
terrain était favorable au vin. Le vigneron répondit, sans se 
troubler, que le terrain d'amiante n'était pas mauvais pour 
le vin blanc, mais que le vin rouge réclamait une terre plus 
grasse. L'Empereur lui mit vingt francs dans son bonnet. 

Ils arrivèrent à l'ermitage : « Les ermites, continue Pons, 
y ont amassé un peu déterre, planté quelques arbres et quel- 
ques ceps. L'église est simple et pauvre, mais bien tenue. 
La cellule de l'ermite, maisonnette assez commode, est située 
sur une terrasse couverte de treillages. » C'est bien cela tou- 
jours. Voici les treillages, les pampres, la maisonnette blanche. 
L'ermite vint au devant de l'Empereur, et se plaignit d'un 
ton patelin que les temps étaient durs. (( Jadis les marins de 
de la côte avaient, dit-il, une sainte confiance dans la Vierge 

( 120 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

de Monserrat, et lui consacraient beaucoup de messes. Il 
n'en est plus de même aujourd'hui. Gela durera jusqu'à ce 
que la Vierge nous gratifie d'un bon miracle. » 

L'Empereur était parvenu au seuil de la chapelle. 11 s'y 
arrêta, avant d'entrer, et, se retournant comme nous le fai- 
sons encore aujourd'hui, vers le paysage enchanteur, à la 
fois grandiose et doux, « si loin des amertumes de la vie », 
il se sentit pénétrer par le charme rare qui s*en dégageait, et 
demeura sans rien dire. Il se rappela les paysages d'Ossian. 
Mais, comme si l'image de cette paix et de son sourire ne 
pouvait longtemps subsister en lui : (( Oui, c'est beau, dit- 
il, mais combien plus imposant encore que ce n'est beau 
cela doit-il être pendant une de ces tempêtes de l'équinoxe, 
comme on en voit en ces parages, sillonnées par les éclairs 
et menaçant d'engloutir la terre ! » Il demanda à l'ermite si 
la foudre n'exerçait pas ses ravages sur le Monte Serrato. 
L'ermite lui répondit qu'elle tombait fréquemment, mais 
que, par la protection de la Sainte Vierge, elle n'avait jamais 
frappé l'ermitage. L'Empereur se prit à rire, et, lui montrant 
les pics environnants : « Voilà bien qui vous garantit aussi, 
et ce sont là de fameux paratonnerres !» — (( Je le pense, 
comme vous, repartit l'ermite, mais il vaut mieux laisser 
croire au peuple que c'est un effet de l'influence d'En-Haut. » 
L'Empereur haussa les épaules, et, pour détourner la con- 
versation, l'ermite le pria d'entrer dans l'église. Elle était 
illuminée. L'Empereur s'agenouilla un instant, et déposa 
une aumône. Puis il fit déballer un panier de provisions, 
expédié de Porto-Longone. Il invita ses deux compagnons 
à le partager avec lui. 

L'Empereur, à la suite du déjeuner, endormi par la diges- 
tion et par la chaleur, s'assoupit sur une chaise. Lorsqu'il se 

( 121 ) 

16 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

fut réveillé, au bout d'un quart d'heure, il repartit avec Pons 
et Bertrand, a II était gai comme en venant, et ces moments 
furent vraiment des moments heureux » . 

L'on ne manqua pas non plus de lui faire admirer les cu- 
riosités naturelles de l'île, la montagne d'aimant du cap 
Calamita, et tous les phénomènes végétaux : un figuier qui, 
comme aujourd'hui celui de Roscoff en Bretagne, « inclinait 
autour de lui ses branches, jusqu'à terre, oii elles repre- 
naient racine, enveloppant le tronc principal d'une généra- 
tion de figuiers et formant de beaux salons de feuillage » ; un 
abricotier qui, l'année d'auparavant, avait produit 3.ooo 
kilogrammes d'abricots ; un pêcher qui donnait des fruits 
pesant trois quarts de livre, si surprenants que les gens non 
prévenus les croyaient artificiels, et deux caroubiers, l'un 
mâle, l'autre femelle, appartenant à un boulanger de Porto- 
Longone, sous l'ombrage desquels «on pouvait dresser pour 
les repas de noce une table de soixante couverts ».* L'Em- 
pereur allait voir, regardait, et n'oubliait pas de s'extasier. 

Mais, quand il avait gravi un sommet d'oii la mer appa- 
raissait aux quatre coins de l'horizon, il soupirait : (( Mon 
île est bien petite ! » ^ 



De la côte sud de l'île, par temps clair, le regard distin- 
gue, émergeant à peine des flots, un îlot plat comme radeau, 
C'est la Pianosa. 



1 Pons de l'H., p. 365, a66, 378. 

2 Campbell, p. 74. 



( 122 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

Dépendance géologique de l'île d'Elbe, la Pianosa en est 
distante de treize kilomètres, mesure cinq lieues de tour, 
et est recouverte d'une couche de terre végétale, sauf sur les 
points où perce le rocher. Elle produisait des herbages excel- 
lents. Aussi les habitants de Rio, de Porto-Longone et de 
Campo avaient-ils coutume d'aller s'y approvisionner en 
foin. Elle renferme des sources qui, bien entretenues, ne 
tarissent point. Mais l'île était inhabitée, les pirates barbares- 
ques, à qui elle servait de relâche, en ayant depuis long- 
temps massacré les habitants. En 1806, des colons y étaient 
revenus de l'île d'Elbe, sous la protection d'un fortin et de 
deux pièces de canon. Les Anglais avaient détruit ces dé- 
fenses, et les colons avaient abandonné l'île, où il ne res- 
tait que des chèvres sauvages \ 

L'Empereur, lorqu'il eut connaissance de cet îlot, déclara 
que, puisqu'il n'était à personne, il était à lui, et après s'y 
être fait transporter à bord de I'Inconstant, décréta son occu- 
pation militaire et sa colonisation. 

Ce fut une expédition qui n'alla point sans traverses. 

Les troupes se composèrent de lio hommes, soit : 20 ca- 
nonniers et sapeurs de la Garde, et autant de soldats du 
Bataillon Corse, sous les ordres du commandant Gottmann, 
détaché de Porto-Longone, et du lieutenant de génie Larabit. 

Elles débarquèrent avec un prêtre de Campo, quelques 
provisions, des caisses de biscuit, des maçons, un mortier, 
un cent de boulets et des gargousses. Les instructions de 

* Larabit, p. 64 et suiv. ; Corres. imp., 21.5Ô7, 21.670, 21.574, 21.677, 
21.679, 21.685 et 21.616; Registre de l'I. d'E., n. 36, 5i, 81, 82, 94, 121, 
187, 167 ; Campbell, p. 84; Pons de l'H., p 3o2 et 387. — La distance de 
i3 kilomètres est celle du point le plus proche de l'île d'Elbe. La Pianosa est à 
3o km., 5oo m. du port de Porto Longone. 

( 12'^ ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

l'Empereur portaient que les pièces devaient être mises en 
batterie dans les quarante-huit heures, de façon à pouvoir 
balayer la mer, en cas d'attaque. * Ensuite le commandant 
Gottmann ferait installer une batterie couverte, à l'épreuve 
de la bombe, bâtir une caserne, une église et un village pour 
les futurs colons, et tuer toutes les chèvres, afin qu'elles ne 
fissent point de tort à l'agriculture. Un droit de 3 francs par 
trimestre serait payé par les pêcheurs napolitains qui se 
livraient sur les côtes à la pêche du corail, et «versé dans la 
caisse des travaux de l'île » . 

Il n'y avait, en attendant, pour loger l'armée d'occupa- 
tion, que des grottes, situées au bord de la mer, et qui avaient 
jadis servi de tombeaux. On y voyait encore les excavations 
creusées pour recevoir les corps. (( Les grottes serviront à la 
garnison, avait ordonné l'Empereur. Le commandant aura 
soin de les nettoyer, en commençant par y faire du feu pour 
brûler les insectes. Le prêtre de Campo sera nommé curé de 
la paroisse. Il emportera ses instruments, et dira la messe 
en plein champ, jusqu'à ce qu'on ait établi une église. Le 
village sera construit sur des dessins qui seront soumis à 
mon approbation. » 

Mais le commandant Gottmann qui, en sa qualité de gou- 
verneur provisoire de l'îlot, avait emmené avec lui sa femme et 
sa fille, refusa de s'installer dans une de ces cavernes, et voulut 
que le lieutenant Larabit employât d'abord ses sapeurs à lui 
construire une maison. Celui-ci répondit qu'il s'occuperait 
de sa batterie, et qu'il songerait ensuite à satisfaire le com- 
mandant. La discussion s'aigrit, et les deux officiers faillirent 
croiser l'épée. Un mauvais temps prolongé ayant inter- 

* Attaque des Barbaresques, puisque l'on était en paix avec l'Angleterre. 

(124) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

rompu le va-et-vient de la navigation, la Pianosa se trouva 
coupée de ses ravitaillements, le pain manqua, et, quand 
la garnison eut mangé les chèvres de l'île, elle fut réduite à 
ses biscuits, aux poissons qu'elle péchait, et aux coquillages 
recueillis sur les rochers du rivage. Le vin fut remplacé 
par de l'eau-de-vie étendue d'eau, ou par du vinaigre. Il y 
eut d'acerbes récriminations, des actes d'insubordination. 

L'Empereur, aussitôt que le passage fut praticable, envoya 
k la colonie affamée un troupeau de moutons, deux vaches 
laitières, une trentaine de poules avec leurs coqs, et des co- 
chons. Il expédia, par le même bateau, des portes et des ser- 
rures provenant des démolitions de Porto-Ferraio, et, faute 
d'horloges, «un sablier pour mesurer les heures». Peu 
après il vint sur I'Inconstant, avec Drouot, afin de se ren- 
dre compte de l'état des travaux et calmer les esprits. 

Son inspection terminée, et comme il allait se rembarquer, 
une bourrasque s'éleva. Le brick ne put s'approcher de la 
côte. L'Empereur passa la nuit dans l'île, sous des ruisselle- 
ments de pluie. Le lendemain, il profita d'une accalmie 
pour regagner I'Inconstant, pestant contre la mer et contre 
la marine. 

Le récif inhospitalier de Palmaiola, qui commande le 
canal de Piombino, fut, comme la Pianosa, occupé et garni 
d'une batterie. * 

Le colonel Campbell commença par ne pas prêter atten- 
tion à ce qu'il appelait en riant (( les conquêtes » de l'Em- 
pereur, qui l'avait emmené avec lui, comme en partie de 
promenade, lors de sa prise de possession de la Pianosa. 
(( C'est pour les Anglais, disait-il, que l'Empereur travaille 

* Gampbrlim p. 3io; PoA's DE l'H., p. 278, 296, 399, 

(125) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

et nous irons, un jour, nous installer à sa place. » Quand 
la Pianosa devint un point stratégique en règle, il s'en in- 
quiéta, et s'avisa qu'il n'avait pas été fait mention de cette île 
dans le Traité de Fontainebleau. Mais l'Empereur n'écouta 
pas ses réclamations. * 



Le palais des Mulini n'était pas achevé que l'Empereur 
avait désiré une autre maison, plus distante des rumeurs de 
la ville, et dans le calme plus reposant de la campagne. La 
saison chaude, en outre, était venue, et il fallait songer à pren- 
dre ses précautions contre une température excessive déjà 
sous cette latitude. 

L'Empereur se fit construire la résidence de San Martin o. 

L'on s'y rend par la route de Marciana. A quatre kilomètres 
de Porto-Ferraio, un chemin bifurque, et s'engage dans un 
vallon, dont le fond est, comme à Monserrat, fermé en am- 
phithéâtre par une montagne escarpée, plantée de vignes à 
sa base, et, plus haut, de touffes de chênes et de brous- 
sailles. On s'élève peu à peu, jusqu'à mi-côte. De là, en 
se retournant, on aperçoit Porto-Ferraio et sa colline, sa 
citadelle, et le cercle de sa rade, en un tableau qui semble 
agencé tout exprès pour le plaisir des yeux. Le site n'a pas 
le charme virgilien de celui de Monserrat, mais il est beau 
différemment, très à effet, et, par sa proximité de la capitale, 
il était indiqué pour le c( Saint-Cloud » impérial, ainsi que 

^ Pons de TH., p. 3o4; Campbell, p. i63; Ile d'Elbe et Cent Jours, 
p. 27. 

( 126 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

les grognards ne manquèrent pas de baptiser le nouveau 
palais. 

La maison rappelle un de ces agrestes réduits à la Jean- 
Jacques Rousseau, asile de Philémon et de Baucis, comme 
nous en montrent les estampes de la fin du xvm* siècle. 
Quatre murs blancs, un toit de tuiles, un rez-de-chaussée avec 
une porte étroite, et un premier. Par derrière, et par suite de 
la déclivité du terrain, il n'y a plus qu'un rez-de-chaussée, 
qui est le premier étage de la façade. Alentour, des arbres 
d'essences diverses, micocouliers, chênes verts, magnolias 
aux feuilles lisses et aux fleurs charnues, et, dans le jardin, 
de petites allées ombreuses avec des charmilles, des buis et 
des bordures de pervenches. 

Nous entrons. Voici «la salle des Pyramides». Elle est 
en proportion de la demeure, et mesure 8 mètres de large, 
sur 8 mètres et demi. Au centre, et pour la couleur locale, 
un bassin et un jet d'eau, à sec l'un et l'autre ^ Au plafond, 
les Signes du Zodiaque, et, sur les murs, des colonnes égyp- 
tiennes s'entremêlant de minarets, de palmiers et de charges 
de mamelucks, en souvenir des victoires de la première 
heure. C'est, en dépit des assertions du Mémorial de Sainte- 
Hélène, qui affirme avec audace que (( les meilleurs peintres 
d'Italie se disputaient l'honneur d'embellir les logis impé- 
riaux )) ^ de la peinture qui rappelle celle de nos cabarets de 
banlieue, de cette peinture en trompe-l'œil, semblable à un 
décor de théâtre, dont usaient déjà les Romains, et dont les 
Italiens aiment encore à orner leurs maisons. Ils y sont, du 

* Registre de l'I. d*E., n. 53 : « On pavera de marbre la grande salle, 
au milieu de laquelle on fera un bassin octogone, avec un jet d'eau selon l'usage 
d'Egypte. » 

2 Mémorial de S'«-H., ao Février 1816. 

( 137) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

reste, assez habiles. La cheminée, faite d'une table de marbre 
supportée par deux fines colonnettes, est jolie. Toute une 
époque revit là, et, sur le fût d'une des grosses colonnes 
peintes, on lit trois mots, qui semblent négligemment jetés 
comme une inscription de poète ou d'amoureux : (( Ubicun- 
QUE FELIX Napoléon. (Napoléon est partout heureux.) » 
L'Empereur a voulu proclamer qu'il était satisfait dans son 
île, qu'il ne songeait point à en sortir jamais. 

On passe dans le salon. A son plafond, voletant dans un 
ciel d'azur, deux colombes sont enlacées par un ruban, 
(( dont le nœud se resserre à mesure qu'elles paraissent s'éloi- 
gner l'une de l'autre». Les deux colombes représentent 
Marie-Louise et l'Empereur. L'Empereur a indiqué au pein- 
tre ce motif. Il a désiré qu'à son arrivée, sa femme connaisse 
bien qu'elle n'a pas été oubliée. Marie-Louise n'est pas venue, 
mais les colombes et leur ruban bleu volètent toujours. 

A droite du salon, la chambre de l'Empereur. Elle occupe 
l'angle de la maison. Il s'y trouve un lit en acajou, de style 
bateau, un fauteuil à bascule, et un guéridon bombé qui 
porte un service en porcelaine. Ce lit, que le portier affirme 
être celui de l'Empereur, serait, d'après une autre tradition, 
celui du Grand Maréchal Bertrand. Il n'est rien de cela. 
Le mobilier primitif de San Martino a été dispersé comme 
celui des Mulini. C'est probablement un lit ayant appar- 
tenu à Jérôme, et apporté à San Martino, en 1869, parle 
prince DemidofT. * Le fauteuil à bascule, fauteuil de jardin 

* Le Catalogue descriptif du Musée de San Martino, publié par Demi- 
doff, est formel. Demidoff a reçu la chambre vide. — « chambre de l'empereur. 
Le mobilier qui garnit cette chambre offre de beaux spécimens de l'industrie des 
frères Jacob, ébénistes renommés de l'époque impériale. Il ne s'y rattache aucun 
souvenir dynastique. » (Les meubles dont parle le catalogue et placés là par 

(138) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

ou de navire, n'a pas d'histoire, et le guéridon, ainsi que 
son service, ont été acquis à l'île d'Elbe, par le propriétaire 
actuel de la maison. Ils peuvent provenir soit du mobilier 
de San Martino, soit de celui des Mulini, dont beaucoup 
d'habitants achetèrent jadis les débris. ^ 

L'Empereur réunit à San Martino ce qu'il possédait de 
souvenirs et de bibelots provenant de Marie-Louise et du 
Roi de Rome. En guise de tableaux, il colla, dans les diffé- 
rentes pièces, des gravures extraites d'un ouvrage illustré sur 
l'Egypte.' 

Les deux étages de la maison communiquent entre eux 
par un escalier raide et étroit comme une échelle de moulin. 
L'Empereur en faisait peu usage, le premier étage, qu'il 
habitait, étant par derrière, comme nous l'avons dit, de 
plain-pied avec le jardin. Le rez-de-chaussée était réservé au 
personnel et à la cuisine. L'Empereur n'y avait qu'une salle 
de bains, où il descendait chaque matin. 

Elle a conservé sa baignoire de pierre. Sur le mur 
rongé d'humidité, une fresque peinte, effritée comme une 
mosaïque de Pompeï, représente une femme nue couchée, qui 
tient un miroir, le miroir de la Vérité, ainsi que nous l'appre- 
nons par cette inscription : « Qui odit Veritatem, oditLugem. 
(Qui hait la Vérité, hait la Lumière.) )) La mélancolique 
Naïade a survécu, dans son geste immobile et gracieux vers 

Demidoff ont été, depuis, dispersés à leur tour. Voir p. 274.) Dans le même 
Catalogue, on trouve : « N» 260. Dans la chambre du Grand Maréchal est un 
lit en acajou ayant appartenu à S. A. I. le Prince Jérôme. » C'est ce lit, dit: 
Lit de Bertrand, et apporté par Demidoff, qui serait resté. 

* Voir p. 275. 

2 Larabit, p, 69; Peyrusse, p. 260. — C'est de l'ouvrage en 12 Tomes in- 
folio, publié de 1809 à 1822, par les Savants de l'Expédition d'Egypte, qu'il 
s'agit. 

( 129) 

»7 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

l'impérial baigneur qui, s'il aimait la vérité, quand il s'agis- 
sait de la tirer des autres, n'aimait guère, par contre, à la 
dire. 



L'Empereur avait décidé que, pour payer les frais de con- 
struction et d'entretien de San MartinoS la majeure partie 
du domaine serait mise en valeur, et que non seulement il 
continuerait à produire de la salade et de la vigne, dont 
(( une feuille, une grappe, seraient mentionnées au budget 
delà propriété ))\ mais encore du blé. San Martino devien- 
drait un lieu de culture modèle. 

L'Empereur manda son chambellan Traditi, qui était agri- 
culteur, et lui exposa ses projets, avec toute la conviction 
apparente d'un bon propriétaire. Mais San Martino était plus 
riche en cailloux qu'en terre végétale. Le signor Traditi 
laissa parler l'Empereur, l'écouta entasser ou feindre d'en- 
tasser, en idée, des centaines de sacs de blé, destinés à ravi- 
tailler l'île en cas de blocus, et, quand sa Majesté eut terminé 
son discours, il s'écria en italien, oubliant que l'Empereur 
comprenait : (( questa, si, che è grossa ! (En voilà des 
bourdes, et de grosses 1) » ^ 

On vit l'Empereur, suffoqué par cette franchise en plein 
visage, perdre contenance. Mais redevenant maître de lui, il 



^ Les frais d'acquisition du terrain furent payés par Pauline. (Peyrusse, 
p. 25l.) 

"^ CORRES. IMP,, 21.567. 

■^ Pons de l'H., p. 3o6, 809 etSio; Registre de l'I. d'E., n. 128. 



(i3o) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

sourit, et consola son chambellan, qui avait compris à la mine 
effarée des assistants Fénormité de son inconvenance. 

Déjà, au départ de Fontainebleau, le Commissaire autri- 
chien lui avait, à plusieurs reprises, répété : (( Votre Majesté 
se trompe. Votre Majesté a tort. » Peu accoutumé à ce 
genre de contradiction, l'Empereur avait répondu avec viva- 
cité : (( Vous me dites que j'ai tort, et continuellement que 
j'ai tort. Parlez-vous donc comme cela à votre empereur .^* » 
Le général KoUer lui avait assuré que son Souverain serait 
très fâché de supposer qu'il ne parlait pas toujours selon sa 
pensée, et l'Empereur avait repris, cachant sa mauvaise 
humeur : « Il est, en ce cas, bien mieux servi que je ne l'ai 
été. ))* 

A l'île d'Elbe, une autre fois, ayant demandé à un homme 
de Piombino ce que sa sœur Elisa avait fait de bien ou de 
mal, pendant qu'elle gouvernait la principauté, l'homme 
avait répondu, sans baisser les yeux : a Elle faisait l'amour. » 
Il avait fallu que l'Empereur lui coupât la parole, pour 
l'empêcher d'en dire plus. 

C'était encore le commandant Gottmann, celui qu'il avait 
envoyé à la Pianosa s'installer avec sa famille dans une 
caverne, qui, revenu pour protester contre ce logis et contre 
les manques de respect du lieutenant Larabit, s'était planté 
sur la route, et, l'interpellant en public comme un énergu- 
mène, n'avait cessé sa scandaleuse insolence que devant la 
menace du général Bertrand de le faire arrêter. ^ 

C'était Taillade, le commandant du brick impérial, qui, 
discutant avec l'Empereur une question mathématique que 



^ G^^ Durand, p. 35i; Waldbourg-Truchsess, p. 55. 
2 Pons de l'H., p. 256 et 267. 



(i3, ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

celui-ci trouvait embarrassante, lui avait pris le papier des 
mains, en disant : « Il n'est rien déplus simple. C'est l'affaire 
d'un enfant. » ^ 

C'était le général Dalesme, l'ancien gouverneur de Porto- 
Ferraio, un vieux brave « qui se serait, disait-il, cent fois fait 
tuer pour l'Empereur », mais pour qui (( un chat était un 
chat )), et qui, lorsqu'il était consulté, émettait son opinion 
avec une telle rudesse qu'il avait été préférable de se priver 
de ses conseils. ^ 

C'était, à Rio-Marina, un sergent-major elbois, vigoureux 
gaillard, qui, voyant l'Empereur, déjà alourdi et prenant de 
l'embonpoint, hésiter à sauter en selle, l'avait, par derrière, 
empoigné à la taille, enlevé en l'air, et jeté sur son cheval. 
L'Empereur avait essayé de résister, se débattant d'une façon 
burlesque. Il avait subi la loi de la force. Quelques jours 
après, l'auteur de cet exploit recevait les épaulettes de sous- 
lieutenant, afin qu'il ne fût pas dit qu'un malotru en avait usé 
avec ce sans-gêne vis-à-vis de la majesté impériale.^ 

C'était Pons, qui, le jour de la fête de San-Cristino, 
patron de Porto-Ferraio, avait, dans un banquet auquel assistait 
la Garde, porté un toast (( à la Liberté, soleil de l'univers! », 
et qui, sur sa table de travail, laissait traîner le Télémaque 
de Fénelon, avec ces passages soulignés d'un coup de crayon 
noir : « Le Roi doit être plus exempt de faste et de hauteur 
qu'aucun autre... Minos aimait encore plus son peuple que 
sa famille... J'en fus réduit à me réjouir de posséder, avec 
un petit nombre de soldats et de compagnons qui avaient 
bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette terre sauvage, 



* Pons de lH., p. 49- 

2 Pons dkl'H., p. 58, 64 et i34. 

3 Pons de i/H., p. 69 et 284. 



(l32) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus espérer de revoir 
jamais le sol fortuné où les Dieux m'avaient fait naître pour 
y régner. Ainsi tomberont les rois qui se livrent sans frein à 
leurs désirs et aux conseils des flatteurs. » Et, la fdle de Pons, 
une (( toute petitote », ayant été présentée à l'Empereur, 
avait, toute nourrie de fermes maximes républicaines, 
répondu à sa mère qui lui demandait, au retour, si elle était 
contente d'avoir vu de près le grand homme : (( Oui, maman, 
mais je crois que je l'ai trop salué, etje le regrette. » Réponse 
que le père n'avait pas manqué de rapporter à l'Empereur, 
dans une admiration mal contenue pour la précoce sagesse 
de cet enfant. ^ 

Enfin l'Empereur ayant ordonné au rigide administrateur 
des mines de lui verser les 229.000 francs, reliquat de l'ex- 
ploitation antérieure à sa prise de possession de l'île d'Elbe, 
Pons, qui estimait devoir ces deniers au Gouvernement fran- 
çais, avait refusé d'obéir « parce qu'il ne faisait rien contre sa 
conscience». D'interminables discussions en avaient résulté, 
qui avaient duré deux mois. Impatienté, le souverain des 
Mulini était venu lui-même à Rio. Lui qui se vantait que 
personne ne lui avait jamais dit non, il s'était entendu répé- 
ter en face le mot outrageant, et n'avait pu s'empêcher de 
s'écrier, avec une violence qui fit trembler les vitres : « Je 
suis toujours Empereur I » Il avait dû lever le siège sans rien 
obtenir. Le trésorier Peyrusse fut dépêché vers Pons, pour lui 
dire que, s'il ne cédait pas, l'Empereur lui enverrait ses gre- 
nadiers. Pons répondit (( que trois cent mille baïonnettes ne 
le forceraient pas à se dessaisir de cet argent » , et que (( si 
les grenadiers venaient, il les jetterait par la fenêtre ». Il 

* Pons de l'H., p. 280, 235, 287 et 257. 

(i33) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

n'avait cédé qu'après en avoir référé à Paris, et lorsque « sa 
conscience le lui avait permis ». * 

L'Empereur affectait de ne pas prêter attention à ces alga- 
rades, les unes inconscientes, les autres froidement voulues. 
Ce n'en étaient pas moins autant d'amers affronts, autant de 
pointes aiguës qui lui entraient dans la chair, et lui rappe- 
laient à tout moment combien fragile était maintenant sa 
majesté. 



Lorsque l'Empereur était entré en possession du domaine 
de San Martino, il ne s'y trouvait qu'une masure en ruines, 
occupée par le fermier, et un magasin qui servait à serrer le 
vin. Tout avait été à créer, et l'unique sentier, entrecoupé 
de marches, d'escaliers taillés dans le rocher, rendait le 
travail plus lent et plus difFicultueux. Quoique vingt-quatre 
grenadiers eussent été adjoints à vingt maçons pour hâter 
les travaux de construction et établir une route qui ren- 
drait les charrois plus faciles, il ne fallait pas compter que 
(( Saint-Gloud » serait prêt de sitôt. Par économie, et pour 
éviter d'acheter sur le continent ses tuiles et ses briques, 
l'Empereur avait ordonné l'étabHssement d'un four à cuire, 
où elles seraient fabriquées surplace. G'étaientdes devis, des 
essais, des retards. ^ 

La chaleur augmentait à Porto-Ferraio (on était fin Juil- 
let) et l'Empereur en souffrait physiquement. Aussitôt que 

1 Peyrusse, p. 24i; Pons de l'H., p. 85 et 109; Campbell, p. 109. 
^ Registre de l'I. d'E., n. 16, 24, 34; Gorres. imp., 21.617. 

( i34) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

trois pièces avaient été habitables, il s'était transporté à San 
Martino avec un aide de camp, un domestique et trois lits 
de fer. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, là aussi, il 
étouffait. Dans ce cercle de montagnes, oii se réverbérait le 
soleil, l'air ne circulait pas. L'ombre manquait. Les arbres 
qu'il faisait planter et dont les frondaisons se sont épanouies 
depuis, si luxuriantes, étaient à l'état de squelettes, et sé- 
chaient sur pied. L'Empereur allait s'asseoir, écrasé, au bord 
d'une source pierreuse, que l'on montre aujourd'hui, et à 
laquelle il buvait avec une tasse de cuir. Il fut reconnu que 
San Martino serait une charmante résidence de printemps 
ou d'automne, mais qu'il était indispensable, pour l'été, de 
chercher encore un autre gîte. 

C'est alors que l'Empereur songea à Marciana Alta et au 
Monte Giove. Sur ce faîte sublime dominant l'immensité, 
où il avait, une fois de plus, tressailli devant l'incompa- 
rable spectacle qui s'offrait à lui, il aurait rêvé peut-être le 
palais merveilleux que son imagination avait bâti sur les 
cimes de Volterraio, mais ce rêve n'était pas plus réalisable 
ici pour le roitelet de l'île d'Elbe. 

Il se contenta de beaucoup moins et fit dresser à côté de 
la chapelle de La Madone sa tente de campagne où, « comme 
les rois de l'antiquité, il éleva son trône voyageur». * Il prit 
en plus la maisonnette de l'ermite, qui alla loger dans son 
étable. Deux ou trois autres tentes furent tendues sous les 
châtaigniers, pour deux officiers d'ordonnance, qui se fai- 
saient la barbe dans la chapelle, et qui furent toute sa garde, et 
pour quelques valets. ^ Madame Mère quitta de même Porto- 



* Pons de l'H., p. 211 et 212. 

- FoRESi (N. all' is. Dell' Elba), p. 64. 

(i35) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

Ferraio et s'installa au village de Marciana Alta, avec son 
chambellan, son intendant, ses deux dames de compagnie, 
deux femmes de chambre, son cuisinier et quatre domes- 
tiques. * 

L'Empereur, à l'instar aussi de ces rois antiques, s'occupa 
de tous les détails du ménage : « Monsieur le comte Bertrand 
(écrivait-il de La Madone, le 23 Août, au Grand Maréchal du 
Palais, à Porto-Ferraio), il me manque deux volets pour les 
fenêtres de ma chambre. La troisième fenêtre en a. Tâchez 
de me les envoyer demain. Envoyez-moi deux lanternes pour 
accrocher à la porte de ma tente, et un fanal. J'ai apporté 
mes trois lits de fer. J'ordonne qu'on en descende un à 
Marciana pour Madame Mère. Elle sera bien dans la maison 
de l'adjoint, et pourra venir jeudi. Elle aura une chambre 
pour elle et trois pour son personnel. Il y a dans cette mai- 
son les gros meubles nécessaires. Je ferai ajouter une com- 
mode. Je crois qu'il y a assez d'objets de cuisine, de bou- 
gies et de lumières. Envoyez trois rideaux pour sa chambre. 
Les tringles y sont. Envoyez-nous des feux, des pelles et des 
pincettes. Je crois que c'est avec raison qu'on dit qu'il faut 
faire du feu le soir. » ^ 

(( Je ne compte pas rester ici plus de quatre ou cinq jours », 
écrivait l'Empereur, le lendemain de son arrivée, à Bertrand. ^ 
Il y demeura près d'une quinzaine, et ne quitta La Madone 
que le 4 ou 5 Septembre, après les événements que nous al- 
lons raconter. L'attrait fascinateur du Monte Giove le retenait 
sans doute (ainsi qu'une visite qu'il attendait), et cet abrupt 

* La maison habitée par Madame Mère à Marciana Alta, existe, et porte 
sur sa façade une plaque commémorative. 

2 GORRES. IMP., 2I,6l5. 
•* GoRRES. IMP., 31.617. 

(-36) 



^ 



4^ 







Si 







4^ 



1. LA MAISON BK MADAME MliRH A MAKCIANA ALTA. — 2. LA CUAPELLK DE LA 
MADONE. — 3. LA « SEDIA DI NAPOLEONE » SUR LE MONTE GIOVE. 




LA DERNIÈRE IDYLLE 

village de Marciana, qui devait exercer la même attirance sur 
Madame Mère. C'était la Corse que, l'un et l'autre, ils avaient 
retrouvée là. 

C'étaient ses mêmes maisons farouches, c'étaient l'enivre- 
ment de son air libre et de ses purs sommets, et ces mêmes 
senteurs du maquis, qui leur faisaient revivre à tous deux le 
passé lointain. Du roc maçonné où il s'asseyait, les pieds 
dans la bruyère, son fusil de chasse entre les jambes, non 
seulement il le respirait ce parfum, qui, comme il l'a dit, à 
Sainte-Hélène, lui aurait fait reconnaître la Corse (( les 
yeux fermés », mais il la voyait se dessiner sur l'horizon, 
dans le flamboiement du soleil couchant. Quelle émotion se- 
crète devait le saisir, et le serrer à la gorge, à l'aspect de sa 
terre natale apparaissant sur la mer, au déclin du jour, et 
devant laquelle il se retrouvait, à son déclin lui-même. Elbe 
et la Corse, c'étaient les deux extrémités de sa gloire. Là, 
elle n'était pas née encore, ici elle commençait à mourir. Sa 
vie tout entière tenait entre ces deux sommets, celui oii il 
était assis, celui qu'il apercevait là-bas. 

Là-bas, c'était, à Corte, la vieille maison Gaffori, criblée 
de boulets génois et toujours imprenable, que sa mère, ma- 
riée à quatorze ans, célèbre dans l'île pour sa beauté, habi- 
tait à la veille de le concevoir, pendant la lutte dernière de 
l'indépendance corse contre la France ; c'étaient les vallées 
et les plaines du Nebbio, à travers lesquelles elle était partie 
à cheval, enceinte de lui de six mois, faire le coup de feu, 
côte à côte avec son mari. Dès le sein maternel il avait res- 
piré l'odeur de la poudre, entendu les balles siffler à ses 
oreilles. Là-bas, c'était le souvenir de l'ancienne maison 
d'Ajaccio, pillée et brûlée par les clans ennemis, lorsque la 
famille Bonaparte s'était ralliée aux Français. C'étaient Gia- 

('37) 

i8 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

cominetta, son premier amour, à huit ans, et Pauline, sa 
petite sœur espiègle, avec laquelle il jouait si gaiement, 
ses bas pendants sur ses souliers. C'était son oncle, l'ar- 
chidiacre Lucien, patriarche au manteau de poil de chèvre, 
dont il suivait dans la montagne les nombreux trou- 
peaux, reprochant aux bergers de donner en pâture à leurs 
bêtes les fraîches pousses vertes des forêts, qu'ils dévas- 
taient et dont ils faisaient des déserts. C'était le départ 
pour Brienne, le retour en uniforme de lieutenant d'ar- 
tillerie, puis le second départ, celui vers la renommée et 
vers l'Empire. 

C'est tout ce passé qu'il retrouvait devant lui, du haut du 
Monte Giove, resté seul aujourd'hui avec sa mère, dans les 
regards muets de laquelle il devait lire les mêmes pensées, sa 
mère dont l'énergie n'avait pas fléchi, dont l'austère ten- 
dresse était la seule affection qui lui demeurât. La nouvelle 
de la mort de Joséphine, dont d'autres doigts que les siens 
avaient fermé les yeux, lui était arrivée aux Mulini, faisant 
jaillir ses sanglots, et son autre femme, l'Impératrice, était, 
il ne savait où. * 



Marie-Louise, en effet, ne venait toujours pas. Inutile- 
ment son appartement de Porto-Ferraio l'attendait, en vain 
les colombes du plafond de San Martino commençaient à 
dérouler, sous le pinceau du peintre, leur banderoUe amou- 



* Pons de l'H., p. 206, et Mém. aux Puiss. all., p. 36 et 87. — Joséphine 
était morte à la Malmaison, le 29 Mai. 



(i38) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

reuse dont le symbole devenait, de jour en jour, d'une plus 
mordante ironie. 

L'Empereur n'en dissimulait pas son irritation et son cha- 
grin. D'abord, à sa façon, il aimait Marie-Louise.^ Il l'aimait 
par devoir, parce qu'il l'avait épousée, et que tout chez lui, 
même le cœur, se pliait à la règle. Homme mûr, il l'avait 
charnellement aimée pour sa jeunesse d'enfant timide, initiée 
par lui à la vie et éblouie des pierreries dont il l'avait cou- 
verte. Son orgueil, enfin, avait, par-dessus tout, battu de cet 
amour qui avait mêlé son sang de soldat heureux à du vrai 
sang d'empereur. Et maintenant qu'il était à Elbe, exilé et 
solitaire, se repliant sur lui-même dans les longues heures 
contemplatives imposées à son activité insuffisamment assou- 
vie, ces sentiments divers se fondaient en un seul : le besoin 
d'avoir près de lui (( sa femme », c'est-à-dire ce qui constitue 
le foyer, tout Empereur que l'on soit, une caresse différente 
de celle de sa mère, une compagne un peu intime des batte- 
ments de sa poitrine, sinon de sa pensée, qu'elle avait tou- 
jours été incapable de comprendre, et qu'il ne livrait d'ail- 
leurs à personne. 

Lors du règlement de leurs sorts, il avait essayé d'obtenir 
pour elle la Toscane, ou du moins l'adjonction à Parme et à 
Plaisance des territoires de Lucques et de Piombino, afin que 
leurs deux retraites fussent voisines ^et qu'il n'y eût que le 



* Outre ses relations avec la Comtesse Walewska, qui ne cessèrent point après 
son mariage avec Marie-Louise, Constant rapporte qu'il la trompa, au bout de 
très peu de temps, avec la belle-fille d'un chef d'escadron, qui habitait Bourg-la- 
Reine, et qu'un « protecteur » officieux lui avait signalée, une brune, de 17 ans, 
à jolis pieds et à jolies mains, excitante et coquette, qu'il reçut à Saint-Cloud, 
à II heures du soir, en la faisant passer par l'Orangerie, et qu'il garda « trois 
heures » avec lui. (Constant, VI, p. 94.) 



(139) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

détroit entre elle et l'île d'Elbe. Les Puissances Alliées avaient 
refusé, autant pour l'éloigner de Marie-Louise, selon le désir 
de l'Autriche, que pour qu'il ne se fît pas, du droit de 
venir voir sa femme, un autre droit, celui de passer perpé- 
tuellement sur le continent/ 

Dès l'abdication, l'idée d'une séparation complète de l'Im- 
pératrice et de son époux avait été envisagée. Le lo Avril, 
Meneval, secrétaire de Marie-Louise, interrogé par l'Empe- 
reur, lui avait répondu « qu'il craignait que l'Impératrice, 
malgré son désir de le suivre, ne fût pas libre », mais que 
cependant elle avait encore confiance en l'humanité de son 
père. Trois jours avant, Cambacérès, Jérôme et Joseph 
étaient venus à Blois, afin de persuader à la malheureuse, 
affolée, qu'il fallait fuir en toute hâte. Marie-Louise avait 
reculé. Elle craignit de mal faire, en agissant sans un ordre 
direct de l'Empereur, et prit tellement peur de l'insistance 
des trois hommes qui la pressaient, qu'elle appela au secours, 
et que les officiers qui étaient dans la maison accoururent en 
tumulte pour la protéger. Deux heures après, un Commis- 
saire russe arrivait s'assurer d'elle et de son fils. De ce 
moment elle était prisonnière. 

L'Empereur tente de lutter encore. Il demande qu'elle 
vienne le rejoindre à Gien ou à Briare. Ils chemineront 
ensemble, elle, vers Parme, lui, vers l'île d'Elbe. Mais l'empe- 
reur d'Autriche répond que Parme et Plaisance sont dans 
tout le désordre de la guerre, et que Marie-Louise ne peut s'y 
rendre sans une organisation gouvernementale préalable. 
Puis c'est le médecin Gorvisart qui déclare, d'une façon for- 
melle, que le climat de l'île d'Elbe serait pernicieux pour 

* Meneval, II, p. i47 à 2i4. 

(i4o) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

l'Impératrice, en son état de santé présent, et qu'il est néces- 
saire qu'elle aille faire une cure aux eaux d'Aix. * Gorvisart 
ne possédant aucunes notions réelles sur le climat de l'île 
d'Elbe, son affirmation pouvait sembler sujette à caution. 
L'Empereur proteste « que ce qu'il y a de meilleur pour la 
santé de sa femme, c'est d'être avec lui ». Gorvisart, imbécile 
ou complice, et qui ne tient, ni à s'expatrier à l'île d'Elbe, ni à 
paraître abandonner l'Impératrice, s'opiniâtre et s'obstine. 

L'Empereur dispute pied à pied le terrain : « Il est en Italie 
des eaux tout aussi salutaires que celles d'Aix. » Sur cet autre 
point, Gorvisart maintient sa première affirmation : (( Seules 
les eaux d'Aix conviennent à l'Impératrice. » 

L'Empereur comprit qu'il n'y avait rien à tenter, pour 
l'instant du moins, contre la ligue de toutes ces mauvaises 
volontés. Il accepte pour Marie-Louise le voyage aux eaux 
d'Aix, de crainte, ce qui serait encore pis, qu'elle ne se 
dirige sur Vienne, comme il sait qu'il en a été question, 
comme c'est, en réalité, décidé par l'Empereur d'Autriche. 
Lui-même, il ignore quelles ressources lui offrira l'île d'Elbe, 
011 il pourra loger une femme, s'il ne faudra pas se battre en 
débarquant, et le temps presse. Il se résout à partir seul, 
espérant, ou feignant d'espérer, qu'après l'apaisement de la 
crise politique actuelle et des rancunes du moment, Marie- 
Louise lui sera rendue. 



La veille de son départ de Fontainebleau, à 8 heures du 

^ Aix en Savoie. 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

soir, l'Empereur écrivit à sa femme une première lettre, 
avec un mot aimable pour Corvisart, qu'il était essentiel de 
ménager. Avant de quitter la Cour du Cheval-Blanc, le len- 
demain, il lui en adressa une seconde, pour lui envoyer son 
adieu et « un baiser au petit Roi »/ A dix heures du 
matin, lorsque les voitures qui vont l'emmener sont attelées, 
les bagages chargés, il annonce aux Commissaires étrangers 
qu'il ne part plus. Puisqu'on le sépare de Marie-Louise, ce 
qui n'était point dit dans le Traité, il révoque son assentiment 
à ce Traité, et son abdication.^ C'était le déchirement suprême. 
Protestation toute fictive, car il fallait partir. 

A Fréjus, il écrit à l'Impératrice, le 28 Avril, à 3 heures 
de l'après-midi, et reçoit de ses nouvelles, par Meneval, le 
lendemain 29, à sept heures du matin, comme I'Undaunted 
levait l'ancre.^ Il lui récrit de Porto-Ferraio, le 9 Mai, avec 
quelques renseignements engageants sur l'île d'Elbe, et charge 
de la lettre le feld-maréchal Koller qui se retirait. Trois jours 
après, il la fait aviser, par Bertrand, qu'elle trouvera à Parme, 
quand elle y viendra des eaux d'Aix, 5o chevau-légers polo- 
nais et une centaine de chevaux d'attelage, qu'il lui envoie.'^ 

Le 25 Mai, une lettre arrive de France." Est-ce une réponse 



* GoRREs. iMP., 2i.56o, 21.562. — Marie-Louise ne reçut que la première 
de ces lettres. Le Préfet du Palais, Beausset, qui était chargé de la seconde, 
ne put, ou ne voulut pas la remettre. (Note de la Gorres. imp..) 

2 Waldbourg-Truchsess, p. 9. 

3 Meneval, II, p, 242 et suiv. ; Helfert, p, 69. — Dans l'édition de 
Meneval, de i844> la lettre pas laquelle Bertrand avertit Meneval que l'Empe- 
reur vient d'écrire à Marie-Louise est datée, par erreur : « Fréjus, 26 Avril. » 
C'est 28 Avril qu'il faut lire. 

*- Gorres. imp., 21.569. — Il s'agit des 54 chevau-légers polonais, qui se 
détachèrent, à Savone, de la colonne de la Garde . 
s Meneval, TI, p. 217. 



(l42) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

à ces trois lettres? Non, la missive est vieille d'un mois, et 
date de Provins, 26 Avril. Elle confirme à l'Empereur, qui 
le sait par les journaux, que sa femme, au lieu d'aller à 
Aix, commence décidément par se rendre à Vienne, pour 
s'y reposer dans sa famille, avec son fils, de toutes ses émo- 
tions. Ainsi, ce qu'il avait tant redouté s'accomplit. Puis, 
plus rien. 

Le 26 Juin, le silence dure encore. Bertrand écrit à Mene- 
val, de la part de l'Empereur, afin de demander des explica- 
tions. C'est sans doute l'irrégularité des services postaux 
qu'il faut accuser. Dans les premiers jours de Juillet, en 
effet, c'est-à-dire après deux mois d'interruption complète, 
cinq lettres surviennent coup sur coup : deux de Meneval et 
trois de l'Impératrice, qui en a écrit, paraît-il, quatre autres. 
Elles ont été interceptées ou se sont perdues. 

Les nouvelles, si avidement attendues, sont mauvaises. 
Après un séjour de cinq semaines à Vienne, Marie -Louise va 
en repartir, mais ce n'est point pour venir à Parme et se rap- 
procher de l'île d'Elbe. C'est pour aller prendre ces eaux 
d'Aix, ordonnées par Corvisart, et sans emmener son fils 
avec elle. 

Sans son fils! L'Empereur sursaute, et, le jour même, il 
fait répondre à sa femme que (( son désir est qu'elle n'aille 
point à Aix, ou que, si elle y est déjà rendue, elle en revienne 
au plus tôt )). Il lui rappelle ces eaux de Toscane (( qui ont 
les mêmes qualités que les eaux d'Aix. Elles sont plus près 
de Parme, de l'île d'Elbe, et elles permettront à l'Impéra- 
trice d'avoir son fds avec elle. » Et la lettre, que l'on sent 
nerveuse, insiste : (( Quand M. Corvisart conseillait les eaux 
d'Aix, il ne connaissait pas les eaux de Toscane, dont les 
propriétés sont identiques. Le voyage d'Aix plaît d'autant 

- ( 143 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

moins à l'Empereur qu'il n'y a plus probablement à Aix de 
troupes autrichiennes, et qu'alors l'Impératrice peut être 
exposée aux insultes de quelques aventuriers. Il n'y a aucun 
de ces inconvénients en Toscane. » 

Ce n'étaient pas (( les insultes » que l'Empereur craignait 
à Aix pour Marie-Louise. C'était, pour cette femme qu'il 
avait si jalousement gardée en une sorte de sérail d'Orient, 
et qui, maintenant, désencagée, livrée à elle-même, se pro- 
menait par les grands chemins, ce monde interlope et joyeux 
des villes d'eaux à la mode, parmi lequel elle s'aventurait, 
sans la sauvegarde seulement de son enfant, ce monde qui 
allait la courtiser, la distraire, pour le moins, du mari qui 
l'attendait. On eût dit, dans l'effort désespéré de cette lettre 
pour la détourner de ce voyage, que l'Empereur, à travers 
la distance, voyait Neipperg. 

La lettre part, et les précautions sont prises pour qu'elle 
parvienne à destination. Point de réponse. Le silence recom- 
mence. * 



Si le cœur de l'Empereur pouvait souffrir de l'absence de 
Marie-Louise, combien plus en'^.ore son amour-propre devait- 
il s'en exaspérer. Disposer ainsi de sa femme, c'était lui si- 
gnifier, à lui qui avait prétendu traiter avec l'Europe, à lui qui 
se proclamait ici roitelet, sans doute, mais roi tout de même, 

^ La lettre partit en double : pour l'Impératrice, de l'Empereur directement, 
et pour Meneval, par Bertrand (Meneval.p. 248). Ce mode de correspondance 
fut employé par l'Empereur pour toutes les lettres qu'il écrivit de l'île d'Elbe à 
l'Impératrice, 

( 1^4 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

qu'il ne comptait plus. Et ces préparatifs de réception, et 
l'arrivée de l'Impératrice solennellement annoncée et promise 
à ces bons Elbois, qui, depuis quatre mois, préparaient leurs 
lampions ! Des députations se présentaient à son audience, 
pour s'enquérir, avec sollicitude, des causes qui retardaient 
la venue de cette chère souveraine, pour protester de l'ac- 
cueil chaleureux qui lui était réservé et du désir de tous 
de voir leurs Majestés réunies. Il finissait par jouer un rôle 
de sot. 

Cette rancœur qui pesait sur sa vie, cette incertitude con- 
tinuelle qui en empoisonnait le repos, se traduisaient, soit à 
l'égard de Marie-Louise, soit au sujet de l'enfant, par des 
exclamations qui lui échappaient devant témoins, ou par 
quelqu'une de ces scènes théâtrales dont il était coutumier, 
et par lesquelles il aimait à manifester publiquement certains 
de ses sentiments. 

Sur le couvercle d'une de ses tabatières était peinte 
une miniature représentant son fils. Souvent, en public, il 
sortait cette tabatière de sa poche, fixait le portrait, puis le 
baisait avec vivacité, en disant assez haut pour être entendu : 
(( Pauvre chéri I Cher petit chou I » Et, tout en contemplant 
l'image bien-aimée, il butait dans les pièces de bois et les 
pots de couleur des ouvriers qui préparaient la chambre 
future de l'enfant. * 

Un jour, il était assis devant une table, feuilletant un paquet 
de gravures apportées de Rome. « Tout à coup (raconte Pons, 
témoin de la scène), il s'arrêta, et, avec un frissonnement 
marqué, s'écria : (( Voilà Marie-Louise ! » Nous portâmes 
sur l'Empereur un regard d'anxiété. Il s'en aperçut et cher- 

1 Campbell, p. 53 ; Poks de l'H., p. 69. 

( 1^5 ) 

"9 



LA DERNIERE IDYLLE 

cha à se remettre. Alors il décomposa la figure de l'Impéra- 
trice, il en apprécia chaque trait. Il prit la gravure suivante. 
C'était le portrait du Roi de Rome. Ici les paroles me manquent 
pour faire comprendre l'expression que l'Empereur mit dans 
ces mots : « Mon fils I » Ce tableau est toujours présent à 
ma pensée. Ce n'était pas un cri. Non. L'Empereur ne cria 
pas. Nous l'entendîmes à peine. Et, se couvrant le visage 
avec la gravure, il répéta : « Mon fils I » Nous n'osions pas 
respirer. » ' 

Il y avait, dans cette dramatique expansion sentimentale, 
la même part de sincérité et de calcul que dans toutes 
ses actions. Le récit, répété, de ses souffrances de père 
et d'époux lui conciliait la sympathie de l'opinion publique. 
S'il n'obtenait pas Marie-Louise, ni son fils, de ceux qui les 
lui refusaient, et dont il sentait par là l'hostilité toujours ina- 
paisée, son obstination à les réclamer près de lui prouvait, 
une fois de plus, qu'il ne méditait pas de quitter son île et 
que son seul désir était bien d'y terminer son existence au 
sein de sa famille. 

Au fond, il comprenait que, plus le temps marchait, plus 
diminuaient les chances de voir paraître sa femme. Tout 
espoir cependant n'était pas perdu. Il valait mieux savoir 
Marie-Louise à Aix qu'à Vienne, et, son traitement terminé, 
elle pouvait redescendre sur Parme et l'île d'Elbe. Une lettre 
d'elle, qui était parvenue, le lo Août, par un prétendu 
voyageur de commerce italien, ne disait pas que ce fût 
impossible.^ 

La fête du i5 Août fut célébrée sans l'Impératrice. Il 



* Pons de l'H., p. 217. 
^ Beausset, III, p. 48. 



(i46) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

y eut bals et réjouissances publiques, et, sur la route de 
San Martino, des courses de chevaux, que l'Empereur pré- 
sida. D'une estrade en planches, ornée de feuillages, qui 
servit de tribune à toutes les élégances de la capitale, il cou- 
ronna le vainqueur. ^ Le lendemain, fut tiré le feu d'artifice, 
préparé par les artilleurs de la Garde, et dont le motif cen- 
tral figurait deux médaillons, où se profilaient sur un trans- 
parent lumineux les portraits de Sa Majesté et de Marie- 
Louise : 

« Sa Majesté Napoléon 

A mis le feu au Dragon. 

Ah ! quelle belle fête, 
De voir le portrait de Marie-Louise paraître. » ^ 

Les Elbois, ignorants du sombre drame domestique que 
cachaient cette fête et ses fusées, et à qui l'Empereur avait 
promis que l'Impératrice viendrait, sans faute cette fois, 
(( dans le courant de Septembre », acclamèrent l'apparition 
des deux têtes. Mais un vent impétueux survint, qui déran- 
gea la fête, et éteignit une partie des illuminations. 

L'Empereur, résolu à savoir la vérité sur Marie-Louise, 
si elle était violentée dans son désir et dans ses actes, 
comme il voulait le croire et le proclamait, et elle devait, en 
ce cas, briser, pour le joindre, tous les obstacles, ou si 
c'était elle-même dont le cœur se détachait, avait, le 20 Août, 
reçu en audience privée, aux Mulini, le capitaine de la Garde, 
Hurault de Sorbée, pour qui un congé d'un mois avait été 
signé « afin de lui permettre d'aller voir sa femme » , dame 

* Pons de l'H., p, aSi ; Monier, p. 71; Archives aff. et., Lettre écrite 
de Porto-Ferraio, 28 Août. 

2 Gazette rimée de l'adjudant Labadie, p. 5o. — On appelle « le Dragon » 
la fusée qui, dans les pièces montées, enflamme toutes les autres. 

('47) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

d'Annonce de Marie-Louise. L'Empereur lui expliqua ce 
qu'il attendait de lui. Parvenir secrètement près de l'Impé- 
ratrice, avec l'aide de sa femme et de Meneval, observer, et 
offrir à Marie-Louise, près de qui une lettre dont il serait, 
porteur l'accréditerait, de venir, sous sa conduite, s'embar- 
quer à Gênes pour l'île d'Elbe. Il tiendrait l'Empereur au 
courant de ses démarches, par quatre voies différentes. 
Hurault de Sorbée était parti. ^ 

Tel est l'état d'esprit dans lequel l'Empereur était venu 
s'installer, le 23 Août, sur la montagne de Marciana, qui lui 
apportait à la fois la détente bienfaisante de son calme 
immense et l'angoissante tristesse de ses soirs solitaires. Tou- 
jours tourmenté et inquiet, il récrivait, le 28, à Marie-Louise, 
de l'ermitage de La Madone, qu'elle pouvait lui écrire sans 
crainte, que ses lettres arriveraient sûrement, en les lui 
adressant « au nom de Monsieur Senno, et en les faisant 
passer par Gênes, sous le couvert du sieur Constantin 
Gatelli)).' 

/V 

Etre contraint de s'abriter derrière le sieur (( Constantin 
Gatelli » et d'emprunter son nom à (( Monsieur Senrio » 
quand on a été l'empereur Napoléon, c'était, il faut l'avouer, 
une pitoyable chose d'en être réduit là. ^ 

Tout à coup, le i" ou le 2 Septembre, à la nuit tombée, un 
bâtiment franchit le goulet de Porto-Ferraio, et, sans que les 
gardes du port lui demandent qui il est et d'où il vient, se 



1 GoRRES. iMP., 31. 611 ; Meneval, p. aSi et 288. 

2 CoRREs. IMP., 21.634 

3 Le signor Constantin Gatelli était un négociant génois, avec qui l'Empereur 
était en rapport d'affaires pour sa basse- cour et sa vacherie de San Martino, et 
pour ses achats d'oliviers et de mûriers. Le signor Senno était, à l'île d'Elbe, le 
fermier de la pêche du thon. 



(1A8) 



^ 



4^ 





1. I.ICK.MirAOI': DIC L.V MAUONK, SUR LE MO^ÏK GlOVi;, OU LICMPKREL II IIKÇLT 
LA VISIÏH DK LA COMTESSK WALRWSKA. 

2. U.Mi l)i:S (JUATRK (JIAMBIIKS ])K l'kKMITAGE. 



4" 




LA DERNIÈRE IDYLLE 

dirige, au lieu de venir aborder à quai, vers le fond du golfe, 
où il jette l'ancre à San Giovanni. ' 

Sur le pont du bâtiment étaient une dame et un enfant, 
accompagnés d'une autre jeune femme et d'un grand mon- 
sieur à lunettes d'or, en uniforme. La dame s'enquiert de 
l'Empereur. Le maréchal Bertrand survient, et s'entretient 
avec elle, tête découverte. Aux écuries impériales, l'ordre a 
été donné d'atteler une calèche, de harnacher deux chevaux 
de selle et deux mulets, et d'envoyer le tout. L'inconnue, sa 
compagne, le grand monsieur à lunettes d'or et l'enfant, 
prennent place dans la calèche, que suivront les deux chevaux 
de selle et les deux mulets, pour être montés et chargés des 
bagages quand cessera la route carrossable de Marciana. 

Le lendemain, il n'était bruit dans Porto-Ferraio que de 
cette mystérieuse arrivée, et la nouvelle se répandait comme 
une traînée de poudre, que cette femme était Marie-Louise. 

Les matelots du navire avaient parlé. Ils avaient narré que, 
durant la traversée, la dame, embarquée sur la côte d'Italie, 
appelait l'enfant tantôt : « mon fils » et tantôt : le (( fils de 
l'Empereur ». D'où il était facile de déduire qu'elle était 
l'Impératrice. Les palefreniers, le piqueur et le cocher, qui 
avaient vécu aux Tuileries, affirmaient avoir reconnu la toi- 
lette de l'enfant, un petit costume militaire que portait sou- 
vent le Roi de Rome. Peut-être cette femme leur avait-elle 
paru un peu moins haute que Marie-Louise, mais ils ne 
l'avaient vue qu'au clair de lune. Elle avait eu soin d'ailleurs, 
tant à terre que sur le bateau, de faire répéter à son fils 
quelques-unes des paroles que la renommée attribuait à Fil- 
lustre marmot. Enfin c'était la selle destinée à l'Impératrice, 

* San Giovanni est une petite chapelle, près des ruines romaines. 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

disaient les gens de l'écurie, que le sellier Vincent avait 
fournie pour le cheval de l'inconnue. Sa compagne était une 
dame d'honneur, et le grand monsieur à lunettes d'or le 
prince Eugène de Beauharnais. L'île était dans l'enthousiasme. 
Ce n'était pas Marie-Louise, cependant. C'était une autre, 
la comtesse Walewska. * 



Les rares confidents de cet amour l'appelaient la (( La 
Vallière » de l'Empereur. Blonde avec des yeux bleus, la 
peau blanche, petite mais bien faite, tout ensemble mélanco- 
lique et rieuse, l'on sait comment il l'avait connue à Varsovie, 
dans les premiers jours de 1807, ayant à peine vingt ans, 
mariée à un vieux Don Ruy Gomez, à l'habit blasonné, au 
cœur encore chaud, à l'humeur sévère. L'Empereur s'éprit 
d'elle, le lui déclara, et, selon sa coutume, lui demanda un 
rendez-vous immédiat. Entraînée vers celui qui était alors 
à l'apogée de sa gloire et entrait en Pologne comme un 
sauveur, après avoir fait reculer la Russie et écrasé la 
Prusse, elle résista quatre jours, ce qui fut considéré comme 
un acte inouï par tous ceux qui étaient au courant de l'aven- 
ture. L'Empereurà qui, d'ordinaire, les mères, pourpres d'or- 
gueil, envoyaient leurs filles, parées de leurs propres mains, 
dès qu'il avait daigné les remarquer, en fut stupéfait. Elle 
reculait devant l'avenir inconnu oii elle se jetait, devant 

* FoREsi, 61; Pons de l'H., p. 3i3 et 878; Sellier Vincent, p. 869; 
Peyrusse, p. 269; Gamil>bell, p. i56; G'^ Durand, p. 100; Constant, TU, 
p. 267 et suiv , et VI, p. 92. 

(i5o) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

la honte de l'abandon de demain, torturée par ses scru- 
pules religieux, intenses chez elle, et par l'idée de perdre 
non pas le mari qu'elle subissait, mais l'enfant qu'elle avait 
déjà de lui. Enfin, par un de ces compromis oii se plaît volon- 
tiers l'esprit des femmes, accommodant son amour avec l'in- 
térêt de son pays et le relèvement de sa patrie dont chacun 
lui répétait qu'elle allait être l'instrument, elle céda à l'homme 
en même temps qu'au libérateur. 

Après quoi, le vieux comte ayant peu prisé l'honneur du 
partage impérial, elle avait suivi son amant, qui, loin de se 
lasser d'elle, s'attachait à ses charmes chaque jour davantage. 

A son quartier général de Finkenstein, il l'avait installée à 
ses côtés. (( Ils prenaient leurs rejoas ensemble, dit Constant. 
Lorsque l'Empereur n'était point auprès d'elle, elle lisait, 
ou regardait, à travers les jalousies des fenêtres, les parades et 
les évolutions qu'il faisait exécuter dans la cour d'honneur du 
château, et que souvent il commandait en personne. C'était 
une femme angélique. » 

Depuis lors, et malgré l'hypocrisie de l'histoire qui se tait 
sur elle, elle n'avait jamais cessé de marcher dans l'ombre 
de sa vie. Venue à Paris avec lui, elle le suit en Autriche, en 
1809. Après Wagram, elle habite, dans les faubourgs de 
Vienne, une petite maison isolée oii, tous les soirs, Constant 
allait la chercher en voiture, afin de l'amener à l'Empereur 
qui logeait dans le palais de Schœnbrunn. Les chemins 
étaient défoncés par les canons, et, lorsqu'il pleuvait, deve- 
naient des fondrières. (( Prenez garde. Constant, répétait 
l'Empereur à son valet de chambre. Etes-vous sûr de votre 
cocher et la voiture est-elle solide ? » Un soir, en effet, la 
voiture versa. Walewska, heureusement, ne fut pas blessée. 
Enceinte de lui, cette même année, elle contribua plus que 

(i5i) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

personne à le décider au divorce, en lui prouvant qu'il était 
capable d'être père, sans nul doute possible, car il la savait à 
lui seul. 

Marie-Louise ne les avait pas séparés. Walewska continuait 
à recevoir cliez elle les visites de son amant, qui lui donna 
le même médecin qu'à l'Impératrice, ou à se glisser furtive- 
ment aux Tuileries. L'escalier noir s'ouvrait devant elle et 
l'amenait à l'Empereur, à l'heure où la femme officielle s'était 
retirée dans ses appartements. « Mes pensées, mes inspira- 
tions viennent de lui et retournent à lui, disait-elle. Il est 
mon bien, mon avenir, ma vie. » Et l'on raconte qu'elle lui 
avait donné une bague d'or creuse, à secret, dans laquelle 
s'enroulait une mèche de ses cheveux, et oii ces mots 
étaient gravés : (( Quand tu cesseras de m'aimer, n'oublie 
pas que je t'aime. » 

Lors de la débâcle, elle avait couru à Fontainebleau, et, 
pendant une des nuits qui avaient suivi l'abdication, s'était pré- 
sentée pour être reçue. Il était environ dix heures. Elle était 
arrivée jusqu'à la porte de la chambre impériale et avait 
trouvé Constant qui veillait. Il entra prévenir son maître. 
Mais l'Empereur, plongé dans un marasme insensible, n'avait 
pas paru l'entendre. Elle avait attendu. Au bout de quelque 
temps Constant était rentré, sans obtenir encore de ré- 
ponse. A travers la cloison, on entendait l'Empereur se lever 
et marcher. Dans le morne silence du palais endormi, enlin- 
ceulé de deuil, ses pas résonnaient sourdement. Puis il s'ar- 
rêtait, sifflotait un air, et se parlait à lui-même. Elle demeura, 
espérant toujours qu'il allait la demander, envahie peu à peu par 
le froid de la nuit, immobile et grelottante dans son manteau, 
jusqu'à ce que l'aube blafarde du jour naissant eût commencé 
à blanchir les fenêtres, traversée par le chant strident des 

( ï^2 ) 



LA DERNIÈRE ÎDYLLË 

coqs. Bientôt le palais allait se réveiller et les événements 
reprendre leur marche foudroyante. Il n'y avait plus là 
place pour elle, et elle partit sans avoir revu celui qui s'en 
allait. 

Mais elle n'avait pas oublié, et la pensée ne l'avait pas quit- 
tée de retrouver l'homme que, selon son serment, elle con- 
tinuait à aimer. 

Elle n'ignorait pas combien la volonté de l'Empereur était 
peu maniable, et elle avait jugé bon de se tenir d'abord en 
observation. Elle avait vu Marie-Louise partir pour Vienne, 
ajourner sans fin son voyage à l'île d'Elbe, et, se rappro- 
chant, elle avait gagné l'Italie, s'était arrêtée à Gênes, puis 
à Florence, d'où elle avait écrit à l'Empereur, qui lui répon- 
dit, en lui demandant de ses nouvelles, le 27 Juillet.* 

Après avoir, un temps suffisant, laissé le champ libre à 
l'ex-impératrice, pensant que le cœur de l'exilé était mûr 
pour être repris par elle, elle avait, prétextant la nécessité 
de régler sa situation pécuniaire et l'avenir de son enfant, 
sollicité la permission de venir. L'Empereur avait dit oui, et 
elle arrivait. ^ 



Elle arrivait triomphante en son orgueil de femme et 



* Registre de l'I. d'E., n. 38. 

2 La jeune femme qui l'accompagnait était sa sœur, et le grand monsieur à 
lunettes d'or un de ses frères. Ce dernier s'arrêta à Marciana Marina. La sœur 
continua, à cheval, avec elle et l'enfant, jusqu'à l'ermitage, sous la conduite d'un 
officier d'ordonnance de l'Empereur. L'Empereur vint à mi-route, au-devant 
des deux femmes. 



(,53) 



ao 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

d'amante. Lorsque l'épouse légitime se dérobait à ses de- 
voirs, elle se proclamait fidèle, et non seulement elle appa- 
raissait moralement supérieure à sa rivale couronnée, mais 
le dernier mot de l'amour lui restait. 

Ce ne fut pas sans irritation que l'Empereur apprit, le len- 
demain matin, par des messages de Porto-Ferraio, l'erreur 
dont elle était cause, et qu'on la croyait Marie-Louise. Il 
avait désiré cacher ce voyage, et, rendu plus susceptible 
par le malheur, ce quiproquo qu'elle s'était amusée à nourrir 
pouvait lui sembler une raillerie de ses déboires conju- 
gaux. Elle avait joué surtout avec ce qui était intangible, 
la majesté impériale. 

Sa colère de César offensé une fois passée, l'homme avait 
dépouillé l'Empereur, et était tombé dans les bras qu'on lui 
tendait. Alors elle lui avait reproché à son tour de l'avoir re- 
poussée à Fontainebleau, d'avoir refusé la consolation de sa 
tendresse, et il lui avait répondu, en se touchant le front : 
(( J'avais tant de choses là I » 

Ils étaient restés deux jours sous sa tente, d'oii le regard 
buvait au gouffre bleu de l'infini, bercés par la brise, entre 
les murs de toile, et par la lointaine rumeur de la mer. Il 
lui montrait la Corse, sa patrie à lui, oii elle aurait voulu 
aller. Ils jouaient avec l'enfant, dont la sœur de Walewska 
prenait soin. Elle le leur amenait de la maisonnette de 
l'ermite, où tous quatre ils couchèrent le soir. L'Empereur 
(( s'était mis en grande quarantaine » et, durant ces deux 
jours, ne reçut personne. Sans doute aussi ils causaient de 
choses graves. Walewska lui disait ce qui se passait sur le 
continent, elle le renseignait peut-être sur Marie-Louise, sur 
ce qu'on racontait d'elle du moins. 

Le soir du second jour, il lui avait déclaré qu'il fallait se 

(154) 



LA DERNIERE IDYLLE 

séparer. Les temps étaient changés. Tout puissant, et occu- 
pant le monde de sa gloire et de ses exploits, il lui avait été 
permis d'imposer, toujours discrètement d'ailleurs, ses maî- 
tresses et ses favorites aux deux impératrices qui avaient par- 
tagé sa couche. Maintenant, déchu et honni, servant, sur 
son île, de point de mire au regard haineux de l'Europe, il 
ne pouvait plus risquer de se les voir jeter à la face, lors- 
qu'il réclamerait Marie-Louise. Devant ses sujets elbois eux- 
mêmes il répondait de ses actions, percées à jour dans le 
cercle étroit oii il vivait. Porto-Ferraio était une maison de 
verre, oii nul ne faisait un pas, ni un geste, qui ne fussent 
vus et connus. Et lui, le représentant de la morale publique, 
si difficile à maintenir dans un pays oii ses soldats sédui- 
saient toutes les filles, lui qui refusait l'entrée des Mulini aux 
faux ménages de ses officiers, à toutes les situations suppo- 
sées irrégulières, il devait donner l'exemple d'une vie privée 
irréprochable. Sur ce point comme sur bien d'autres, il ren- 
trait dans la loi commune. 

Et ce qu'il avait décidé ne souffrait ni discussion, ni re- 
tard ; le navire qui devait la remmener était à l'ancre en bas 
de la montagne. Car il ne fallait pas qu'elle se rembarquât 
à Porto-Ferraio, oii des manifestations étaient annoncées 
(( en faveur de l'Impératrice », oii le peuple et la Garde 
tenteraient de s'opposer à son départ. Il la reconduirait, la 
moitié du chemin, et l'officier d'ordonnance, qui l'avait 
amenée, l'escorterait jusqu'à la plage. Les chevaux étaient 
sellés. 

Elle avait songé qu'elle venait pour plus longtemps, pour 
toujours peut-être. Et, pour l'Empereur, dans l'incertitude 
de l'avenir, c'était encore quelque chose qui se dénouait, 
c'était l'amour qui s'en allait, avec le reste. 

( i55 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

Gomme pour assombrir cet adieu, la nature sembla se 
bouleverser et présager par son trouble une catastrophe 
prochaine. Une lourde chaleur pesait dans l'air. L'île dispa- 
raissait dans une brume de plomb. Puis des vapeurs blan- 
châtres s'étaient accumulées autour de la cime du Monte 
Giove, chargées d'effluves menaçantes, et couvrant d'un 
voile le soleil. Des paquets de vent secouèrent la tente im- 
périale. G'était l'ouragan qui se préparait. 

Dans ses tourbillons qui leur ébouriffaient les cheveux et 
faisaient voler leurs vêtements, dans le sifflement des rafales 
sur l'herbe rase, l'Empereur et Walewska se séparèrent. Il 
tourna bride soudain et remonta rapidement vers La Madone. 
Elle continua à descendre vers la mer. 

Son frère et le navire l'attendaient à Marciana Marina. 
Dans ce port sans abri l'embarquement était impraticable. 
L'Empereur ayant interdit Porto-Ferraio, il fallait gagner 
Porto-Longone, à l'autre bout de l'île, le navire en la con- 
tournant, Walewska et sa suite, en la traversant par terre. 

A peine revenu à l'ermitage, l'Empereur, effrayé de la fu- 
reur croissante du vent, avait envoyé son second officier d'or- 
donnance à Marciana, avec ordre d'empêcher le départ. 
Lorsque l'officier arriva, Walewska était en route pour Porto- 
Longone. Il se mit à couvert et n'alla pas plus loin. 

Ce que dut être la chevauchée de cette femme et de cet 
enfant, la nuit, pendant vingt-sept kilomètres, par des crêtes 
et des ravins que balayait la tempête, on se le figure à peine. 
Elle parvient à Porto-Longone et y retrouve le navire. Mais 
les autorités du port lui montrent la mer démontée, et refu- 
sent de la faire partir. Elle s'obstine, elle allègue la volonté 
de l'Empereur. L'on n'osa pas désobéir et se montrer moins 
brave qu'une femme. Elle embarqua dans une petite anse 

( i56 ) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

voisine, à Mola, et le navire, repoussé dans les flots, affronta 
la destinée. 

L'Empereur eut des heures d'angoisses. Ses alarmes du- 
rèrent jusqu'à ce qu'il eût appris qu'elle était saine et sauve. 

Ce n'était pas de ce côté qu'il devait être frappé. 



Mais, tandis que, sous latente du Monte Giove, il revivait 
avec Walewska ces heures d'amour, Marie-Louise qui avait 
refusé de suivre Hurault de Sorbée parvenu jusqu'à elle, et 
à qui Mette rnich avait osé écrire lui-même, pour lui inter- 
dire, en quittant Aix, de se rendre à Parme, c'est-à-dire de 
se rapprocher de l'île d'Elbe, se laissait insensiblement glis- 
ser dans le lit deNeipperg, et devenait la maîtresse du borgne, 
qui, pour la distraire, la promenait en Suisse, dans les gla- 
ciers de l'Oberland. ^ 

Et lui, se sentant plus seul que jamais, averti déjà (( qu'un 
officier autrichien, dont il possédait le signalement, ne quit- 
tait point sa femme d'un seul pas », il demandait à Camp- 
bell de faire intervenir lord Gastlereagh et l'Angleterre pour 
qu'on lui rendît cette femme et l'enfant, et, le lo Octobre, 
écrivait encore au Grand Duc de Toscane, le priant (( qu'il 
voulût bien l'aider à correspondre avec Marie-Louise, à lui 
envoyer de ses nouvelles, à en recevoir d'elle, régulièrement, 
tous les huit jours ». ^ 



* Meneval, p. 283, 291 et 292. 

2 Campbell, p. i52; Gorres. imp., 2i.65i 



('57) 



LA DERNIÈRE IDYLLE 

Mais Marie-Louise n'écrivait plus. L'Empereur cessa, 
presque complètement, de parler de l'absente, comprenant 
qu'il n'avait plus chance de la revoir que le jour où il aurait 
reconquis sa couronne. ^ 

Les Elbois connurent leur erreur et se résignèrent à ne 
pas voir non plus dans leur île la véritable impératrice, tout 
en demeurant mal persuadés que ce n'était pas elle qui était 
venue incognito à Marciana. Ce qui restait de feux d'artifice 
et de verres de couleur de la fête du i5 Août fut conservé 
pour l'arrivée de la princesse Pauline, et le maire de Mar- 
ciana qui, trompé comme tout le monde, avait illuminé en 
signe d'allégresse, après avoir reçu l'ordre de souffler sur-le- 
champ ses lumignons, essuya une verte semonce, l'avertis- 
sant de ne plus se mêler désormais de ce qui ne le regardait 
pas. 

* L'Empereur reçut aussi, à l'île d'Elbe, la visite de la jeune femme brune 
de Bourg-la-Reine, qui vint à Porto-Ferraio avec sa mère. Il l'y maria, dit 
Constant, à un officier d'artillerie (Constant, VI, p. 96). Mais l'on manque 
de preuves qu'il y ait eu entre eux aucun rapport d'amour. Cela, semble-t-il, 
se serait su à Porto-Ferraio, et personne ne paraît en avoir eu connaissance. 




IV 

LA PEAU DU RENARD 

ET LA PEAU DU LION 



NOUVEAUX PALAIS A PORTO-LONGONE ET A RIO. |1 ARRIVEE DE PAULINE BORGHESE. |] LES 
SOIRÉES AUX MULINI ET LE JEU DE l'eMPEREUR. || THEATRE DU PALAIS ET THEATRE DE 
l'académie. Il LES PREMIERS SOUCIS. || DÉPORTATION OU ASSASSINAT? || LA DÉCRÉPITUDE 
IMPÉRIALE. Il LE l*»" JANVIER 1815, || LES INQUIÉTUDES REDOUBLENT. || LA DÉTRESSE 
d'argent. Il CAPOLIVERI SE RÉVOLTE. || LES DÉSERTIONS DANS l'aRMÉE. |1 NAUFRAGE DE 
L' «INCONSTANT». || LA LASSITUDE DE TOUS ET l'eSPOIR DE JOURS MEILLEURS. || l'eM- 
PEREUR ÉTUDIE «LA MAISON RUSTIQUE» ET SB MONTE UNE CHASSE. || LE CARNAVAL A 

PORTO-FERRAIO. || LE DÉPART. 



APRÈS le départ de la comtesse Walewska, l'Empereur 
abandonna le Monte Giove et vint habiter Porto- 
Longone, où il était le 6 Septembre. Il s'installa dans la cita- 
delle espagnole qui avait été, elle aussi, décrétée (( palais », 
et où les plans, en suspens, d'un appartement de six pièces 
attendaient Marie-Louise depuis le mois de Juin. Le maire 
de Porto-Longone avait été nommé (( Commandant » du dit 
palais (( où il remplirait également les fonctions de con- 
cierge, de conservateur du garde-meuble, et de surveillant 
des jardins » avec un jardinier et un portier sous ses ordres, 
et moyennant un traitement annuel de 600 francs. 

(( Conservateur du garde-meuble » était une façon de parler, 

(159) 



LA PEAU DU RENARD 

car cette vieille et vaste casemate était entièrement démeu- 
blée. L'Empereur y apporta de Marciana ses trois lits de fer, 
se fit envoyer de Porto-Ferraio deux tapis et deux vases 
d'albâtre, et ordonna d'acheter à Pise, sur le continent, des 
chaises « du modèle le plus agréable, à 5 francs l'une » ainsi 
que des fauteuils et canapés «d'un prix proportionné». Des 
meubles plus beaux, expédiés par un marchand de Livourne, 
lui furent retournés parce qu'ils coûtaient trop cher. 

L'appartement de Marie-Louise demeura à l'état de pro- 
jet; 8.277 francs furent dépensés pour les aménagements gé- 
néraux et pour l'appartement de l'Empereur, /197 francs pour 
celui de Madame Mère, 876 francs pour celui du Grand Ma- 
réchal, et 260 francs pour les écuries. Au total : g./ioo francs, 
pour l'ensemble du palais. ^ 

L'Empereur enclava dans son logement une petite tourelle 
vitrée surplombant la mer, oii il se tenait, des heures en- 
tières, à regarder le clapotis des flots. Il apercevait, dans le 
lointain, la côte d'Italie, fuyant vers Ostie et Rome. ^ 

La fête de la chapelle de Monserrat, 011 l'on venait en 
pèlerinage, chaque année, de toutes les communes de l'île, 
et même d'Italie, lui fut une distraction durant son séjour 
à Porto-Longone, qu'il quitta entre le 20 et le 25 Sep- 
tembre. 

La saison s'avançait, et, la température redevenant plus clé- 
mente, il revint habiter sa capitale, non sans avoir envoyé 
les maçons lui préparer à Rio un cinquième «palais ». Ce 

* GoRUEs. iMP., 21.575, 21.584, 21.617, 2i.63o, 21.633, 21.635, 21.648; 
Registre de l'I. d'E., n. 75 ; G'*^ Durand, p. 253. 

2 II ne reste rien à Porto-Longone des aménagements impériaux. La tourelle 
où se tenait l'Empereur était une de celles qui subsistent aux angles de la cita- 
delle. Celte citadelle, avons-nous dit, renferme un bagne dans son enceinte. 

( 160) 



I 



ET LA PEAU DU LION 

fut la maison de l'Administration des Mines, la plus confor- 
table du pays, que, pour simplifier les frais, il choisit et s'at- 
tribua, et Pons en fut nommé Gouverneur. ((Gouverneur 
de ma propre maison I » s'exclame l'infortuné, dépossédé de 
son domicile. L'Empereur lui assura qu'il pouvait y demeu- 
rer tant qu'il n'aurait pas trouvé un autre abri, et que son 
déménagement ne pressait pas. Mais, un beau matin, après 
quelques retardements, une armée d'ouvriers arriva pour re- 
manier la maison de la cave au grenier, changer les portes, 
abattre des cloisons, et Pons dut déguerpir avec sa famille, 
au milieu des décombres.* 

D'autres soucis allaient occuper l'esprit de l'Empereur et 
de graves inquiétudes assombrir l'horizon. 

Tout d'abord c'était la pension de deux millions que le 
Gouvernement français ne payait pas. Les 35o.ooo francs 
de recettes des biens du Domaine étaient incapables d'ali- 
menter le budget, tel qu'il avait été établi. Il avait déjà été 
dépensé 109.600 francs, rien que pour les Mulini et pour 
San Martino, auxquels on travaillait toujours, et, pour 
l'année en cours, le budget de la guerre menaçait de 
dépasser, de 200.000 francs, le demi-million.^ Afin de solder 
ses dépenses, celles de ses routes, de ses fonctionnaires, de 
ses frais de représentation et de décorum, bref tout ce que 
coûtait un train de vie qui était finalement fort dispendieux, 
l'Empereur était obligé de mordre sur ses réserves. Pour peu 
que la situation se prolongeât, la caisse serait bientôt vide. Il 
réclama, mais en vain. Sur ce point, pas plus que l'Autriche 
au sujet de Marie-Louise, la France ne répondait. 



* Pons de l'H., p. 253 et 275. 

2 CoRREs. iMP., 2i.63i, 21.648; Registre de l'I. d'E., n. 33 et 139. 



(161) 



ai 



LA PEAU DU RENARD 

Puis, de sourdes et sinistres rumeurs commençaient à se 
répandre. L'Europe, disait-on, après avoir rétabli de l'ordre 
dans ses propres affaires, s'occupait de lui à nouveau, et 
regrettait de ne pas l'avoir mis plus sûrement hors d'état 
de nuire. Elbe était trop proche et pouvait lui permettre un 
retour offensif. Il fallait « l'enlever » et le transporter plus 
loin. Ce n'étaient que des bruits qui couraient, invraisem- 
blables sans doute, mais peu rassurants pour l'avenir. 



C'est au milieu de ces préoccupations que la vie officielle 
reprit à Porto-Ferraio. 

Pauline Borghèse, revenant de Naples, et au-devant de 
qui l'Empereur avait envoyé son brick à Civita-Vecchia, était 
arrivée le i^^ Novembre, apportant à son frère sa caressante 
tendresse, à tous son clair et luisant sourire.* 

Heureuse de rendre heureux quiconque s'approchait d'elle, 
elle semblait la femme légendaire des poètes, descendue sur 
la terre pour la séduction de l'humanité, et les esprits les 
plus rébarbatifs la proclamaient « une pâte humaine de per- 
fection )).^ 

Demandant pardon à une femme de chambre des accès 
d'humeur de sa nerveuse nature, généreuse de son argent 
qu'elle semait aux vents du ciel, elle était prodigue, de 
même, avec orgueil, de la beauté de sa chair. Devant les 

* GoRREs. iMP., a 1.633 ; Peyrusse, p. a6i ; Lettre de Madame Mère a 
Lucien, citée par Larrey, II, p. 86; Pons de l'H., p. 353. 
2 Pons de l'H., p. a^a. 

( I^^2 ) 



ET LA PEAU DU LION 

sculpteurs sa tunique glissait le long d'elle, sans honte, 
comme celle des courtisanes antiques, et les médailles, 
frappées en son honneur à la Monnaie de Paris, la sym- 
bolisaient sous la figure des trois Grâces, triplement nue, 
encerclée dans cette inscription : « Pauline, sœur d'AUGUSTE, 
NOTRE BELLE REINE )) . Elle était la doucc, mais capricieuse 
Astarté, qui irrite ou calme tous les désirs, qui engendre et 
console tous les chagrins. 

Son affection pour l'Empereur, qu'elle baisait publique- 
ment sur la bouche selon l'usage de Corse, était sans bornes.* 
Reconnaissante de ce qu'elle lui devait, elle se prêtait avec 
obéissance à ses moindres caprices, aux plus puérils souvent, 
et ne songeait point à se plaindre. « S'il avait eu l'habitude 
de me battre, expliquait- elle, résignée à supporter les coups, 
j'aurais dit : Il me fait mal, mais laissons-le faire, puisque 
cela lui est agréable. » ^ Elle était une ambassadrice pré- 
cieuse, et venait, disait-on, de réconcilier son frère avec 
Murât.' 

Le retour de Pauline et le plaisir d'admirer de près cette 
illustre beauté consolèrent les Elbois de l'absence de Marie- 
Louise, dont Pauline prit, au premier étage des Mulini, l'ap- 
partement devenu inutile.* 

Elle dut se plier ici à une tenue de mœurs plus serrée, 
qui convenait à la dignité d'une Cour d'exil, à un intérieur 
familial sur lequel le malheur avait passé. 

Les soirées, auxquelles présidait Madame Mère, qui, durant 

* C'est encore ainsi qu'en Corse les filles embrassent leur père, sans que cet 
usage établi scandalise personne. 

2 Pons de l'H,, p. 238. 

3 CoRREs, iMP., 21.633 ; Pons de l'H., p. 376 ; F. de Ghaboulon, I, p. 128. 

* CoRRES. IMP., 21.633; Pons de l'H., p. 137 et 239. 

( i63 ) 



LA PEAU DU RENARD 

le jour, s'occupait à des ouvrages de tapisserie, entourée de 
ses pelotons de laine et des portraits de ses enfants, qu'elle 
rangeait devant elle sur un guéridon, étaient remplies aux 
Mulini par des parties d'échecs, de cartes, ou de dominos. 
L'Empereur avait pour partenaires ordinaires le maréchal 
Bertrand ou Madame Mère, avec laquelle il échangeait de fré- 
quentes prises de tabac. Parfois les intimes étaient admis au 
jeu, dont la mise n'était jamais considérable, un ou deux 
napoléons.* 

L'Empereur ne prétendait point perdre. C'était en lui du 
fatalisme. Perdre au jeu, bataille perdue, cela se tenait. Mau- 
vais présage. Alors il trichait. Personne n'osait se plaindre. 
Seule, Madame Mère qui ne dédaignait point de recueillir son 
gain, et qui le voyait s'échapper, se remuait sur sa chaise, 
en se pinçant les lèvres. L'Empereur, qu'elle amusait, tri- 
chait de plus en plus ostensiblement, si bien qu'en dépit de 
l'étiquette, elle s'écriait, avec cet accent comique dont elle 
n'avait pu se défaire : « Napoleone I vous vous trompez, je 
vous assoure. » L'Empereur passait la main sur la table, 
brouillait les cartes, ramassait l'argent, et rentrait dans sa 
chambre. Le lendemain, il faisait rendre l'argent aux volés. 
Madame Mère, assuraient les méchantes langues, n'était 
pas remboursée, et, si elle réclamait : « Bah ! ma mère, lui 
répondait-il, vous êtes plus riche que moi. ))^ 

D'ordinaire l'Empereur se retirait à neuf heures.^ A l'in- 



* Peyrusse, p. 289; Campbell, p. 89; Pons de l'H., p. 191 et 207. 

2 Elle avait eu la prudence d'économiser, durant les années de prospérité 
de son fils, une assez grosse fortune, qu'à plusieurs reprises elle mit à sa dispo- 
sition, aux heures de détresse. Cette fortune était, quand elle mourut, de trois 
millions environ. (Larrey, II, p. 495.) 

^ Nous avons vu (p. 117) qu'il se levait avant le jour. 



(m) 




^ 







//.v.v.^l . r.. 




./llA, ,■- (', -I,!, 


,< (/f,,,,., /■"f..^ /fv ' rA.r,^^,. /r.r,;.. . '^- X^/7.y^ -- 


W'"' /.< /" 


,^. //.«.- /fi-c/t/f « . /« /-^j./a ■ i/<^<' // r/jry^,^ <^./-A 


■ ' ' 




.'.-"/, -'. 




i , ... 




1 -' 




'■■■■/"■ 












'■'r 




m- êm ^* 
f „ ^'^ t 



1. TAC-SIMILK d'un OHDHK DE N'APOLÉON, AVKC SA SIGNATUKK. (Réduclioil, 

2. MÉDAILLE DE l'AULiAE lîORfiHKSK. (Faco et l'evers.) 



4^ 




ET LA PEAU DU LION 

stant où la pendule sonnait, il se levait, s'approchait du 
piano, et battait sur les touches, avec son index, les notes 
suivantes : 

ut, ut, sol, sol, la, la, sol, fa, fa, mi, mi, ré, ré, ut. 

Ce concert terminé, il saluait et disparaissait. 

Certains soirs, il secouait la léthargie de ces réunions et 
se mettait à parler d'un fait de son histoire, d'une bataille 
livrée, de la campagne de France. Il exposait pourquoi il avait 
été vaincu, à la suite de quelles fautes et de quelles erreurs. Il 
faisait revivre les événements, il s'animait, s'entraînait, en 
appelait au jugement des siècles à venir, et concluait : 
(( C'était écrit I » Pendant qu'il parlait, chacun frissonnait. 
Campbell croyait le revoir sur les champs de bataille, dis- 
tribuant ses ordres à ses généraux, poussant ses soldats et 
remettant en jeu la victoire, ou, réunissant à Boulogne ses 
vaisseaux, réussir à traverser le détroit et envahir l'Angle- 
terre. Parfois l'Empereur paraissait vouloir discuter, mais si 
quelqu'un le contredisait, il s'emportait, et allait tout de 
suite aux paroles blessantes. Un silence général s'établissait 
alors, au milieu duquel il se calmait peu à peu, et, avant de 
se retirer, il tendait la main à celui qu'il avait querellé, en 
disant : (( Nous avons fait comme les amoureux ; nous nous 
sommes fâchés. Mais les amoureux se raccommodent et s'en 
aiment davantage. Bonne nuit I et sans rancune. » Les uns 
acceptaient cette réparation des dures paroles qu'il leur avait 
dites ; d'autres lui pardonnaient moins, et en gardaient un 
secret ressentiment.^ 

En dehors de ces éclats passagers, les soirs se suivaient 

* Campbell, p. 67, 77 et iSg; Pons de l'H , p. Bg, 128 et 192. 

(iC5) 



LA PEAU DU RENARD 

glacials et monotones. Pauline vint les dérider et, malgré 
les restrictions impériales, faire rejaillir sur eux sa belle 
joie de vivre. Comme toutes les natures nerveuses, elle 
passait, en santé, d'un extrême à l'autre, s'abattant et se 
relevant aussi vite, portée un jour sur un fauteuil, de- 
bout le lendemain, et se brisant de plaisir jusqu'à ce qu'elle 
tombât. Un bal fut, à l'occasion de son retour, donné par 
l'Empereur, pendant lequel la musique de la Garde joua La 
Marseillaise, et, comme Pauline aimait follement la danse, 
d'autres réceptions suivirent. 

L'Empereur exigea qu'elle évitât de s'y consteller de pier- 
reries et de diamants, afin que les dames de la bourgeoisie 
elboise ne parussent point trop piteuses à côté d'elle. Le 
peu dont elle se para fut suffisant pour éblouir les re- 
gards.* Elle organisa des comédies de société, qui furent 
représentées dans cette grande salle du rez-de-chaussée des 
Mulini, coupée en deux par une cloison pliante, et destinée 
à servir de salle de spectacle, de salle de billard, et de salle à 
manger. Les officiers et sous-offîciers de bonne volonté, 
choisis parmi les plus facétieux, fournirent les acteurs. 
Pauline qui aimait à s'entourer de jolies femmes, et qui en 
comptait plusieurs parmi ses dames de compagnie, trouva 
en elles des actrices. Elle joua elle-même. Ce fut le Théâtre du 
Palais. On y monta, entre autres pièces. Les Fausses Infidé- 
lités et Les Folies Amoureuses, et les rires sonores de la Prin- 
cesse Borghèse, entraînant les autres, s'égrenèrent dans la 
triste demeure.^ 

Alors, par esprit d'imitation, Porto-Ferraio voulut avoir 

■^ Labadie, p. 54; Pons de l'H., p. 26a; Laborde, p. l\i- 
'^ MoNiER, p. 56; Pons de l'H., p. 289; Gorrks. imp., ai. 578; Registre 
DE l'I. d'E., n. 27 et ii3. 

( 166) 



ET LA PEAU DU LION 

son théâtre. Une pétition fut adressée au Souverain, le 
priant de doter sa capitale d'un édifice à cet usage. L'Empe- 
reur, qui ne se souciait pas de grever ses finances, donna 
une ancienne église, désaffectée, et qui était utilisée comme 
magasin militaire. Pour payer ce que coûterait la transfor- 
mation de cette église, le théâtre fut mis en actions. Les 
plus riches familles de Porto-Ferraio achetèrent les loges, 
qui furent jalousement disputées, et dont les acquéreurs 
devinrent propriétaires à vie. « Il n'y en eut pas pour tous 
ceux qui en voulurent. » Les membres de la Société prirent 
le nom d'Académiciens, avec cette devise : « A noi la sorte Î 
(A NOUS LA FAVEUR DU SORT I) )) Maçous, charpcnticrs, menui- 
siers, décorateurs, serruriers, s'attelèrent à l'œuvre, afin que 
le monument fût terminé dans les premiers jours de i8i5.' 
L'Empereur, absorbé par la situation politique, ne tarda 
pas à abandonner à Pauline la surintendance de tous ces 
plaisirs. 



Le Congrès de Vienne s'était ouvert, le i" Novembre. Tal- 
leyrand n'avait pas attendu qu'il siégeât, pour entreprendre, 
individuellement, chacun de ses membres, sur une mesure 
qu'il estimait urgente entre toutes, l'enlèvement de l'Empe- 
reur et sa déportation en un lieu plus sûr que l'île d'Elbe. 

L'idée était dans l'air. Talleyrand rendit service en la for- 
mulant. Il y avait, pour des étrangers, quelque pudeur à 
l'émettre. Venant d'un Français, il était naturel que l'on 

^ Pons de l'H., p. a44. 

(167) 



LA PEAU DU RENARD 

s'y ralliât. Talleyrand proposa les Açores, dans FAtlantique. 
(( C'est, disait-il, à cinq cents lieues d'aucune terre. Les 
Portugais, possesseurs de ces îles, pourraient être amenés k 
se prêter à cet arrangement. » Il fut aussi question des An- 
tilles américaines, de Sainte-Lucie ou de la Trinité, de 
Sainte-Marguerite, ou, mieux encore, de Sainte-Hélène. La 
moins salubre de ces îles serait la meilleure, celle dont le 
climat meurtrier aurait le plus de chances de délivrer les 
peuples de l'hôte qu'on lui enverrait.* 

Les avis en parvinrent à l'île d'Elbe par des lettres, par 
des visiteurs d'occasion, et par des messagers secrets que 
reçut l'Empereur. Il affecta de n'y pas croire. A ceux 
qui lui demandaient avec émotion si la nouvelle était 
vraie, il répondait: (( L'Europe ne le fera pas. Au point de 
vue de l'Angleterre, Sainte-Hélène surtout est impossible. 
J'y serais trop près des Indes. D'ailleurs nous pouvons nous 
défendre ici pendant deux ans. » Le danger qui résulterait, 
pour l'Angleterre et pour les Indes, de sa réclusion dans un 
cabanon de Sainte-Hélène ne paraissait pas évident, et c'était 
une de ces phrases qui lui servaient à fermer la bouche 
à ses interlocuteurs quand il ne savait que répondre. Peut- 
être doutait-il, lorsque, dans les premiers jours de Décembre, 
un inconnu débarqua, qui fut mystérieusement introduit près 
de lui. Ils causèrent ensemble, une heure ou deux, et l'in- 



* GoRREsp. DE Tall. ET DE Louis XVIII, i3et 21 Oct.,et 7 Dec. i8i4. — 
La Prusse et l'Angleterre approuvaient avec chaleur ; l'Autriche faisait des 
objections; le czar ne disait rien. Louis XVIII trouvait l'idée « excellente », mais 
des scrupules de conscience gâtaient sa satisfaction : « Entre nous, répondait-il 
à Talleyrand, je dépasserai les stipulations du Traité de Fontainebleau si le projet 
est mis à exécution. » 

Sao Miguel, la plus proche des Açores, est à 36o lieues de Lisbonne. 



( ï68) 



ET LA PEAU DU LION 

connu, regagnant son bord, remit à la voile. « De ce jour, 
(lit Peyrusse, le caractère de Sa Majesté s'était modifié. Sa 
parole était brève, son humeur visible. L'arrivée de ce person- 
nage, et ce changement moral, donnaient aux suppositions 
en cours une consistance alarmante. » * 

L'Empereur se plaignit à Campbell, avec véhémence, de 
la perfidie qui se préparait. Mais il avait bien perdu ses der- 
nières illusions sur le rôle que Campbell jouait à l'île 
d'Elbe, et l'espoir qu'en échange de son espionnage, qu'il 
supportait, il en pourrait tirer, dans des circonstances vrai- 
ment graves, le moindre secours. Les rapports s'étaient 
aigris. Campbell avait essayé de débaucher, l'un après 
l'autre, tous les serviteurs de l'Empereur, Bertrand, Drouot, 
l'incorruptible Pons lui-même, qu'il avait engagé à ren- 
trer en France, promettant d'entremettre ses bons offices et 
ceux du Gouvernement anglais pour lui obtenir une place. ^ 
Aux grenadiers de la Garde il conseillait de déserter. De 
faux mécontents, pris parmi ces derniers, lui furent envoyés, 
et il tomba dans le piège. ^L'Empereur avait été vite instruit 
que ses allées et venues entre l'île et le continent, ses 
absences, sous prétexte de repos, de santé, de visites aux 
beautés artistiques de l'Italie et de distractions galantes à 
Lucques et à Florence, n'avaient d'autre but que de resserrer 
toutes les organisations et toutes les ententes hostiles qui 
l'entouraient. Alors, craignant que le mal certain accompli 



* Pons de l'H., p. 871; Peyrusse, p. 262; Campbell, p. 172 et 209. 

2 Pons, que ces avances « firent frémir », les repoussa sans doute avec sa 
rudesse habituelle, car, sur la liste des personnes parties avec l'Empereur, 
dressée par Campbell après le 96 Février 181 5, il qualifie Pons : « Homme 
violent, intrigant, un mauvais drôle. » (Campbell, p. 882, éd. anglaise.) 

^ Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 27; Pons de l'H., 162. 



(i<39) 



'22 



LA PEAU DU RENARD 

par Campbell ne fût supérieur au bien qu'il en attendait, il 
avait tenté de s'en débarrasser, de le pousser dehors peu à 
peu. Barrière de l'étiquette, froideur, attente dans l'anti- 
chambre, impolitesses ingénieuses, rares audiences, exclu- 
sion systématique des réceptions aux Mulini, même lorsque 
d'autres Anglais, de passage dans Fîle, y étaient priés, rien 
ne fut épargné, sous des apparences toujours aimables, pour 
lui faire comprendre que sa présence avait cessé de plaire, 
pour le blesser dans sa dignité personnelle et le contraindre 
à s'en aller. * 

Campbell comprit, mais ne broncha pas, « résolu de con- 
tinuer à sacrifier ses sentiments au devoir qui lui incombait » 
et espérant que le Congrès de Vienne, en statuant, d'une 
façon ou d'une autre, sur le sort définitif de Napoléon, le 
libérerait des insultes qu'il subissait. Chaque fois qu'il avait 
été question de supprimer le navire de guerre anglais en 
station à l'île d'Elbe, il s'y était opposé, et avait obtenu gain 
de cause, en remontrant que c'était, lui présent ou absent, 
la seule garantie efficace contre une évasion de l'Empe- 
reur. 

A I'Undaunted, venu de Fréjus, avaient succédé la 
frégate Curaçoa, le brick Swallow (F Hirondelle), puis la 
corvette Partridge (la Perdrix), dont Campbell présenta 
le capitaine (capitaine Adye) aux Mulini, le 5 Décembre. ^ 
Car, officiellement, c'était aussi pour être agréable à l'Em- 
pereur que l'Angleterre entretenait un bâtiment à Porto- 
Ferraio. 



* Campbell, p. ii3, ii4» i35, i68, aoa et 3o5; Gorres imp., 21.608 
et ai. 64a ; Poks de l'H., p. aia. 

2 Campbell, p. 85, 89, 99, 198, 197, 199. 

(.170) 



ET LA PEAU DU LION 



Cet enlèvement, dont l'imagination s'exagérait l'immi- 
nence et le danger, comment et par qui s'accomplirait-il ? 
Se trouverait-il une puissance européenne pour l'oser? 

Ne serait-ce pas plutôt les Barbaresques qui se charge- 
raient de l'entreprise, ces Barbaresques dont on voyait les 
navires légers, sur lesquels flottait l'étendard du Prophète, 
rôder sans cesse autour de l'île ? Les forbans n'avaient-ils 
pas médité de capturer l'Empereur pendant la traversée de 
Fréjus à l'île d'Elbe, afin de l'amener, la corde au cou, au 
Dey d'Alger, dont l'orgueil eût été grand d'envoyer un chré- 
tien de cette importance ramer sur ses galères ou ratisser 
ses jardins? N'avaient-ils pas, aux mois de Juin et de Juillet, 
empêché Madame Mère de s'embarquer à Ostie, et ne fallait- 
il pas, pour protéger les bateaux de commerce et les cabo- 
teurs elbois, leur faire donner la chasse par I'Inconstant, que 
l'on garnissait, en l'occurrence, d'une cinquantaine de soldats 
n'ayant pas le mal de mer ? * 

A la vérité, l'Empereur les avait trouvés à propos, lors de 
la signature du Traité de Fontainebleau, pour exiger que 
l'île d'Elbe lui fût livrée avec ses canons, ses munitions de 
guerre et ses forts, que le Gouvernement français préten- 
dait désarmer. Mais si, cependant, ces histoires de brigands 
étaient réelles? S'ils allaient fondre sur lui, durant une de 

* Registre DE l'I. d'E.,n, 43; Gorres. imp,, ai.SgS et 21.632 ; Pons de l'H.» 
p. 3ii; Campbell, p. i6, i8, 149; Lettre a Mme d'Arbouville. (Archives 
Etrangères.) 

(171) 



LA PEAU DU RENARD 

ses promenades au bord de la mer, l'enlever dans un de ses 
voyages à la Pianosa, ou le cueillir aux Mulini, en escaladant 
la falaise, à la faveur de quelque nuit sans lune? 

Un événement imprévu avait paru réhabiliter ces coquins. 
Un chebec tunisien avait mouillé à Porto-Longone, se pla- 
çant de lui-même sous le canon de la citadelle, et son reis, 
ou capitaine, vêtu en cérémonie et coiffé de son plus magni- 
fique turban, s'était enquis, avec deux renégats pour inter- 
prètes (( si le grand Dieu de la terre était là » , afin qu'il se 
prosternât devant lui. Et il aA^ait aussitôt acheté un drapeau 
elbois, qu'il paya sans marchander, et qu'il hissa à son 
antenne, le saluant de trois salves d'artillerie. L'officier 
du port fit avertir l'Empereur, qui était dans la citadelle. 
Il fat répondu au Barbaresque que le règlement sani- 
taire, imposé à tous les bâtiments du Levant, lui interdisait 
d'approcher de Sa Majesté, mais que l'Empereur sortirait 
tout à l'heure, pour se promener, et qu'alors il pourrait le 
voir de loin. L'on se méfiait de quelque sournoiserie de sa 
part. 

L'Empereur, étant sorti avec son escorte, s'arrêta et 
salua amicalement, de la main, le reis qui se prosterna, les 
bras croisés sur sa poitrine. Avant qu'il se rembarquât, les 
assistants, qui étaient accourus fort nombreux, lui deman- 
dèrent ce qu'il pensait du héros qu'il avait eu le bonheur 
de contempler, et il répondit: « Ses yeux reflètent comme 
le cristal. » On lui demanda encore s'il n'avait point 
l'intention de lui faire la guerre. Il répondit : (( Je ne fais 
pas la guerre à Dieu. » Et il ajouta: (( Ce ne sont pas les 
petits qui trahissent, mais les grands. » L'Empereur lui 
expédia à son bateau quelques victuailles et divers ca- 
deaux, et le Barbaresque se retira, en souhaitant le bon- 

( '7-^ ) 



ET LA PEAU DU LION 

soir à tout le monde, avec de multiples : « Addio I Addio, 
moussiou I )) ^ 

L'Empereur aurait désiré « qu'on lui arrachât d'autres 
paroles », car sa démarche pouvait être toute personnelle, 
et un autre, plus gros seigneur que lui, penser et agir dif- 
féremment, ainsi que sa dernière phrase le laissait craindre. 
Les trois régences de Tunis, d'Alger et de Tripoli n'étaient 
point d'ailleurs solidaires l'une de l'autre, et cette visite, en 
somme, ne prouvait rien. L'Empereur en profita cependant 
pour rassurer son entourage : « Voilà une épine de moins 
dans le pied », dit-il avec contentement. Mais il continua à 
se précautionner. ^ 

Lorsque la visite du reis fut connue à Gênes, à Livourne, 
à Piombino, à Givita-Vecchia et à Naples, les navires mar- 
chands de ces ports sollicitèrent de l'Empereur la permis- 
sion de se couvrir du pavillon elbois, et la renommée du 
souverain de l'île d'Elbe s'en accrut. 

Le plus amusant de l'aventure fut que Campbell, instruit 
de cet incident, se mit dans le cerveau que ces mêmes pirates 
barbaresques, accusés à l'île d'Elbe d'être à la solde du Gon- 
grès de Vienne ou de Louis XVIII, étaient de connivence 
avec Napoléon, qu'ils lui apportaient des messages secrets, 
et transmettaient les siens à Gênes, en Gorse, et à Naples, 
pour Murât ; ils lui permettaient de communiquer avec des 
conspirateurs ignorés, et l'île de Pianosa servait de lieu de 
rendez-vous. Il prescrivit à ses agents de l'île d'Elbe une 
enquête « sur la nature et l'étendue de Fintelligence qui 
existait entre les Barbaresques et l'Empereur » et, comme il 

^ Campbell, p. 178; Pons de l'H , p. 3i2; Labordf, p. ^2; Chautard, 
p. 88 ; Marchand d'Huiles, p. i4o. 
- Registre de l'L d'E., n. 187. 



LA PEAU DU RENARD 

ne réussissait pas à tirer au clair ses soupçons, il vint à Li- 
vourne, interroger le consul de France, Mariotti, et sa police. 
Mariotti était aussi inquiet que lui ; il se préparait à écrire à 
Talleyrand que « les Tunisiens étaient très bien reçus à 
Porto-Ferraio, et qu'au moyen de cet asile, un de ces Bar- 
baresques maintenait une croisière qui faisait trembler toute 
la côte. )) Campbell poursuit jusqu'à Florence, afin d'entre- 
tenir le Gouverneur autrichien. Il rencontre dans cette ville 
le baron Hyde de Neuville, arrivé de Paris, en mission se- 
crète, pour recueillir des renseignements précis sur Bona- 
parte et sur ses agissements dans son île. La conversation 
qu'eurent les deux hommes accrut leurs peurs mutuelles, 
et ils conclurent à la possibilité d'un complot, d'après lequel 
les Barbaresques transporteraient l'Empereur à Toulon, où 
une trahison lui livrerait la flotte de la Méditerranée, l'arsenal 
et la place. Hyde de Neuville s'en retourna à Paris, annoncer 
au Roi cette effroyable découverte/ 
Les Barbaresques avaient bon dos. 



Quel que fût le mode d'exécution adopté pour enlever 
l'Empereur, il était certain que l'entreprise serait malaisée, 
et la défense désespérée. Il en avait prévenu Campbell, afin 
qu'il le répétât à qui de droit. ^ 

* Campbell, p. 174 et 176; Lettre de Mariotti a Talleyrand, du iSNovem. 
181 4 (Correspondance de Talleyrand, p. 172); Hyde de Neuville, II, 
chap. I. 

- Campbell, p. 309; Flfury de Ghaboulou, I, p. 106. 

( '74) 



ET LA PEAU DU LION 

Un moyen plus pratique de se débarrasser de lui était l'as- 
sassinat. 

Déjà, lors de son séjour à Marciana « des voix amies lui 
avaient conseillé de ne pas s'isoler sous les châtaigniers touf- 
fus )) et, plus d'une fois, durant ses rêveries du Monte Giove, il 
avait regardé machinalement autour de lui si quelque fusil 
braqué n'allait pas surgir d'un taillis. Gomme il aurait fallu 
là, pour le garder, qu'un détachement de soldats le suivît 
partout, l'arme au bras, il avait préféré être libre de ses pas 
et de sa pensée, et risquer le coup de feu. ^ Mais, dès son 
retour à Porto-Longone, les vagues rumeurs qui circulaient, 
d'un attentat, avaient pris forme, et l'Empereur désormais ne 
sortit plus seul : « Toute ma cavalerie, Polonais, chasseurs, 
mamelucks, sera sous les ordres de mon premier officier 
d'ordonnance. Il m'accompagnera constamment à cheval, et 
il lui sera donné un cheval de mon écurie, avec deux pisto- 
lets ; il commandera mes escortes et prendra les mesures de 
sûreté convenables ; il se concertera avec le commandant de 
gendarmerie pour le placement des gendarmes sur mon 
passage. Il y aura tous les jours, pour suivre ma voiture, 
cinq hommes de service, à cheval, avec leurs carabines et 
leurs pistolets chargés. » ^ 

Les avertissements étaient nombreux, nombreux les « si- 
caires » qui, assurait-on, aiguisaient dans l'ombre leurs poi- 
gnards, et avaient fait vœu de purger le monde du monstre 
qui respirait encore. 

Avertissement de l'ex-roi Joseph, qui, retiré en Suisse, à 
Prangins, reçoit avis, par Mme de Staël, que deux hommes, 



^ Pons de l'H., p. 211. 

^ Registre de l'L d'E,, n. 73. 



( '75) 



LA PEAU DU RENARD 

soldés par les royalistes de Fraace, sont sur le point de se ren- 
dre à l'îled'Elbe, afm d'assassiner l'Empereur. Mme de Staël, 
dans un noble oubli des injures passées, et Talma, qui dé- 
jeunait avec Joseph lorsque la lettre est arrivée, s'étaient 
offerts pour partir en personne a Porto-Ferraio, tellement 
il était urgent de conjurer le péril, d'en prévenir celui qu'il 
menaçait. Un ancien serviteur de la famille se chargea de 
cette mission.* Avertissement d'un visiteur prussien qui, 
admis à présenter ses respects à l'Empereur, lui annonce 
que la Société allemande des Vertueux, après avoir contribué 
à sa chute, s'occupe maintenant de le faire tuer, et que, 
« dans ce but, elle expédiera dans l'île trois sicaires bien 
déguisés )). La bienveillance de ce Prussien paraît suspecte. 
N'est-il point membre de cette Société, et ne serait-il pas un 
des trois assassins ? Jusqu'à son départ de l'île, la police 
prend des mesures de sûreté exceptionnelles. ^ A Rome, ce 
sont des moines fanatiques, qui méditent, dans leur cou- 
vent, le même forfait, et, tout près de l'île d'Elbe, c'est 
Bruslart, Gouverneur de la Corse, dont les instructions offi- 
cielles portent (( de se défaire à tout prix de Buonaparte ». 
On lui adresse les meurtriers, et il les fait passer à l'île 
d'Elbe. ' 

La vindicte publique se compliquait avec Bruslart d'une 
rancune personnelle qui remontait à l'époque du Consulat. 



^ Mémoires de Joseph, X, p. 309 et 3i5. 

^ Marchand d'H., p. i45. 

'^ Ii.E d'Elbe et Cent Jours, p. 2G; Fleury de Ghaboulon, 1, p. iii; 
PoxNS DE l'H., p. 160; Laborde, p. 43; Lettre du Comte de C. au Comte 
d'Artois, dans Misgellanea Napoleonjca, II, p. i6o: « Il faut, pour le 
bien public, que le monstre n'existe plus, et je crois qu'on peut en venir à 
bout. M 



(176) 




4^ 



4^ 




1. l'ORTO-FERRAIO KT SON UOLl-K VUS DKS JARDINS UK SAN MARTINO. 
2. LA MAISON DE SAN MARTINO EN SON ETAT ACTUEL. 



^ gnriK 



ET LA PEAU DU LION 

d'un malentendu qui avait coûté la vie à l'un de ses amis, 
ancien émigré comme lui, fusillé malgré un pardon promis, 
et dont le sang depuis ce temps criait vengeance. 

Une nuit, la sentinelle découvre, dans les taillis de San 
Martino, un individu à mine patibulaire. Il est arrêté, fouillé. 
Ses papiers ne sont pas en règle et il a sur lui un poignard. 
Nul doute qu'il ne soit un émissaire de Bruslart. On rétablit 
son identité. C'est un Corse coupable de plusieurs crimes. 
Une barque l'aura amené, et déposé en un coin désert du 
rivage. L'arrestation s'est ébruitée et chacun s'attend à ce 
que l'homme soit livré à la justice, ou passé par les armes, 
sans procès. Mais il nie, et il n'y a contre lui que des 
preuves morales, c'est-à-dire point de preuves. L'Empereur 
craignit, s'il l'exécutait (( pour l'exemple », comme on le 
lui conseillait, d'être accusé d'assassinat, ce qui serait un 
prétexte à représailles. Il ordonna qu'on le rembarquât, et 
qu'on le rejetât en Corse. 

Les imaginations alarmées s'abandonnent aux conceptions 
les plus romanesques. Aujourd'hui c'est le maréchal Soult 
qui a envoyé une note confidentielle à l'Empereur, pour le 
mettre en garde contre un officier supérieur, nommément 
désigné, qui, depuis le rétablissement des Bourbons, déverse 
sur lui des torrents d'injures. Le lendemain c'est un triple 
avis (( de trois endroits différents, et de personnes sûres, 
qu'un Juif borgne, vendeur de livres à Leipsig, a consenti, 
moyennant une somme considérable, à venir frapper l'Em- 
pereur en lui offrant sa marchandise ». L'assassin eut-il vent 
que son signalement était donné dans tous les ports de l'île, 
ou n'avait-il jamais existé ? On ne sait. Mais, à partir de 
ce moment, aucun borgne n'est plus toléré dans l'île. Le 
vieux colonel Tavelle, celui qui a eu ses épaulettes par er- 

( 177 ) 

a3 



La peau du RENARr) 

reur, et qui tient à les mériter, entre en fureur dès qu'il en 
aperçoit un. Il a été placé en faction à Rio Marina. Le maire 
de Rio Montagne avait un passé déplorable, et, de plus, était 
borgne. L'ayant rencontré à Rio Marina, le colonell accoste, 
furibond : « Que faites-vous ici, signor ? Ce n'est pas votre 
place, et je vous ordonne de vous retirer. » Le maire pro- 
teste. Il est citoyen, maire, chambellan de Sa Majesté I 
Tavelle ne veut rien entendre : « Vous êtes marqué, dit-il, 
comme le fds maudit de ceux qui vendirent Notre-Sei- 
gneur, comme celui qui veut tuer l'Empereur. C'est un 
mauvais signe. » Le maire de Rio Montagne fut obligé de 
se retirer, quoiqu'il eût appelé le maire de Rio Marina à son 
secours. « Je l'aurais traité, racontait ensuite le brave colonel, 
à l'instar du Juif, ni plus ni moins. » Pour un peu, il eût 
apporté son lit au bord de la mer, afin de pouvoir, en dor- 
mant, surveiller l'horizon.^ 

Chacun dans l'armée lui ressemble et ne voit que fan- 
tômes ensanglantés. Les sabres qui entourent l'Empereur 
s'exaspèrent de cette perpétuelle menace, de ce danger inconnu 
et insaisissable. Cambronne est enragé. Le dogue montre ses 
crocs, et hurle après les chausses de tous ceux qu'il soup- 
çonne. Il soupçonne tout le monde. 

Un vaisseau de guerre napolitain se présente en rade de 
Porto-Ferraio, arbore le pavillon elbois, salue des vingt et 
un coups de canon réglementaires, et lance trois hourras de 
(( Vive l'Empereur Napoléon ! » Le canot se détache du bord, 
monté par l'état-major du navire. Le commandant, un 
contre-amiral, demande la permission de descendre à terre, 
et s'il peut aller aux Mulini, faire agréer ses hommages à 

* Pons de l'H., p. i64, i65 et 180. 

( •?«) 



ET LA PEAU DU LION 

l'Empereur. Cambronne accourt. A la vue de l'uniforme 
napolitain et des sujets du roi Murât, de Murât qui a trahi, et 
qui est capable d'un nouveau guet-apens , son sang ne fait qu'un 
tour. Tandis que le commandant répète sa requête avec 
urbanité, il commence à le traiter, lui et ses officiers, de bandits 
et de scélérats, qu'il va faire fusiller s'ils ne déguerpissent au 
plus vite. Il ordonne aux soldats du port de charger leurs 
armes, et aurait ouvert le feu si le canot n'avait promptement 
poussé au large. Ce fut un coup de théâtre. Le commandant, 
croyant que la forteresse allait tirer sur lui, amène la bannière 
elboise, oriente ses voiles, et, en un clin d'œil, cingle vers 
la pleine mer. Toute la ville en fut ébaubie.* 

Pas un arrivant n'échappe à son regard. Un jour, tandis 
qu'il passe la Garde en revue, il distingue, dans la foule des 
curieux, un étranger dont l'attention particulière, et une 
sorte d'émotion empreinte sur son visage, ne lui disent rien 
qui vaille. Il fonce sur l'étranger, et, d'une voix de tonnerre, 
lui demande qui il est et ce qu'il veut. Celui qu'il interpelle 
est saisi de terreur. Il en perd la faculté de parler, et balbu- 
tie d'incompréhensibles explications. Plus il se trouble, plus 
s'accroît la suspicion de Cambronne. Le populaire s'amasse 
autour d'eux. L'étranger finit par obtenir d'être conduit à 
Bertrand, entre deux soldats, et le Grand Maréchal le recon- 
naît pour un ancien commissaire à la Guerre, qu'il a eu sous 
ses ordres. C'est un bon Français, dévoué à l'Empereur, et 
qui, révoqué par la réaction bourbonnienne, est venu quérir 
un emploi à l'île d'Elbe. Bertrand lui fit excuse, et l'assura 
de sa protection. Cela ne le guérit point de la peur qu'il avait 
eue et il quitta l'île par le premier navire. * 

* Pons de l'H., p. 167. 

- Fleury de Ghaboulou, p. io3; Pons de i.'H., p. 170. 

( 179 ) 



LA PEAU DU RENARD 

Enfin un ex-Chouan, qui se rendait en Corse prendre du 
service près de Bruslart, avec une grosse cocarde blanche à 
son chapeau et un habit brodé d'une avalanche de fleurs de 
lys, ayant été obligé, par les vents contraires, de s'abriter à 
Porto-Ferraio, souleva, en osant se promener dans la ville 
ainsi affublé, un tel scandale, qu'il fallut que Drouot lui 
donnât un officier pour le garder. Toute la garnison voulait 
le souffleter et le provoquer en duel. Chaque matin, le vieux 
Vendéen voyait la Garde défiler à la parade, aux sons de La 
Marseillaise, et il disait à l'officier qui l'accompagnait : (( Vous 
êtes donc ici en gS? Porto-Ferraio est une ville terrible. » Il 
se rembarqua dès que les vents le lui permirent, et promit 
de ne plus revenir. ' 

L'Empereur, quand il apprenait ces incidents, dont 
quelques-uns, comme l'algarade au vaisseau napolitain, met- 
taient les torts de son côté, feignait de se fâcher. Mais il ne 
pouvait en vouloir sérieusement à ces dévouements farouches 
qui veillaient sur lui. 



Ce n'était pas cela seulement qui le sauvait. 

Plus que son budget de la guerre, plus que les canons de 
ses forts et que l'amour héroïque de ses derniers fidèles, 
l'annonce de sa décrépitude morale, de l'affaissement pré- 
maturé de ce fier génie, suspendait, momentanément du 
moins, la haine hâtive de ses ennemis. 

* Il E d'Elbe et Cent Jours, p. 25 ; Pons de l'H , p. 169 et 3-5. 

(,80) 



ET LA PEAU DU LION 

Était-ce le résultat de la chute immense qu'il avait faite ? 
Était-ce l'usure d'un cerveau trop longtemps surmené? 
Était-ce le tourment de toutes ces rumeurs d'enlèvement et 
d'assassinat? Etait-ce encore cette cruelle séparation d'avec sa 
femme et son enfant, et leur disparition désormais sans terme? 
Toujours est-il que plus d'un fait, observé avec soin, tra- 
hissait la dépression générale qu'il subissait, le rétrécisse- 
ment de son intelligence et de son esprit, sa décadence en un 
mot. 

Sans parler ni de cette Cour ridicule qu'il s'était consti- 
tuée, ni de cette parodie de Gouvernement dans l'enfantillage 
duquel cet ancien Roi des Rois semblait maintenant se 
complaire, inscrivant sans rire en tête de ses décrets : « Na- 
poléon, Empereur, Souverain de l'île d'Elbe, ordonne ce qui 
suit... y)^ \ ni de ce lieutenant de vaisseau Taillade qui ne 
pouvait mettre le pied sur un navire sans expectorer son 
repas, et qu'il avait promu amiral de sa flotte ; ni de ce joujou 
d'armée, dont les marches et contre-marches à travers l'île 
oii elle était prisonnière ressemblaient aux pirouettes d'un 
cheval de cirque dans un manège ; ni de ce médecin qui sem- 
blait échappé d'une comédie de Molière, ni de ce chambellan 
borgne, ni de tous ces hauts dignitaires qui n'avaient jamais 
pu entrer dans une paire de gants leurs mains calleuses ; ni 
de cette habitude de quitter, tous les soirs, la société, à neuf 
heures sonnantes, pour s'en aller coucher comme un enfant, 
en tapant avec un doigt, sur le piano, les quatorze notes qui 
annonçaient son départ ; ni de cette manie de tricher au jeu, 

^ Df.grets de nomination de Cambronne au Commandement militaire de 
Porto-Ferraio, du capitaine Combes comme Capitaine de la Garde, du sieur 
Gatalani comme Lieutenant de port, à Porto- Longone. (Pi^yrusse (Appendice), 
pièces 20, 28, 34 ) 

( 181 ) 



LA PEAU DU RENARD 

de ne pas vouloir perdre, alors qu'il perdait, et de se sau- 
ver en emportant l'argent des autres, il y avait bien pis, 
et bien autrement étrange. 

C'était d'abord sa bizarre et répulsive horreur pour le noir 
(que ses intimes lui avaient toujours connue, sans en péné- 
trer la cause), qui s'irritait de plus en plus. La Princesse Paule 
s'étant montrée au bal dans une robe de velours noir, qu'elle 
avait eu soin cependant de couvrir de bouffants roses, car 
la couleur rose était chère à l'Empereur, il lui avait, sitôt 
qu'elle parut, signifié l'ordre, en public, de faire demi-tour, et 
de revêtir un autre costume. Une autre fois, s'étant trouvé, 
à dîner, à côté de la femme d'un fonctionnaire, qui, igno- 
rant cette faiblesse mentale, était venue habillée de deuil, 
l'Empereur était, à l'aspect de ces vêtements noirs, « soudain 
devenu sombre, sans se dérider un moment pendant la durée 
du repas. Ce n'était pas de la mauvaise humeur. C'était une 
pensée douloureuse qui l'oppressait. » Il avait dû, assurait 
Drouot, (( s'imposer un grand effort pour demeurer près de 
cette dame, une heure entière )).^ 

Cette horreur du noir se doublait de l'horreur du blanc. 
(( Pauline ayant reçu de Paris une robe blanche, l'Empereur 
lui avait dit, lorsqu'elle était entrée dans le salon : « Ah, 
madame I Vous voilà habillée à la victime I » Ce qui avait, 
cette fois encore, obligé la Princesse à rentrer chez elle et 
à se vêtir différemment. ))^ 

(( Son esprit troublé avait perdu, disait Campbell, toute 



1 Pons de l'H., p. a6o et 361; Campbell, p. iio. 

2 Les robes dites « à la victime », ainsi que la coiffure de ce nom, inventée 
par Duplan, coiffeur de Talma, avaient été à la mode après Thermidor. La 
coiffure, relevée à la nuque, et la robe, simple et tombante, rappelaient la tenue 
des condamnées à la guillotine. 



(i8q) 



ET LA PEAU DU LlON 

habitude de travail et d étude sédentaire. L'Empereur a 
quatre résidences, et son unique occupation consiste à y faire 
des changements et des améhorations. Mais les agitations et 
les incertitudes de son esprit ne lui permettent pas d'y por- 
ter le même intérêt quand a disparu le charme de la nou- 
veauté. Il tombe alors dans un état d'inactivité complète. » ^ 
Pendant une de ces périodes de dépression, on l'avait vu « ha- 
billé en colonel de la Garde Nationale, s'asseoir au fond d'un 
fossé, avec de l'eau jusqu'à mi-corps ». Après ce bain, il était 
remonté à cheval, tout mouillé, et s'était ensuite promené en 
barque. Au bout de quelques heures, il avait dit: « Je vais 
revenir au palais, afin de me changer, car je sens aux pieds 
un peu d'humidité. » " Puis c'étaient des accès de rage folle, 
pour les motifs les plus futiles. Pauline, dans un de ses 
voyages à Livourne, était entrée chez le libraire chargé de 
relier les livres de l'Empereur. Trouvant les reliures déplai- 
santes, elle avait pris sur elle de les faire modifier. Lorsque 
les livres arrivèrent à Porto-Ferraio, l'Empereur fut saisi 
d'une telle colère, qu'il avait appelé les soldats du corps de 
garde et leur avait ordonné de lacérer le maroquin à coups 
de baïonnettes. ^ 

Et ce que l'on racontait, plus secrètement, de l'affreuse 
agitation de ses nuits! Pendant une nuit de Novembre, aux 
Mulini, son mameluck étant entré dans la chambre, pour 
entretenir la lampe qui devait demeurer allumée jusqu'au 



* GA.iMPBELL, p. l6l. 

■2 Ra.pports d'espions du consulat de Livourne, cités par M. Pellet, 
p. 54. — C'est du costume de colonel de chasseurs de la Garde que veut parler 
l'agent qui a rédigé cette ineptie. 

3 Tradition locale, citée par M. Pellet, p. 44- — Pauline, bien entendu, 
pendant son séjour à l'île d'Elbe, ne se rendit pas une seule fois à Livourne. 



( i83 ) 



LA PEAU DU RENARD 

jour, l'Empereur, réveillé en sursaut, s'était dressé sur son 
séant, et lui avait brûlé la cervelle, d'un coup de pistolet, le 
prenant pour un voleur ou pour un assassin/ Et ces trois lits 
de fer, qu'il traînait avec lui sur tous les points de l'île, cher- 
chant partout un repos qui le fuyait! C'était le vautour du 
remords qui lui rongeait le cœur. Tout le sang versé par 
(( Attila )) remontait en fleuve autour de lui. C'étaient les crâ- 
nes, avec lesquels « le moderne Tamerlan » s'était entassé un 
trône, dont il voyait les orbites vides ricaner dans la nuit. 
Et c'est pourquoi le noir, qui la lui rappelait, lui faisait peur. 
Juste châtiment des boucheries d'hommes auxquelles il 
s'était complu î L'on ne s'est pas fait impunément « le Com- 
mandant en chef des Squelettes », « le Premier Fossoyeur 
du monde » . ^ 

Telle est l'idée qui commençait à se former, au dehors, 
de la mentalité de l'Empereur à l'île d'Elbe. Tous ces faits 
étaient connus par l'intermédiaire de la nuée d'espions qui 
pullulaient dans l'île et le long de la côte italienne, à la solde 
de l'Angleterre ou de l'Autriche, et principalement au compte 
de Mariotti, consul de France à Livourne, dont le poste avait 
été rétabli tout exprès par Talleyrand pour centraliser, sur le 
continent, ces rapports, comme Campbell les centralisait à 
l'île d'Elbe. Ces policiers étaient si nombreux, et il y en avait 
d'envoyés directement de Paris, de Vienne ou de Londres, 

* Rapports d'espions des archives d'Etat, a Florence, publiés par G. Livi, 
Milan, 1888. — On sait qu'Ali suivit l'Empereur à Sainte-Hélène. Il vivait 
encore, à Sens, en i847- 

2 COCHEMARE DE BuONAPARTE A l'iLE d'ElBE OU l'ApPARITION DU PeTIT 

Homme Rouge, Paris, i8i/i; Estampes françaises et allemandes, collection 
de la BiBLio. Nationale, i8i/i-i8i5; Parallèle de S^ Louis et de Gen- 
cis-KAN, Paris, i8i4- — « Bonaparte est descendu comme Genséric, là où l'atten- 
dait la colère de Dieu » écrivait Chateaubriand après le retour de l'île d'Elbe. 

(,84) 



ET LA PEAU DU LION 

qu'ils se filaient souvent les uns les autres, se prenant mutuel- 
lement pour des agents de Napoléon. Ceux qui opéraient à 
Elbe même empruntaient des déguisements divers, anciens 
militaires venant offrir leur dévouement et quêter un secours, 
commerçants, artisans, marchands de beurre ou d'huile, 
tantôt pistés par la contre-police impériale et expulsés dès 
leur débarquement à Porto-Ferraio, tantôt plus habiles, trou- 
vant des répondants honorables, réussissant à se faire passer 
pour des admirateurs de l'Empereur, et captant la confiance 
de Gambronne, qui leur servait de cicérone. Il s'en trouvait 
parmi les domestiques et les palefreniers des Mulini. Une des 
femmes de chambre de Pauline était affiliée à la Préfecture 
de Police de Paris, et plus d'une Aspasie interlope, maîtresse 
d'officiers ou de soldats, avait pour mission de faire parler ses 
amants et de rapporter contre récompense, à Florence ou à 
Livourne, ce qu'elle avait vu elle-même ou appris par eux.* 
Ces espions toutefois, gens faméliques, d'ordinaire peu 
recommandables et à qui le mensonge ne coûte guère, pou- 
vaient être suspectés d'inventer, ou du moins d'exagérer ce 
qu'ils rapportaient, afin de remplir leur papier et dans l'es- 
poir d'un salaire meilleur. Lors de la visite de Walewska à 



' Marchand d'Huiles, p. ii8, 120, 127, 128, 129, 182, iS^eti-ig. — Les 
liasses des rapports (il en est d'illisibles, d'autres sont chiffrés, d'autres écrits à 
l'encre sympathique et brûlés par les réactifs) qui existent au Consulat de 
France, à Livourne, ont été en partie dépouillés par M. Pellet. C'est parmi eux 
que se trouve le journal du « Marchand d'Huiles » qui, sauf deux lacunes, va, 
jour par jour, du 3o Novembre 181 4 jusqu'au départ de l'Empereur. Cet agent 
de Mariotti ne semble pas d'une intelligence supérieure à celle de ses confrères. 
Il rapporte comme eux, sans choix, tout ce qui lui tombe sous la plume. Il 
ne devient intéressant que lorsqu'il inscrit sur ses cahiers, non plus les rensei- 
gnements qu'il s'est censément procurés, mais les faits dont son séjour dans l'île 
le force d'être témoin, et dont il finit par devenir acteur. 

(i85) 

a4 



LA PEAU DU RENARD 

l'Empereur, ils n'avaient point manqué d'avertir leurs chefs 
de file (qui savaient fort bien qu'il n'en était rien) que Marie- 
Louise était venue voir son mari, malgré la défense qui lui 
en avait été faite, et, quatre mois après, ils revenaient sur ce 
sujet, en ajoutant, pour préciser le renseignement, que l'Im- 
pératrice était repartie enceinte I * Ce qui prouvait le peu de 
confiance que, souvent, il y avait lieu d'ajouter à la légèreté 
de leurs informations. 

La voix publique se chargeait, dans le cas présent, de jus- 
tifier leurs rapports, de confirmer ce qu'ils racontaient du 
détraquement impérial. 

Une foule de visiteurs débarquaient journellement à l'île 
d'Elbe. Il en venait de tous les pays d'Europe, d'Italie, d'Al- 
lemage, de Norwège. Des mères françaises arrivaient avec 
leur enfant, pour lui montrer « le héros des héros », sans 
connaître personne à l'île d'Elbe, presque sans ressources. 
A force de persévérance elles parvenaient jusqu'à l'Empereur, 
et en obtenaient par leurs touchantes supplications, une 
petite place. De vieilles dames exaltées, ne pouvant supporter 
le bannissement « de la Gloire de la France », quittaient, à 
soixante ans, leur famille, leur foyer, leur existence coutu- 
mière, et, affrontant levoyageavec l'argent tout juste néces- 
saire pour en payer les frais, se mettaient, sous ce ciel lointain , 
à la merci des événements.^ 

Mais les visiteurs les plus nombreux étaient les Anglais. 
C'était déjà le peuple errant, et ils professaient (ils la profes- 
sent encore), pour leur ancien adversaire, une admiration 
d'autant plus sincère qu'ils l'avaient finalement vaincu. 



* Marchand d'H., p. 137. 

2 Campbell, p. 307; Pons de l'H., p. 221 et 333. 



( 186 ) 



ET LA PEAU DU LION 

Les uns venaient en simples touristes, souvent inconve- 
nants et sans gêne ; les autres, personnages importants, des 
lords, des hommes politiques, des miss aristocratiques et à 
demi amoureuses, se faisaient présenter selon les règles du 
protocole, et postulaient l'honneur, qui leur était d'ordinaire 
accordé, d'être invités aux Mulini et de s'asseoir une fois à 
la table impériale. Les officiers des vaisseaux de guerre anglais 
de la Méditerranée s'absentaient de leurs navires afin de se 
rendre à l'île d'Elbe, et le commandant de l'escadre fut obligé 
d'intervenir, pour interdire ces allées et venues illégales. Le 
capitaine Usher, qui avait amené l'Empereur surl'UNDAUNTED, 
avait proclamé que ce voyage « immortaliserait son navire »/ 

L'Empereur n'était pas en reste avec eux de compliments 
et de politesses. Il leur disait (( que leur nation était la plus 
puissante et la plus généreuse de toutes, la plus estimée par 
lui, supérieure même à la nation française. Personne, aucun 
peuple, n'étaient en état de lutter contre elle. Il avait été le 
plus implacable ennemi de l'Angleterre, mais il ne l'était 
plus. N'était-il pas à Elbe sous sa protection, presque sujet 
anglais ? Toutes les îles appartiennent de droit à l'Angleterre. 
Et si, un jour, il quittait l'île d'Elbe, ce serait pour se re- 
tirer sur les rives de la Tamise. » Lorsque le colonel 
Campbell venait présenter aux Mulini un de ses compatriotes, 
le fonctionnaire s'écriait : (( Ah I c'est vous, colonel ! Quelle 
considération l'Empereur a pour vous, et combien il honore 
la nation anglaise I » ^ Après avoir fait distribuer aux marins 
de I'Undaunted un millier de bouteilles de vin et 4- aoo francs 

* Pons de l'H., p. i49 et 276; Marchand d'H., p. i35, i5i, i55, i56; 
Campbell, p. 69 et i44. 

^ G^e Durand, p. ao4; G^l Vincent, p. 198; Campbell, p. i5, 78, 98, 
i36 et 827. 

( 187) 



LA PEAU DU RENARD 

de gratification, l'Empereur avait offert une tabatière en or, 
avec son portrait enrichi de vingt gros brillants, au capitaine 
Usher, qui en refusait ensuite iio.ooo francs, et, lors de la 
fête anniversaire de la naissance du roi Georges III, il avait 
accepté de présider le bal qui se donnait en rade de Porto- 
Ferraio, sur la frégate Guraçoa. Les canons avaient été remi- 
sés dans la cale du navire pour permettre de danser sur le 
pont, à l'extrémité duquel le capitaine Tower avait préparé 
à l'Empereur un trône orné de drapeaux elbois et de drapeaux 
anglais enlacés. * 

Quelques-uns de ces Anglais usaient d'une façon exagérée 
de l'amitié témoignée à tout sujet britannique, et profitaient 
de la permission qui leur était concédée, de circuler dans l'île, 
pour relever le tracé des routes, les plans des forts, la topo- 
graphie de la côte et celle des points stratégiques. On les sur- 
veillait, ou on les priait de repasser sur le continent, sans 
aggraver l'affaire.^ 

Tous les arrivants commençaient par satisfaire à la visite 
sanitaire et par se présenter à Cambronne, nantis de leur 
passeport, qui était visé, et ils recevaient une carte de 
séjour. A l'unique auberge de Mlle Sauvage s'était ajoutée 
une hôtellerie (Hôtel Bouroux), mais les lits y étaient serrés 
comme dans un hôpital, car l'afïluence était considérable et 
I'Inconstant débarquait jusqu'à cent passagers d'un seul 

^ Campbkll, p, g/^etgg; Peyrusse (^Appendice), p. 33; G'® Durand, p. 254; 
Pons de l'H., p. 233 ; G»! Vincent, p. 2o3. — Les tabatières, les bagues et les 
montres étaient les cadeaux ordinaires de l'Empereur. Nous lisons dans les comptes 
de Peyrusse: « Carnet de Sa Majesté (Mai 1812 à Avril i8i4): 22 tabatières à 
portrait, de 5. 600 à io.3oo francs, et ko avec chiffre, de 635 à 4.600 francs; 
28 bagues et 21 montres avec chiffre, de 53o à 4.6oo francs. » (Peyrusse {Appen- 
dice), p. iig.) 

- Marchand d'H., p. 122; Mémoire aux Puiss. ALL.,p. 112. 

( 188) 



ET LA PEAU DU LION 

coup. On se logeait où l'on pouvait, chez les restaurateurs, 
chez les habitants, qui louaient ou sous-louaient en meublé, 
à des prix exorbitants, la majeure partie de leur maison. ^ 

Les visiteurs de marque voyaient l'Empereur en audience, 
et l'une de ses voitures était exclusivement réservée à leur 
service. Les autres tâchaient de l'apercevoir quand il sortait. 
Ils l'attendaient, cinq ou six heures de suite, autour des 
Mulini, ou le long du chemin de San Martino. En quittant 
l'île, beaucoup se faisaient transporter à Ajaccio, oii ils 
allaient en pèlerinage à la maison Bonaparte, dont ils empor- 
taient des fragments de pierre et des moellons. A l'île d'Elbe, 
ils se chargeaient de bibelots-souvenirs, bustes de l'Empe- 
reur, colonnettes, presse-papiers de marbre, provenant des 
carrières de l'île, et dont la fabrication avait fini par consti- 
tuer pour les sculpteurs un commerce des plus lucratifs.^ 

Tous, ils avaient passé les flots, haletants de voir cette 
gloire qui avait empli le monde, ce demi-dieu tombé, qu'ils 
s'imaginaient trouver solitaire et sublime, en une auréole 
éblouissante, le poing sous le menton, les yeux dardant des 
éclairs, et prononçant de temps à autre quelque fatidique 
parole. 

Au lieu de cela, que trouvaient-ils .^^ Un petit homme cour- 
taud et ventru, à profil de polichinelle italien, le nez bar- 
bouillé de tabac, en train de manger sur la grève, avec des 
pêcheurs de thon, une bouillabaisse cuite dans leur mar- 
mite, dont il paraissait se régaler. On l'apercevait dans 
son jardinet pelé de San Martino, très affairé à une partie de 

* Registre de l'L d*E,, n. a; Marchand d'H., p. n8 et 129; Gorres. 
iMp., 31.644; Peyrusse (^Appendice), p. 66; Labadie, p. 383. 

■2 Registre de l'L d'E., n. 5 ; Labadie, p. ^9 ; Moînier, p. 68 ; Pons de l'H., 
p. i44; Mém. aux Puiss. All., p. 70. 

( 180 ) 



LA PEAU DU RENARD 

palets avec quelques bonnes dames de la bourgeoisie elboise, 
provinciales et mal habillées, pauvres d'esprit, ses maîtresses 
sans aucun doute, dont il écoutait l'étourdissant caquetage. 
Les lorgnettes braquées des touristes ahuris le décou- 
vraient poursuivant ses poules échappées dans les vignes, 
ou se divertissant, dans une prairie, aux Jeux Innocents, 
avec ces mêmes bonnes dames et avec leurs filles, au « Cor- 
billon qu'y met-on? », à la Main Chaude, au Chevalier Cor- 
nard, des cornets de papier pointus dans les oreilles, au 
Baiser Deviné, au Colin-Maillard, courant, les yeux bandés, 
embrasser celle qu'il saisissait, ou se jeter dans un obstacle, 
au milieu des minauderies de ce folâtre gynécée. Enfin on 
l'avait vu, en présence de toute la Cour, ramasser, au bord 
de la mer, une poignée de petits poissons que les filets 
avaient laissés sur le sable, les insinuer avec habileté dans la 
poche de Bertrand, et lui demander ensuite de lui prêter 
son mouchoir. Bertrand, ayant aussitôt mis la main à sa 
poche, l'en avait retirée plus vite encore, en y rencontrant 
ce fretin mouillé et gluant, tout frétillant, aux nageoires du- 
quel il se piquait les doigts. L'Empereur, enchanté de cette 
mauvaise farce, s'était tordu de rire, tandis que le Grand 
Maréchal, éternelle tête de Turc de ses plaisanteries, vidait sa 
poche, en grommelant, et épongeait son uniforme souillé 
d'eau de mer. 

Après de tels spectacles succédant à ceux de la Cour des 
Mulini, à la réception, par le chambellan borgne, dans les 
salons de ce « palais » où des cloisons mobiles cachaient 
des baignoires, oii de pitoyables amateurs s'exhibaient 
sur des tréteaux branlants, les lords demeuraient stupides, 
les passants riaient, et plus d'un s'en retournait sur le con- 
tinent avec un sourire de pitié pour cette déchéance pire que 



ET LA PEAU DU LION 

celle de Fontainebleau, pour cet abaissement moral, si péni- 
bles à voir, de l'homme d'Austerlitz, qui, sous le poids du 
malheur et de l'ennui, en était descendu là. * 

Mais c'était cela aussi qui, en se colportant dans les cercles 
officiels, retenait suspendue sur sa tête cette épée de Damo- 
clès de la déportation lointaine. Car à quoi bon, dès lors, se 
donner l'ignominie de cette violation des traités et du droit 
des gens et risquer les périls sanglants de cet enlèvement, 
pour quelqu'un qui tombait en démence, et dont la destruc- 
tion, par lui-même, n'était plus qu'une affaire de temps? 



Le i" Janvier i8i5, il y eut, comme jadis aux Tuileries, 
réception aux Mulini. 

Si l'heure qui sonne la mort d'une année et la naissance 
d'une autre a toujours une minute de troublante émotion, 
combien plus impressionnante cette heure devait-elle être ici 
pour le petit cercle impérial. Derrière, c'était la première 
année de l'exil qui s'achevait, l'année de l'écroulement, aux 
ruines entassées. Devant, c'était l'inquiétude d'un lende- 
main que l'on sentait chargé d'orages. L'on était à Elbe au- 
jourd'hui. Oii serait-on dans un an.^ 

L'Empereur, sur qui, plus que sur tout autre, semblait 

* Ponsdel'H., p. 2/48 suiv.; et Mémoire aux Puiss. All., p. 55; Laborde, 
p. 46; Marchand d'H., p. i55; Archives Etrangères. (Lettre ouverte à 
la poste de Paris: « Vu un Anglais qui dit que Napoléon pourrait rentrer 
et qu'il ne serait plus dangereux. Il est trop avili. ») Fleury de Chaboulon, 
p. io6. 



LA PEAU DU RENARD 

devoir peser cette pensée, reçut les vœux de tous, et les ren- 
dit, la sérénité sur le front et le sourire aux lèvres. 11 se pro- 
clama, une fois de plus, content de son sort et prêt à s'adon- 
ner, comme par le passé, au bonheur de son peuple elbois. 
Il reparla de l'arrivée possible de Marie-Louise, qui repren- 
drait à Pauline l'appartement du premier étage des Mulini. 
Chacun composa son visage sur le sien, et, soit indifférence 
chez les uns, soit confiance chez les autres, se montra gai et 
léger, à son image. * 

Jamais la situation n'avait apparu aussi menaçante. 

Ce i^"" Janvier, deux navires de guerre français, un brick 
et une frégate, s'étaient montrés, croisant autour de l'île, 
puis, le lendemain, un troisième. Tout le jour, du haut des 
forts, on les voyait louvoyer et tirer des bordées. Les habi- 
tants s'inquiètent, et l'Empereur, dont le souci n'est pas 
moindre, ordonne à Drouot de s'informer, avec vigilance, 
de ces bâtiments et de leur dessein : (( Partout dans l'île vous 
saurez ce qui se passe. Des patrouilles de gendarmerie inter- 
rogeront les habitants des maisons situées au bord de la mer 
pour connaître si personne de suspect n'est débarqué. Par- 
courir toute la côte, caps, rochers et les lieux inhabités. 
Feindre d'aller vendre du sel dans les îles voisines afin d'ob- 
server les navires français et de passer près d'eux sans être 
soupçonné. Etablir des signaux entre les forts. Donner aux 
guetteurs de bonnes lunettes et ne pas perdre ces navires 



* Peyrusse, p. 263 ; Laba-die, p. 53; Marchand d'H., p. iSg, i4i et i43; 
Goures, imp., 21.661. — L'Empereur se raccrocha pendant quelques jours, à 
la fin de Décembre, à un vague espoir d'une venue de Marie-Louise, et s'enquit 
du prix de location « de la maison Lafargue », où il ferait transporter Pau- 
line et ses meubles. 

( 192 ) 



ET LA PEAU DU LION 

de vue. Personne ne quittera son poste ni jour, ni nuit.» 
Était-ce l'enlèvement qui se préparait ? ^ 

A Porto-Ferraio, l'état de siège est prêt, s'il le faut, à être 
décrété du jour au lendemain. Les forts ont été mis, par de 
nouveaux travaux, à l'abri d'une surprise; les maisons trop 
proches et qui en gêneraient le tir, ont été payées à leurs 
propriétaires et rasées. L'artillerie s'exerce à boulets rouges. 
Vingt canons de campagne sont remontés sur leurs affûts, 
afin de pouvoir se porter sur les points menacés. On charge 
des bombes et les garnisons des plus petits fortins sont 
doublées. ^ 



Si ce n'est pas une descente offensive et un enlèvement 
que préparent ces navires, leur présence indique une sur- 
veillance plus active, l'intention d'enfermer définitivement 
l'Empereur dans son île. Cette seconde alternative n'allait 
pas valoir beaucoup mieux, car, l'impitoyable question 
d'argent resserrant son étreinte, le roi de l'île d'Elbe était 
pris chez lui par la famine. 

La pension de deux millions s'obstinait, depuis bientôt 

* GoRREs. iMP., 21.663; Marchand d'H., p. i43 et i44; Campbell (Rap- 
port DU CHEVALIER Garat), p. 25o. — La première frégate était : la Melpo- 
MÈNE, et le brick : le Zéphyr , qui appartenaient à la station navale de Corse. 
Hyde de Neuville, rentré à Paris, avait, par ses rapports alarmistes, fait en- 
voyer de Toulon, pour renforcer la croisière, le troisième navire, la frégate la 
Fleur de Lys, sous le commandement du Chevalier Garat. 

^ Corres. iMP., 21.656, 21.660; Registre de l'I. d'E., n. 1^9; Peyrusse, 
p. 262; Marchand d'H., p. 127, i3i, iSg, i4i, i45, i46, i48; Campbell, 
p. 209. 

(•93) 

ai 



LA PEAU DU RENARD 

neuf mois, à ne pas venir. L'Empereur ne s'était jamais bercé 
de l'espoir que les Bourbons lui verseraient, de bon gré, un 
centime de ce qu'ils lui devaient. Mais il comptait que l'Eu- 
rope les forcerait à payer. ^ 

Il avait fait parvenir ses revendications au Congrès de 
Vienne, appuyé par Campbell, dcA^ant qui il gémissait misère 
en toute occasion, et à qui Mme Bertrand affirmait (( que 
l'Empereur avait à peine un shilling dans sa caisse, qu'il ne 
pouvait donner une bague, que sa situation était effrayante ». ^ 

Les souverains alliés, qui avaient peur que l'Empereur se 
prévalût de l'inexécution de cette clause du Traité pour 
sortir de son île, avaient transmis la réclamation à Talley- 
rand, qui avait été obligé, bien malgré lui, d'en écrire à 
Louis XVIII : (( On s'informe souvent autour de moi, et 
lord Castlereagh m'en a parlé directement, si le Traité du 
1 1 Avril reçoit son exécution. Le silence du budget à cet 
égard a été remarqué par l'Empereur de Russie. En tout, 
cette affaire se reproduit sous diverses formes, et, presque 
toujours, d'une manière désagréable. Quelque pénible qu'il 
soit d'arrêter son esprit sur ce genre d'affaires, je ne puis 
m'empêcher de dire à Votre Majesté qu'il est à désirer que 
quelque chose soit fait à cet égard. Une lettre qui me l'ap- 
prendrait serait d'un bon effet. » Louis XVIII se rendit à 
ces observations. Il promit à Talleyrand de lui faire écrire, 
par son ministre de l'Intérieur, une lettre dont il était en- 
tendu qu'il ne penserait pas un mot, mais que Talleyrand 
pourrait exhiber aux membres du Congrès, et par laquelle 
le Roi de France assurerait qu'il était honnête homme et 

1 Meneval, II, p. i85. 

2 Campbell, p. 176, 199 et2o4- — La Comtesse Bertrand était venue rejoindre 
son mari à l'île d'Elbe dans les premiers jours d'Août. 



ET LA PEAU DU LION 

n'oubliait point sa dette. C'était tout ce que demandait Tal- 
leyrand, qui s'arrangea de cette lettre. Ce fut tout ce que 
toucha l'Empereur. * 

A celui-ci il resterait en caisse, quand les comptes du 
budget de iSili auraient été soldés, non pas ((un shilling», 
mais, sur les 3.8ii.6i5 francs apportés, un peu plus de 
deux millions, c'est-à-dire de quoi marcher un an environ. 
Après, néant. Il faudrait s'arranger, budgets publics etprivés, 
avec les 3oo.ooo francs du revenu de la mine et les Bo.ooo 
francs de la pêche du thon et des salines. Or le seul budget 
de la Maison impériale, qui avait mangé, en i8i4, 479. 98 7 
francs, prévoyait encore, pour i8i5, un minimum de 
380.000 francs, et celui de la Guerre i.oiB.ooo francs.^ 
Il devenait urgent de commencer les économies. 

A partir du i^*^ Janvier, suppression du bateau de poste. La 
recette ne couvre pas les frais, car, la plupart des lettres en- 
voyées via Piombino ou Livourne étant interceptées par la 
police autrichienne, beaucoup de correspondances s^expé- 
dient par des intermédiaires particuliers. Les avisos la 
Mouche et 1' Abeille feront le service, avec cinq marins de la 
Garde, soit 4.3oo francs d'économie annuelle. Les facteurs 
de ville seront remplacés par des ordonnances à pied, les 
facteurs ruraux par des ordonnances à cheval. Réductions 
sur les dépenses du génie, de la marine, sur celle des vivres 
de la Pianosa, sur la masse d'habillement de la troupe et 
sur divers chapitres du budget de la Guerre. Economie : 
47.905 francs. Depuis le i*" Novembre, la table des officiers 
a été supprimée. Le général Drouot mange avec l'Empereur. 

* Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII, i3 et 21 Oct. 
i8i4. 
2 GoRREs. iMP., 21.662; Registre de l'I. d'E., n. m; Peyrusse, p. 265. 

( 195 ) 



LA PEAU DU RENARD 

Supprimées la table de l'office, aux Mulini, et toute indem- 
nité aux gens de la maison, de chauffage, d'éclairage et de 
blanchissage. Economie /Jo.ooo francs. Réduction sur les 
dépenses de l'écurie. Vente de huit chevaux d'attelage ; di- 
minution de 1 .912 francs sur les frais mensuels de nourriture 
et de fourrage ; personnel moins nombreux. Les écuries ne 
devront pas coûter, en 181 5, plus de 76.000 à 80.000 francs, 
tout compris. Suppression de petits emplois, inutiles ou 
jugés tels, garde-côtes de la mine de Rio, commis d'admini- 
stration à Porto-Ferraio, garçons de bureau. Un des deux 
architectes des bâtiments impériaux, à 3. 000 francs par an, 
est congédié. Le personnel et les fonctionnaires conservés ne 
recevront plus en argent que la moitié de leurs traitements. 
Le reste leur sera payé en bons à valoir sur le trésor fran- 
çais, comptable à l'Empereur de la rente de deux millions. 
Les officiers perdaient, dans le courant de Janvier, l'indem- 
nité de logement, comme ils avaient déjà perdu celle de la 
table. Ils logeraient désormais dans les casernes.* 

Ces économies navrent l'Empereur. Elles l'humilient, lui 
mettent la rage au cœur, et sont inutiles. Il redépense d'un 
côté ce qu'il économise de l'autre. C'est la goutte d'eau 
dans le gouffi^e. Ce qu'il faudrait, c'est une mesure plus 
radicale, c'est qu'il renonçât à être une tête couronnée, c'est 
qu'il admît de ne plus se considérer que comme le gros 
bourgeois, comme le juge de paix familial, qu'il avait pro- 
mis d'être à l'île d'Elbe. A cela, à cette humiliation dernière 
vis-à-vis de ses sujets, il ne peut se résoudre. Y consentirait- 
il, que subsisterait la question d'entretien de cette armée, 

* Registre de l'I. d'E., n. 66, ii6, 117, 119, i42, i43, i44> i5o, 167 
et 170; Peyrusse, p. 262 et 268, et (^Appendice), p. 129 et i3o; Pons de l'H., 
p. 101 ; Marchaîsd d'H., p. i52. 

(196) 



ET LA PEAU DU LION 

sa seule sauvegarde. C'est d'augmentations nouvelles que 
son budget de la Guerre a plutôt besoin. A peine lui a-t-il 
fait subir une réduction, qu'il rétablit le crédit sup- 
primé. * 

Alors il s'acharne à des économies de détail. Il gémit sur 
un de ses mulets qui s'est noyé. Il morigène sa mère et Pau- 
line, qui, pas plus que lui ne touchent les 3oo.ooo francs 
de rente qu'a reconnu à chacune d'elles le Traité de Fon- 
tainebleau (Article VI), mais qui ont conservé de solides 
débris des fortunes qu'il leur a constituées jadis. Il refuse 
de payer les menus embellissements qu'elles commandent 
chez elles : « Il est convenable que les mémoires de dépenses 
ordonnées par Madame Mère dans la maison Vantini lui 
soient présentés. C'est le seul moyen qu'elle ne commande 
plus rien, rien n'étant moins pressant que tous ces travaux. » 
Pauline a fait établir huit stores dans son salon. Elle a fourni 
la toile. Confection et pose ont coûté 62 fr. 5o c. . Le maréchal 
Bertrand présente la note à l'Empereur, qui écrit en marge : 
(( N'ayant pas ordonné cette dépense, qui n'est pas portée 
au budget, la Princesse payera. » Ce n'est point pour la 
somme, qui est minime. C'est une leçon qu'il veut lui don- 
ner, à elle et à Madame Mère. Il faut qu'elles comprennent 
que la source, à laquelle elles ont si longtemps puisé, est 
tarie. Pauline ne s'en fâche point, et l'aide secrètement de 
son argent et de ses bijoux. Pour les six bals de la saison 
annoncés aux Mulini, il prescrit des restrictions de crédit 
qui rappellent Harpagon : « Le coût total pour chaque bal 
ne dépassera pas i .000 francs. Il y aura des rafraîchissements, 
sans glaces, vu la difficulté de s'en procurer. Les invitations 

* Registre de l'L d'E,, n. i8o, 

( Ï97 ) 



LA PEAU DU RENARD 

seront pour neuf heures. Le buffet ne sera servi qu'à mi- 
nuit. )) Il y a bien, à Marciana, une glacière où l'on pour- 
rait s'approvisionner de neige, ce qui permettrait de confec- 
tionner des glaces et des sorbets, mais l'Empereur l'a louée 
au signor Senno, le fermier de la pêche du thon. Aux ou- 
vriers de la mine de fer il a prétendu faire distribuer la farine 
gâtée, provenant des anciens approvisionnements des forts, et 
dont les soldats ne veulent pas. Pons proteste « que l'esto- 
mac d'un ouvrier vaut celui d'un soldat, qu'il n'est pas juste 
que des malheureux qui ne mangent que du pain, dont les 
trois quarts ne boivent que de l'eau, soient condamnés à 
s'empoisonner avec ce pain. » L'Empereur insiste. Une pre- 
mière distribution est faite, puis une seconde, et vingt-quatre 
heures après, une centaine de mineurs étaient malades. Les 
farines furent revendues sur le continent. Par économie, 
l'Empereur voudrait licencier une partie de ces ouvriers, sans 
que diminuât le rendement du travail. Nouvelles protesta- 
tions de l'administrateur. Une telle mesure risque de soulever 
une émeute. Le sort de ces pauvres gens est déjà si misérable ! 
(( Et moi aussi, je suis pauvre ! » s'écrie l'Empereur. En 
vain Pons lui représente avec enthousiasme (( que cette 
pauvreté est un des plus beaux rayons de son auréole » . 11 
demeure (( morne et silencieux ». « Je suis plus pauvre que 
Job )), répète-t-il devant tous ceux qui rapprochent, et qui 
ne peuvent s'empêcher de voir, là encore, la marque attris- 
tante d'un esprit affaibli et profondément frappé. ^ 

Par surcroît de souci, les impôts municipaux et fonciers 
ne rentrent pas, ou rentrent mal. Une des illusions les plus 



* Registre de l'I. d'E., n. 64; Gorres. imp., 21.622, 21, 665, 21.667, 21,670 
Ile d'Elbe et cent Jours, p. i8; Pons de l'H , p. 94, loi, 102 et 256. 



('98) 



ET LA PEAU DU LIOIN 

agréables dont s'étaient bercés les Elbois avait été de s'ima- 
giner que, sous le gouvernement de « Napoléon le Grand », 
ils n'auraient plus rien à verser au fisc. Il avait fallu déchan- 
ter. L'arriéré des contributions remontait à Septembre i8i3. 
L'Empereur invita les percepteurs à le réclamer, en dou- 
ceur. Les Elbois firent la sourde oreille. Les percepteurs 
parlèrent avec fermeté. Alors, dans tous les villages où ils 
se présentaient, ils furent accueillis par des charivaris, des 
huées, et des sonneries de cors, dont on couvrait leur voix, 
lorsqu'ils lisaient leurs sommations. Ils menacèrent d'user 
de contrainte et de revenir avec la force armée. L'Empereur 
voulut, auparavant, essayer de l'influence du clergé. Au 
prône du Dimanche, les curés sermonnèrent en chaire 
leurs paroissiens, les exhortèrent à ne pas chagriner davan- 
tage (( le cœur paternel de leur souverain », et à obéir à la 
loi. Il ne leur était plus accordé, pour s'acquitter, que 
jusqu'au i*"" Août. Les curés furent conspués en pleine 
église, et, le 7 Septembre, pas un « paolo » n'était 
rentré. ^ 

Il n'était pas de prétexte, pas de subterfuge auxquels les 
Elbois n'eussent recours pour ne pas payer. Dans cette idée 
que l'influence anglaise était souveraine aux Mulini, ils 
s'adressèrent à Campbell, le suppliant d'intercéder en leur 
faveur. Campbell se récusa. Tous les moyens dilatoires ayant 
été épuisés, Marciana, Poggio, Campo et Porto-Longone 
se décidèrent à solder leur arriéré, à verser des acomptes sur 
l'année courante. A Rio Montagne et à Rio Marina, dont 
presque tous les habitants étaient des ouvriers de la mine, 
le fisc se montra satisfait des moindres marques de bonne 

* « Paolo », ancienne monnaie toscane qui valait 56 centimes. 

( 199) 



La peau du renard 

volonté ; des avances furent consenties aux plus pauvres, 
sur leurs salaires, afin de leur permettre d'apporter quelque 
chose. L'essentiel était de ne pas laisser croire aux Elbois 
qu'ils étaient dispensés de passer à la caisse de l'Etat. ^ 

Restait Gapoliveri. Le percepteur n'y était pas seulement 
accueilli par des quolibets, mais par des menaces de mort et 
par des fusils. Il fallait sévir. Deux commissaires impériaux 
furent envoyés avec douze gendarmes, afin de désigner un 
certain nombre de contribuables, qui seraient gardés chez 
eux à vue, jusqu'à ce qu'ils se fussent acquittés. Ce fut un 
tumulte, une insurrection. Commissaires et gendarmes 
furent attaqués sous la conduite d'un prêtre, honteusement 
rossés, et s'enfuirent, à demi assommés. Gapoliveri justifiait 
une fois de plus sa néfaste renommée. 

L'Empereur se fâcha, sa colère gronda, et il fit savoir 
que Gapoliveri (( pourrait essuyer des malheurs ». Les habi- 
tants furent sommés, par l'intermédiaire du maire, délivrer 
trois des émeutiers, dont le prêtre, et de payer, dans les vingt- 
quatre heures, la totalité de leurs impôts. Le maire assembla 
le conseil municipal, qui répondit que l'on ne pouvait ni 
payer, ni livrer personne. Alors Drouot reçut l'ordre de mo- 
biliser deux cents hommes et vingt gendarmes, avec, chacun, 
trois paquets de cartouches, et de les faire marcher contre 
la ville rebelle. Gapoliveri eut peur et paya. Les coupables 
furent emprisonnés, puis graciés quelques jours après. ^ 

L'effusion du sang avait été évitée, et force était demeurée 
à la loi. Mais ces tiraillements étaient d'un mauvais augure 

1 Peyrusse, p. 28961 255; Registre de l'Ile d'E., n. 660167; Campbell, 
p. loi, 124, i34 et i4o; Pons de l^H., p. 202, 

^ Po.NS DE l'H., p. 201; Registre de l'I. d'E., n. 129; Marchand d'H., 
p. 122. 

( 200 ) 



ET LA Ï>EAU DU LION 

pour la rentrée future de ces mêmes impôts, et, encore plus, 
pour le succès de ceux que l'Empereur projetait d'établir. 
Les sommes dues à la mine rentraient aussi avec difficulté. 
Par suite de la suppression des deux garde-côtes et de leur 
bateau, des contrebandiers venaient, la nuit, voler le minerai. 
Déjà l'Empereur pressentait la nécessité d'aliéner, en i8i5, 
pour 20.000 francs de maisons et de terrains du Domaine, 
de demander i5o.ooo francs aux ferrailles qui étaient 
encore dans les forts, 210.000 francs aux vieilles poudres, 
Bo.ooo francs aux approvisionnements avariés, et de vendre 
pour 10.000 francs de ses chevaux et de ses voitures. ^ 

Et, devant la détresse d'argent, devant le monotone ennui 
de l'exil, il y avait, hélas î ceux dont la fidélité se lassait. 
Des grenadiers réclamés, disaient-ils, par leur famille, 
demandaient qu'on les libérât et qu'on leur permît de re- 
tourner en France. Ils partaient, comblés de certificats de 
bravoure et d'attestations sur parchemin. " Combien d'autres 
les suivraient, quand ils recevraient, en guise de paye, 
comme le personnel des Mulini, des bons à valoir sur le Tré- 
sor des Bourbons ? 



De mois en mois, l'Empereur voyait fondre sa petite 
armée. 



* Registre de l'I. d'E., n. 66 et i3/i, d. 76 et 160; Pons de l'H., p. loi 
et 310; Peyrusse, p. 267. 

2 Campbell, p, aofi ; Registre de l'L d'E., n. i35 et 166; Gorres. imp., 

( 201 ) 

a6 



LA PEAU DU RENARD 

Pour les grognards de la Garde, c'était l'oisiveté qui les 
minait. Ces hommes habitués à la vie active des camps, 
à l'imprévu des marches en campagne, à la vibration tra- 
gique des batailles, se mouraient d'ennui dans cette (( ta- 
nière à renards », comme ils appelaient l'île d'Elbe. Ils au- 
raient, sans fléchir, continué à verser leur sang; ils fléchis- 
saient à ne rien faire. 

Pour vivre et se distraire, ils touchaient, les grenadiers et 
les chasseurs: i fr. i6 par jour, les caporaux: i fr. 66, et 
les sergents : 2 fr. 22 ; plus leurs gamelles. Les douceurs à 
s'offrir pour ce prix étaient minces, et il n'y avait plus ici 
les pillages, ni les bénéfices de l'existence en pays ennemi. 
Ils s'amusaient comme ils pouvaient, à boire et à se griser, à 
danser et à flirter avec les filles. A cela le mal n'était pas 
grave, ni quand ils escaladaient les clôtures de San Martino 
et vendangeaient les vignes de l'Empereur. « C'est à papa, 
disaient-ils. L'Empereur et papa c'est la même chose. Ce qui 
est à lui est à nous. » Si l'Empereur les rencontrait, il leur 
tirait les oreilles, et riait. Mais parfois ils causaient du scan- 
dale en ville, molestaient les civils, ou se rendaient coupables 
dans le service d'actes d'indiscipline. Pour les punir, on les 
envoyait, sans solde, à la Pianosa, travailler à la tâche, pen- 
dant un mois ou deux. S'ils ne s'amendaient pas, ils étaient 
renvoyés sur le continent. Ces mauvaises têtes étaient 
heureusement l'exception parmi la Garde, et les trente 
ou quarante vides, que départs ou renvois produisirent 
dans ses rangs, furent comblés par des admissions de 
Tyroliens, de Piémontais, de Bohèmes, de Hongrois et 
de quelques Français, qui étaient venus à l'île d'Elbe en 

21.658; Marchand d'H., p. 133 et i^i. 

( 202 ) 



ET LA PEAU DU LION 

demandant un engagement. Il ne manqua que les bonnets 
à poiL * 

L'indiscipline et la désertion étaient en de bien autres pro- 
portions dans le bataillon corse. Tous ces « cousins» de l'Em- 
pereur, sous prétexte que les recruteurs qui les avaient 
embauchés leur avaient jDromis « des cailles toutes rôties » , 
et qu'on ne les leur donnait point, mais seulement /i5 cen- 
times par jour, mettaient l'île sens dessus dessous, se répan- 
dant dans les campagnes et rançonnant les paysans, qui 
étaient obligés de se défendre contre eux à coups de fusil et 
à coups de fourches. Ils désertaient en masse, avec leurs uni- 
formes et leurs armes, et tiraient sur les officiers qui, les 
surprenant au moment où ils s'embarquaient, essayaient de 
les arrêter. Un exemple était nécessaire. Cinq d'entre eux 
ayant été pris en flagrant délit de désertion et de révolte, 
l'Empereur ordonna de faire désigner par le sort celui qui 
paierait pour tous, et qu'il serait fusillé. Au dernier instant 
l'Empereur pardonna. Il déclara qu'il ne retenait personne 
par force, que tous ceux qui préféraient s'en retourner dans 
leur pays étaient libres. Les désordres diminuèrent, mais la 
désertion continua, malgré les conseils de guerre, les con- 
damnations à cinq ans de fers et les cachots du fort Fal- 
cone. ^ 

Pour remplacer ces déserteurs, l'Empereur tenta de nou- 
velles recrues en Italie et en Corse. Mais les recruteurs étaient 
saisis et fusillés par ordre de Stahremberg et de Bruslart. 

1 PeYRUSSE, p. 254; CORRES. IMP., 21. 699; MONIER, p. 7I; MÉMOIRE AUX 

Puis. All., p. 84; Registre de l'L d'E., n. 47, 121 et 181; Gorres. imp., 
ai.658. 

Pons de l'H., p. 34i et 342; Registre de l'L d'E., n. 55, 65, 176 et 
j8i ; Marchand d'H., p. 160. 

( 2o3 ) 



LA PEAU DU RENARD 

L'Empereur protesta près de Stahremberg et lui fit écrire, 
par Drouot, qu'il s'agissait simplement de maintenir les 
cadres de son armée, non de lever des régiments pour 
attaquer l'Europe. Le Gouverneur autrichien ne daigna pas 
répondre et continua à passer par les armes « toute la ca- 
naille», embauclieurs et embauchés, qu'il saisissait. ^ 

Quant au Bataillon Elbois, son uniforme n'avait plus de 
charmes pour lui. Cette peu guerrière milice voulait bien 
parader, le Dimanche, sur la Place d'Armes, avec ses galons 
d'or et ses plumets, mais réclamait, en semaine, la liberté de 
vaquera ses affaires et de cultiver ses champs. L'Empereur 
décida, le 19 Janvier, qu'à partir du i^' Février le Bataillon 
Elbois ne ferait plus de service. " 

La troupe la plus fidèle était celle des 109 chevau-légers 
polonais, chevau-légers démontés pour la plupart, leurs 
chevaux ayant été transportés à la Pianosa, faute de fourrages 
à l'île d'Elbe. On employait ces Polonais comme canonniers, 
comme gardes de l'écurie, et partout où l'on avait besoin 
d'eux. Ils furent les premiers à ne plus toucher leur solde, 
dont le paiement fut suspendu en même temps que celui des 
pensions militaires de la Légion d'honneur. ^ 

Si l'Empereur n'avait plus de soldats, il était encombré 
d'ofHciers, qui arrivaient en foule, italiens ou français, 
réformés comme suspects par l'Autriche ou par les Bour- 
bons, et qui lui redemandaient un grade et du pain. Il les 
gardait, quoiqu'ils fussent pour lui une charge superflue. 
Les traitements de l'état-major, portés, pour les sept der- 
niers mois de 181 4, à 3o.ooo francs, faisaient, dans les 

* Campbell, p. I3i, 127, 128, i45 et i64; Peyrusse (^Appendice), p. 35. 

2 GoRRES. iMP., 21.669. 

3 Registre de l'I. d'E., n. i3, 17, 86 et 184. 

(204) 



ET LA PEAU DU LION 

prévisions budgétaires de i8i5, un bond à 107.000 francs. 
Traitements imaginaires d'ailleurs, puisque l'argent man- 
quait. Ces officiers recevaient une cinquantaine de francs 
par mois et une ration, pour subsister, eux et leur famille, 
que quelques-uns avaient amenée. C'était la misère. * 

(( J'ignore ce que l'avenir nous réserve, disait Bertrand, 
mais, quel que soit notre sort, il ne peut être pire que celui 
que nous subissons maintenant. Si l'espérance de jours meil- 
leurs ne nous soutenait, je ne sais ce que nous deviendrions. 
Pour moi, je ne regrette pas d'avoir suivi l'Empereur. Mon 
devoir me le prescrivait. Mais je regrette la France, comme 
un enfant qui a perdu sa mère, comme un amant qui a perdu 
sa maîtresse. » Et, quand il parlait ainsi, « ses yeux se 
mouillaient de larmes )). ^ 



Une dernière catastrophe pouvait se produire. Elle n'y 
faillit point. Dans la nuit du 11 au 12 Janvier, le comman- 
dant Taillade qui, pour obéir aux ordres de l'Empereur, 
lequel n'admettait pas plus la résistance des éléments que 
celle des hommes, était perpétuellement en mer avec I'In- 
coNSTANT, pris par une tempête soudaine, naufragea son 
navire. 

Avec les mois d'hiver qui avaient poudré de neige blanche 
le faîte nébuleux du Monte Giove, où se posaient des vols 

* GoRRES. iMP., ai. 607; Campbell, p. f45; Fleury de Ghaboulon, 
p. io5; Peyrusse, p. 246 et 264. 
2 Fleury de Ghaboulon, p. 117. 

( 205 ) 



LA PEAU DU RENARD 

d'oiseaux migrateurs aux grandes ailes, d'incessantes bour- 
rasques s'abattaient sur Elbe, heurtant leurs fureurs à ses 
brusques escarpements et soulevant les flots autour d'elle. 

Dans la nuit du 5 au 6 Janvier, I'Inconstant avait essuyé 
un premier coup de vent de nord-est. Il revenait de Civita- 
Vecchia, oii il était allé porter des lettres et des dépêches, et 
charger du blé. Parvenu à la hauteur de l'île d'Elbe, 
en tenant tête à la tempête, il avait passé l'île sans s'y pou- 
voir arrêter, avait été repoussé sur la Corse, qu'il avait dou- 
blée au nord, et, fuyant pour son seul salut, s'était réfugié 
sur la côte ouest, dans le golfe de Saint-Florent. Il y avait 
rencontré, au mouillage dans cet abri, une des frégates de 
la croisière française. Mais l'abri était insuffisant. Le vent 
entra dans le golfe et acheva de désemparer I'Inconstant. 
Il fallut ensuite travailler cinq jours pour réparer les dégâts, 
sous la surveillance d'un aide de camp de Bruslart, et 
presque bord à bord avec la frégate française qui ne s'en 
était pas tirée non plus sans avaries. Quoique les deux com- 
mandants se fussent rendus visite, le voisinage de la fré- 
gate était inquiétant pour le brick, dont l'équipage fut con- 
signé, avec interdiction de descendre à terre. 

Le 1 1 , I'Inconstant avait repris la mer, par beau temps et 
bonne brise de nord-ouest. A mi-route de l'île d'Elbe, le 
vent saute sud-ouest, se met à souffler grand frais, et re- 
pousse le brick vers Capraia. Taillade réussit cependant à 
se rapprocher de l'île d'Elbe, en tirant des bordées, mais la 
nuit était noire, et la mer grossissait toujours, lorsqu'il se 
trouva devant Porto-Fer raio. Il rasa la côte, afin de se proté- 
ger des rafales du vent, et passa entre l'écueil Scoglietto et 
la terre, comptant sur une dernière bordée pour embouquer 
le passage, qu'indiquait, dans l'obscurité, la clarté du phare, 

( 206) 



ET LA PEAU DU LION 

La manœuvre fut-elle trop brusque, ou tarda-t-elle trop? 
Le brick refusa de virer. Il n'y avait plus qu'à abattre en 
hâte la voilure et à jeter les ancres, pour l'empêcher de se 
briser sur les récifs qui écumaient autour de lui. 

Le brick demeura sur ses ancres une partie de la nuit. Mais 
le vent devient furieux et les ancres commencent à déraper. 
A quatre heures du matin, Porto-Ferraio qui dormait sous 
le rugissement de l'ouragan, fenêtres et portes closes, fut 
réveillé en sursaut par le canon de détresse deFÏNCONSTAiNï. 
La population se précipite hors des maisons, avec des 
torches, et court vers le lieu du sinistre. L'Empereur, en 
une seconde, avait sauté à bas de son lit et partait à cheval. 
On essaya, sur ses ordres, d'organiser des secours, de lancer 
quelques embarcations à la mer. La mer démontée ne le per- 
mit point. Chacun voyait approcher le moment oii le brick 
s'engloutirait avec ceux qu'il portait, lorsque Taillade, pro- 
fitant d'un instant oii, ayant filé de la corde, il se trouvait 
en face d'une petite plage sablonneuse, coupa ses ancres et 
se fit, par le flot, échouer sur la grève, sauvant ainsi le 
vaisseau. 

L'aube du jour qui se levait éclaira un spectacle lamen- 
table. « L'Inconstant gisait couché sur le rivage, ses mâts 
emmêlés de cordages. Son foc semblait insulter aux vents, 
qu'il flagellait de ses lambeaux. Les vagues se ruaient sur les 
flancs du brick, défendant encore d'en approcher et mena- 
çant de le réduire en pièces. » On remarquait à bord un 
vieux monsieur, à cheveux blancs, qui poussait des cris de 
désespoir et se tordait les bras. 

Une accalmie permit d'établir un va-et-vient et de procé- 
der au débarquement des passagers et de l'équipage. L'Em- 
pereur animait les sauveteurs, du geste et delà voix. Le vieux 

( 207 ) 



LA PEAU DU RENARD 

monsieur s'agenouilla sur la grève en remerciant la Provi- 
dence. C'était un authentique parent de Sa Majesté, un Ramo- 
lino, qui avait, malgré le changement de gouvernement, 
conservé sa place de directeur des finances à Ajaccio. tl venait 
rendre visite à l'Empereur et lui faire cadeau d'un cheval. 
Mais, moins heureux que lui, le cheval était noyé lorsqu'on 
le sortit du brick. 

L'Empereur fit, à l'aide de tous les bateaux disponibles, 
remorquer l'épave jusqu'au port, où elle serait renflouée. 

L'Inconstant était l'unique trait d'union qui reliait l'île 
d'Elbe à la terre, le seul navire, sérieusement armé, sur lequel 
l'Empereur, s'il voulait fuir sa prison, pouvait le tenter avec 
quelque chance de succès. Et, si l'on considère que ce fut sur 
ce même navire qu'il s'embarqua pour la France, un mois 
plus tard, l'on ne peut s'empêcher d'observer combien les 
événements tiennent à des fils fragiles. Que le brick se fût 
évèntré sur un récif, ou que la tempête l'eût démoli après 
son échouement, avant qu'une accalmie permît de le rentrer 
dans le port, l'Empereur ne possédait plus que des bâti- 
ments insuffisants pour transporter sa petite cohorte, sans 
défense en cas d'attaque. Le temps qu'il remplaçât I'Incons- 
TANT, en admettant que l'Europe l'y autorisât et ne saisît pas 
cette occasion de le bloquer à l'île d'Elbe, qui sait quels 
faits nouveaux étaient susceptibles de se produire, quelle 
direction différente prenait son histoire ? L'on remarqua 
qu'il s'était retiré sans commentaire aucun sur le désastre. * 

L'opinion publique, hostile à Taillade, qui était accusé de 
n'être monté sur le pont qu'à la dernière extrémité et d'avoir 



* Pons de l'H., p. 354 et suiv. ; Registre de l'I. d'E., p. 4 et 5 (Note) ; 
Sellier Vincent, p. 233; Marchand d'H., p. i49 et i5o. 



( 208 ) 



Et LA PEAU DO LION 

laissé son enseigne Sarri se dépêtrer avec la tempête, comptait 
qu'il allait passer en conseil de guerre. L'Empereur se con- 
tenta de lui retirer son commandement. Il le remplaça par un 
nommé Ghautard, ancien pilote de la marine royale, qui 
avait émigré en 1793, commandé, en 1798, une division 
navale sur le lac de Garde, et qui était arrivé de Toulon à 
l'île d'Elbe depuis un mois. G 'était un homme fatigué, qui 
ne paraissait pas, non plus, trop capable. L'Empereur n'avait 
personne d'autre à sa disposition. ^ 



Cette (( espérance de jours meilleurs » dont parlait Ber- 
trand, quelle était-elle donc ? 

Nul ne le savait, et cependant elle était dans l'air, chacun 
la sentait nécessaire, chacun sentait la situation intenable, et 
qu'il était impossible qu'elle durât. Détresse d'argent, désor- 
ganisation de l'armée, hantises continues d'enlèvement et 
d'assassinat. Rien, en effet, ne pouvait être pire que la 
prolongation de cette existence au jour le jour. Quelque 
chose en allait sortir. C'était inévitable. Tout le monde en 
parlait. Mais quoi ? 

Était-ce Murât qui viendrait de Naples recevoir l'Empe- 
reur en Toscane, ou l'Empereur qui irait le rejoindre à 
Naples, afin de se faire, avec son appui, proclamer roi d'Ita- 
lie ? La péninsule, opprimée par la tyrannie autrichienne, 
était prête à se soulever. Le Milanais, le Piémont, une 

* Pons de l'H., p. Sôg; Marchand d'H., p. iSa. 

( 209 ) 

a? 



LA PEAU DU RENARD 

partie de la Ligurie, le Modenais, les Légations, les Marches, 
la Vénétie, une partie de la Toscane, et toute la Romagne, 
n'attendaient que son débarquement pour lui offrir une 
armée de loo.ooo hommes et des subsides. Seules les villes 
maritimes, seuls quelques prêtres, et des sexagénaires, lui 
sont hostiles. Etait-ce Masséna qui tenterait un coup en sa 
faveur et dont la connivence lui permettrait de rentrer directe- 
ment en France a où l'on souffle secrètement le feu, pour 
qu'il s'allume », où le parti de la Révolution et tous les mé- 
contents appellent l'Empereur, où la plupart des officiers ont 
juré qu'ils ne tireraient l'épée que pour le rétablir sur le trône ^ 
Masséna, dit-on, qui est à Toulon avec lo.ooo hommes et 
i8 navires de guerre, a déjà arboré le drapeau tricolore et 
celui de l'île d'Elbe, et a fait crier par ses soldats et par ses 
marins : a Vive la République ! Vive Napoléon ! » Il suffira 
du chapeau de Sa Majesté, planté sur le rivage, au bout 
d'un bâton, pour attirer toute la France. Etait-ce Marie- 
Louise, dont la correspondance clandestine avec son mari 
n'arrêtait pas, paraît-il, qui viendrait le délivrer, malgré 
l'Autriche, ou avec sa complicité.^ On aurait bientôt con- 
naissance (( du plan )) qu'elle méditait. Etait-ce l'Angleterre, 
dont tous les actes trahissaient la sympathie, qui favoriserait 
la fuite de l'Empereur .^^ Des questions d'intérêt ont brouillé 
avec les Bourbons cette avaricieuse nation. Passerait-il par 
la Corse, qui est en révolution .^^ Dans une seule échauffou- 
rée, plus de cent soldats ont été tués. Ne sera-ce pas le Sul- 
tan des Turcs, avec qui des émissaires ont été traiter à Gon- 
stantinople et qu'inquiète l'accroissement de puissance de la 
Russie, qui fera éclater la guerre .^^ Il prendra les Alliés à dos, 
tandis que l'Empereur se portera, par l'Italie et le Rhin, vers 
Mayence et vers les Flandres. Quelle que soit la voie choisie, 

( 2IO ) 



ET LA PEAU DU LIOIN 

les Juifs fourniront l'argent, pour être remboursés, à gros 
intérêts, après la restauration impériale. * 

Voilà ce qui se disait dans les rues et dans les cafés de 
Porto-Ferraio, dans les casernes et dans les corps de garde, 
ce qui se criait dans le brouhaha des voix et la fumée des 
pipes, avec des tapes sur les épaules et des coups de poing 
sur les tables. On discutait ces plans. On en proposait de 
plus extravagants encore. Un caporal marseillais de la 
Garde, qui était appelé « le lettré », expliquait à ses cama- 
rades que l'Empereur les embarquerait pour Malte, afin de 
gagner l'Egypte, de s'y ravitailler, et de revenir aborder en 
Europe, à l'embouchure du Danube : « Les Hongrois nous 
attendent pour s'insurger contre les Autrichiens. Gar, Au- 
triche et Hongrie, c'est comme l'eau et le feu. G'est bon. 
Notre armée a grossi et nous remontons le Danube. Une 
armée polonaise s'est mise en route de Varsovie, et arrive à 
notre rencontre. Gette armée est sœur de notre armée, vous 
savez. Nous nous trouvons ensemble sous les murs de 
Vienne. G'est bon. Vienne est cernée et elle est encore à 
nous. G'est bon. De la capitale de l'Autriche à notre capi- 
tale, nous connaissons le chemin. Nous le faisons, les 
yeux bandés. G'est bon. Nous sommes de retour à Paris. 
Geux des Tuileries ont filé et les Parisiens crient : « Vive 
(( l'Empereur! » G'est bon. » Le départ ! Toutes les conver- 
sations en revenaient là. Ghaque jour de retard était un dé- 
sappointement. ^ 

Le départ ? Il n'y avait que le principal intéressé qui 
n'en parlait point. Rien dans la conduite, rien dans les 

* Marchand d'H., p. m, 112, 118, 120, 128, i3o, 182, i83, i35, i36, 
i44, i46, 147, i48, 149, i55, 159, 161. 

■^ Pons de l'H., p. 869; Marchand d'H,, p. i45. 

(ai.) 



LA PEAU DU RENARD 

paroles, rien dans les ordres de l'Empereur, qui, tous, 
avaient trait à des précautions de défense et non à des plans 
de sortie de l'île et d'attaque, ne permettait de supposer 
qu'il y songeât. Bien au contraire, de toutes ses forces, il 
se défendait d'y penser, et répétait: « L'Empereur est mort. 
Je suis un homme mort. Je ne suis plus rien. » — « On 
peut chercher, disait-il à Campbell, intercepter ma corres- 
pondance, arrêter et interroger ceux que l'on soupçonne, on 
ne trouvera rien contre moi. Pour ce qui est de Murât, il 
n'agit que d'accord avec l'Autriche. Ce serait d'un sot de 
se conduire autrement, car il courrait infailliblement à sa 
perte. On peut m'assassiner. Je découvrirai ma poitrine pour 
recevoir le poignard. » Aux patriotes italiens qui le pres- 
sentent, il répond ou fait répondre (( qu'il ne veut pas d'in- 
trigues )). Il les amène à San Martino, admirer ses six 
vaches laitières et ses deux veaux, et leur lit l'inscription de 
la Salle des Pyramides: « Napoléon est partout heureux ». 
A Porto-Longone, il leur montre son belvédère suspendu 
sur les flots, semblable à une cellule d'ermite, et que les gens 
du pays ont baptisé: (( Le réduit de Socrate ». Que lui veu- 
lent les Français .^^ — « Ils ont un autre souverain. Leur 
devoir est de ne plus penser qu'à celui-là. » Et, s'il reçoit 
des lettres lui exposant la situation du royaume, le désir de 
ses anciens sujets de retourner sous son gouvernement, il 
les lit devant tous et s'exclame : « S'ils m'aiment tant, qu'ils 
viennent me chercher. » * 

Le printemps est proche. Il a ordonné de reprendre les 
travaux des routes de l'île et ceux de San Martino, inter- 

* Campbell, p. 98, i5i, 172, i84 et 209; Larabit, p. 64; Peyrusse 
(Appendice), p. i^A; G^^ Durand, p 253; Fleury de Ghaboulon, p. io5; 
Marchand d'H , p. i34 ; Pons de l'H., p. 35i. 

(212 ) 



ET LA PEAU DU LION 

rompus par l'hiver. Devant les casernes il fait tracer des par- 
terres de gazon, et, sur les bords de la route de San Martino 
et de celle du fort du Faucon, planter 600 mûriers « qui, 
dans quelques années, serviront à l'élève des vers à soie ». 
Il étudie la botanique, son herbier sous le bras, et se pas- 
sionne pour les ouvrages d'agronomie. Il a pour livre de 
chevet la Maison Rustique. Joignant la pratique à la théorie, 
il parcourt l'île avec son escorte, à califourchon sur un 
mulet, en parlant aux paysans (( choux, raves et oignons ». 
Il leur enseigne « comment ils doivent s'y prendre pour avoir 
de bons radis et de bonne salade ». Il ne dédaigne point de 
mettre la main à la charrue et s'exerce à tracer un sillon. 
Dans les chaumières 011 il entre, il prône un légume inconnu 
dans l'île, des espèces de tubercules qu'il appelle « des 
parmentières » et que nous appelons des pommes de terre. ^ 

Maintenant que la Pianosa est en situation de se défendre, 
il revient à ses grands projets sur cet îlot de cinq lieues de 
tour. Le plan de colonisation comprend : 

(( La reconstitution d'un vignoble et de la culture de l'oli- 
vier. 

(( Le mûrier partout où on pourra en planter, et obliga- 
tion aux propriétaires de s'en servir pour marquer les bornes 
de leurs propriétés. 

1 Registre de l'I. d'E., n. i63; Marchand d'H., p. i52; Ile d'Elbe 
ET Cent Jours, p. 12; Pons de l'H., p. 280, 290 et 291. — On lit sur la 
villa de Mario Foresi, à l'Acona, non loin du cap Stella, cette inscription: 

« NAPOLÉON — PASSANT ICI, EN M D CCC XIV PRIT, DANS UN CHAMP VOISIN, 

LA CHARRUE d'uN PAYSAN ET s'eSSAYA LUI-MEME A LABOURER. MAIS 

LES BŒUFS, REBELLES A CES MAINS QUI AVAIENT SU CEPENDANT METTRE 

UN MORS A l'europe — s'échappèrent DU SILLON. » (L'origioal en italien.) 
« L'Empereur à la charrue », dessin de Charlet, représente une scène semblable, 
à Sainte-Hélène. (Voir Mémorial, 3o Décembre i8i5.) 

(2l3) 



LA PEAU DU RENARD 

(( Des arbres fruitiers, le plus possible, particulièrement 
de fruits à pépins et de fruits rouges. 

(( La prééminence aux champs de blé. 

(( La création d'une race de chevaux. 

(( Un établissement public pour l'éducation des animaux 
domestiques. 

(( Défense absolue d'introduire dans l'île des bêtes dan- 
gereuses. 

(( Des moutons et des brebis. 

(( Des plantations de pins et la constitution d'une forêt 
de chênes dont on ferait venir les glands de la Forêt Noire. » 

Il n'y aurait point de terrain perdu.* 

Enfin une partie de l'île aurait une destination sacrée. Elle 
servirait de dotation nationale et de retraite pour les Elbois 
vieillis au service de la patrie, qui y termineraient leurs jours, 
comme lui-même à San Martino, dans les joies du jardinage. ^ 

Un sergent, un carabinier, un chasseur et un Polonais ont 
demandé chacun, à la Pianosa, une concession, qui leur a 
été accordée. Ceux des grognards qui préfèrent des terrains à 
l'île d'Elbe, et n'ont point été compris dans les distributions 
antérieures, en reçoivent autour de Porto-Ferraio. L'Empe- 
reur les encourage à y cultiver des fleurs et des légumes. 
Ces donations sont faites aux officiers « en toute propriété », 
afin qu'ils soient assurés que les travaux auxquels ils se 
livreront « leur profitent à eux et à leurs enfants ». ^ 



* Pons de l'H., p. 3o5. — Par « bêtes dangereuses » l'Empereur entendait 
sans doute les sangliers et les renards, ainsi que les chèvres, à cause des dégâts 
qu'elles commettent. 

Pons de l'H., p. 3o6. 

3 Registre de l'I. d'E., n. i8i ; Gorres. imp., 21.610, 2i.65o; Labadie, 
p. 54; Pons de l'H., p. 38o. 

(ai4) 



ET LA PEAU DU LION 

Pour son propre amusement et afin de pouvoir s'offrir 
sans fatigue le plaisir de la petite chasse, l'Empereur a fait 
clore le cap Stella avec une muraille de pierres sèches et un 
fossé, et il ordonne, dans l'île, une battue de tous les lièvres 
et de tous les lapins, qui seront enfermés sous clef dans 
cette garenne. (( Trois chiens d'arrêt, autant pour la chasse 
au sanglier dans les montagnes de l'île, et six chiens courants, 
formeront, avec un valet de chiens et deux ou trois cors, 
l'équipage de chasse. » Pour l'entretien de cette meute, de 
ce parc et de cet équipage, une augmentation de loo francs 
par mois est inscrite au budget de 1 8 1 5 / Il est en pour- 
parlers pour l'achat d'une maison démontable, en bois, 
comprenant cinq pièces, qui se monte en deux heures, qui 
se démonte en une heure, et qu'un ingénieur lyonnais vient 
d'apporter à Porto-Ferraio. L'Empereur projette d'aller s'éta- 
blir avec ce domicile portatif, soit sur les pitons aigus de 
Volterraio, soit sur tous les points de l'île où le poussera 
son caprice. ^ 

Aussi les gens sérieux ne se laissent-ils point entraîner au 
flot de l'imagination populaire, qui affirme le départ immi- 
nent de l'île d'Elbe. Ni Bertrand, ni Drouot ne croient ce 
départ probable, ni même possible. Drouot, encouragé par 
l'Empereur, a songé à se marier avec une pure jeune fille 
elboise, éprise de sa gloire et de sa belle vertu. D'autres 
mariages sont près de se consommer, ou se consomment. ^ 



1 GoRRES. iMP,, 2i.64o, 21.668; Registre de l'I. d'E., n. 78; Pons de 
l'H., p. 2^7; Labadie, p. 52. — Le cap Stella est situé sur la face sud de l'île, 
entre Gapoliveri et Campo. C'est une étroite bande de terre de 2 kilomètres 
1/2 de long, sur un peu moins d'un kilomètre de large. 

^ Pons de l'H., p. 288; Marchand d'H., p. i54. 

^ Registre de l'I. d'E., n. 118 et 189; Pons de l'H., p. 171 et 174. 



( 3i5 ) 



LA PEAU DU RENARD 

Les geôliers de l'Empereur, les espions qui épient ses 
actes, ne savent non plus que penser. Leur esprit se perd à 
ce qu'ils voient et ils n'y comprennent rien. Tantôt Camp- 
bell s'effraye, tantôt il se rassure : (( Plus il considère 
l'Empereur avec soin, plus il l'étudié descendu au niveau 
des autres hommes, et moins il lui apparaît sous un aspect 
favorable. » C'est une réputation surfaite. Par moments, il 
lui semble « tout à fait résigné ». L'entente avec Murât n'est 
qu'une fable et toutes les alarmes (( proviennent de ces 
vieux canons, de ces vieilles pièces d'artillerie que l'Em- 
pereur a fait embarquer, pour les vendre à Givita-Vecchia ». 
Le Marchand d'Huiles écrit de son côté : (( Beaucoup de 
choses donnent une apparence de vérité aux nouvelles d'un 
prochain départ. Pourtant, on doit aussi faire attention aux 
travaux ordonnés dans l'île par l'Empereur, aux plantations 
auxquelles se livrent les soldats et les officiers de la Garde 
sur les terrains que Sa Majesté leur a donnés. A ce spectacle 
on finirait par se convaincre qu'il s'agit plutôt d'une instal- 
lation que d'un départ. » Gomment supposer que ce jardi- 
nier modèle, qui sème des glands de chêne, ne se considère 
pas, pour l'éternité, comme l'hôte de l'île d'Elbe ? Tout ce 
qu'il désire, c'est qu'on l'y laisse en paix, tondre ses brebis 
et fusiller ses lapins. Et, lorsque l'Empereur affirme à Camp- 
bell, en le regardant dans les yeux « qu'il sait qu'on l'ap- 
pelle, que le mécontentement va croissant en Europe, en 
Italie, en Allemagne, oii le Wurtemberg et la Bavière ne 
peuvent dissimuler leurs inquiétudes. En France, Louis XVIII 
et ses ministres ont méconnu le caractère national. Je suis 
informé, par des correspondances de la capitale, que le 
Français ressentent vivement leur humiliation présente. Le 
parti des Bourbons est peu nombreux et une guerre les 

(3,6) 



ET LA PEAU DU LION 

sauverait seule, en leur ralliant l'armée. On craint une révo- 
lution faite par les émigrés et, avec eux, un nouveau règne 
de la Terreur. C'est un torrent d'opinion qui emportera 
tout I )) — lorsqu'il dit à Drouot, en public: «Qu'en pensez- 
vous Drouot.f^ Serait-il trop tôt de partir pendant le Garna- 
val.^^ », Drouot et Campbell ne peuvent voir dans ces 
paroles et dans ces déclarations que des boutades sans consé- 
quence, trop osées pour être vraies. ^ 



Avec l'ouverture du Carnaval coïncida à Porto-Ferraio 
l'inauguration du théâtre de l'Académie, achevé en trois 
mois. La loge centrale avait été réservée à l'Empereur, que 
le rideau de scène représenta sous la figure d'Apollon banni 
du ciel, gardant ses troupeaux chez Admète et instruisant les 
bergers. Un tonnerre de bravos salua cette touchante allé- 
gorie. Au cintre était peinte, dans un médaillon, une For- 
tune sur un char. Le char était l'île d'Elbe et la Fortune sym- 
bolisait (( le héros du siècle » qui faisait la prospérité de 
l'île. Les comédiens étaient arrivés à point nommé, cabotins 
de rencontre (( qui ne tenaient pas un premier rang, ni même 
un second ». Mais se montrer trop exigeant eût été de mau- 
vais goût et Sa Majesté donna le signal des applaudissements. 

Après le spectacte, il y eut bal travesti sur la scène, jus- 
qu'à sept heures du matin. Pauline y parut en Napolitaine, 



* Campbell, p. m, i6i, 171, i85, 198 et 2o3 ; Marchand d'H., p. lao 
et 159. 



( 217 ) 

a8 



LA PEAU DU RENARD 

et, au bal suivant, car les fêtes se multiplient, en bergère de 
l'île de Procida. Un magasin de modes s'ouvre dans la ville. 
Jamais on ne s'est tant amusé. Le Théâtre du Palais com- 
plète son organisation et l'Empereur lui fait brosser des 
décors. * 

Les alertes d'assassinat ne discontinuent point cependant. 
Lorsque I'Ingonstant avait failli sombrer, l'enseigne de vais- 
seau Sarri avait jeté à la mer, dans un chapeau de toile cirée, 
une note manuscrite, qui lui avait été remise en Corse et 
qui avertissait l'Empereur de continuer à se garer de Bruslart. 
Une autre note, parvenue au juge policier Poggi, le préve- 
nait qu'un ancien magistrat, destitué par l'Empereur deux 
ou trois ans auparavant, arriverait à l'île d'Elbe pour se ven- 
ger. Le signalement était précis. Le magistrat débarque 
et est aussitôt filé. On apprend que c'est en plein théâtre 
qu'il accomplira son crime. Longtemps avant le lever du 
rideau, la salle est occupée par tous les fidèles de l'Empe- 
reur. Les militaires sont armés jusqu'aux dents. Les fonc- 
tionnaires civils ont bourré leurs poches de pistolets et de 
poignards. L'assassin prend place à côté de l'administrateur 
des Mines, qu'il avait autrefois connu. (( Alors, dit Pons, 
tous les yeux se portèrent sur nous. Les regards du com- 
mandant Mallet flamboyaient. Ils me criaient : « Ne le 
manquez pas, dès qu'il fera un mouvement. » L'Empereur 
ne vint point au spectacle, ce qui évita un malheur. » La 
dénonciation était une infamie, l'effet d'une vengeance pri- 

1 LabORDE, p. 4l ; POKS DE l'H., p. 2^3 et 246; LaBADIE, p. 54; GORRES. 

IMP , 21.665. — Le théâtre de Porto-Ferraio existe toujours, ainsi que les deux 
peintures, du rideau et du cintre. Il comprend quatre étages de loges et une 
galerie, et peut contenir près d'un millier de spectateurs. La société de « l'Aca- 
démie » en est restée propriétaire. 

(.18) 



ET LA PEAU DU LION 

vée, d'une vendetta entre le magistrat incriminé et le dénon- 
ciateur. L'alerte avait été chaude. Elle laissa une pénible 
impression. * 

Mais laisser aller, besoin de s'étourdir tandis que l'on ne 
sait quelles catastrophes marchent dans l'ombre, fatalisme 
qui commande de jouir de la vie puisque demain peut-être 
on sera mort, la consigne est de secouer les soucis. 

On voyait aux soirées, jadis si austères, des Mulini, la 
femme d'un officier polonais montrer sa jambe en dansant 
le fandango, au bruit joyeux des castagnettes, et Cambronne, 
rouge et s' épongeant le front, y courir des galops avec Pau- 
line, tout ému de sentir contre sa tunique de vieux soudard 
la chair palpitante et rose de cette belle femme, sœur de 
son Empereur. 

Aux représentations de comédie du Théâtre de l'Académie 
l'Empereur propose d'adjoindre des représentations d'opéra. 
Le 3 Février, il écrit à Bertrand à ce sujet : (( C'est une dé- 
pense de 4o.ooo francs par an. J'accorderai une subvention 
de I2.000 francs. Une troupe italienne demande 12.000 
francs pour trois mois. C'est bien cher. En la prenant à 
l'année, on l'aurait sans doute pour 36. 000 francs. Une 
autre troupe demande 5. 600 francs par mois. On lui propo- 
sera 2.600 francs, ou même 2.000 francs, sans l'orchestre. 
La note ne porte que quatre hommes. Quatre hommes ne 
font pas une troupe. Il faut des femmes. Eclaircir cela. » 
Quant à l'orchestre, c'est celui des 20 musiciens de la 
Garde qui servira, accompagnant de ses clarinettes, de 
ses cors et de ses flûtes, les roulades des Clorinde et des 
Armide. Une loge pour ce remarquable spectacle coûtera, 

^ Registre de l'I. d'E., p. 4 et 5 (Note) ; Pons de l'H., p. 162. 

(2»9) 



LA PEAU DU RENARD 

par abonnement, dix sous. Porto-Ferraio « devient une 
autre Capoue ». * 

Enfin, à l'occasion des funérailles du Carnaval, le Mer- 
credi des Gendres, 8 Février, une inénarrable mascarade se 
promena dans les rues de Porto-Ferraio. (( Le commandant 
Mallet conduisait le cortège, habillé en sultan, avec les 
cachemires de la princesse Pauline, fier comme Artaban 
et monté sur le cheval blanc de l'Empereur », le fameux 
cheval blanc, hier demi-dieu lui-même. (( A côté du 
commandant Mallet, le capitaine Schultz représentait Don 
Quichotte à s'y méprendre, car il mesurait cinq pieds neuf 
pouces et était aussi maigre que son cheval, qui était bien 
la haridelle la plus haridelle de l'île ». Tout l'état-major 
suivait, vêtu « de beaucoup d'autres beaux costumes », 
tandis que la Garde avinée acclamait sur le seuil des caba- 
rets. ^ 

Gette fois, c'était bien la fin, la fin dans la pitrerie et le 
grotesque ! C'était aussi, surenchérissait l'armée des poli- 
ciers secrets, la fin dans la pourriture et l'ignominie. L'Em- 
pereur, disaient-ils, rongé de maladies honteuses, était 
l'amant incestueux de sa sœur Pauline, toujours prête à se 
livrer à tous, et qui l'aimait tant ! Plongé dans ses débauches, 

* Pons de l'H., p. i55; Mémoire aux Puis. All., p. io5 ; Gorres. 
iMP., 31.671. — Il y a une erreur de chiffres dans la Correspondance. Ce n'est 
pas 1.900 francs d'abonnements par mois, qu'il faut lire, mais i.ooo francs, soit : 
12.000 francs par an, ou, pour chacune des 66 loges que compte le théâtre, 
5o centimes par jour. Les recettes de la galerie étaient, en plus, estimées à 
44 francs par soirée. 

2 Pons de l'H., p. 244- — Nous avons dit (p. io5) que « le Cheval Blanc » 
de l'Empereur se dédoublait en deux chevaux : Le Tauris et l'Intendant, dit 
« Coco ». C'est évidemment de ce dernier, qui servait aux parades, qu'il 
s'agit ici. 

( 220 ) 



ET LA PEAU DU LION 

ce n'était plus qu'une loque humaine, indigne de faire peur 
à un enfant. ^ 

Les journaux du Gouvernement bourbonnien et les libel- 
listes à sa solde répandaient triomphalement ces nouvelles. 
Ils ne parlaient plus (( du nommé Napoléon », (( du par- 
venu d'Ajaccio », que comme « d'un aventurier qui avait, 
un temps, opprimé la France, un saltimbanque qui contre- 
faisait Mahomet, et que toutes ses victoires n'avaient pu 
sauver du ridicule ». Maintenant (( il était pareil au roi 
d'Haïti, qui règne sur des singes et sur des nègres » et, 
prenant goût à l'anthropophagie, se repaissait, dans son 
délire, de la chair de ses sujets. Afin de mieux rassurer l'opi- 
nion, ils ajoutaient que, tout autour du rocher oii agonisait 
cet être misérable et « pourri », malade, par surcroît, d'une 
fluxion de poitrine qui allait bientôt l'emporter, la mer 
était couverte de vaisseaux anglais et français qui ne per- 
daient de vue aucun de ses actes, et ne laisseraient pas une 
simple barque forcer leur blocus. Les émissaires qu'il ten- 
tait d'envoyer sur le continent étaient saisis et (( enfermés 
dans une prison murée ». En regard des somptueux por- 
traits (( du Glorieux Roi de France », sous lesquels on 
lisait : (( Dieu créa Louis XVIII et se reposa » , les carica- 
tures accrochées aux vitrines des libraires montraient « le 
poussif souverain de l'Ile des Mines » entouré de bossus et 
d'estropiés, décrétant « des levées en masse de 3o hommes », 



* Hérisson : Cabinet Noir, p. i3i ; Waldbourg-Trughsess, p. 34 ; 
Lettre de Caroline au C^l Fesch, dans N"e Revue Rétrospective, II, 
p. i5o. — C'était une manie de donner à Pauline le monde entier pour amant. 
On lui attribuait jusqu'à Drouot (Mémorial de Sainte-Hélène, ii Mars 1816), 
et on la rencontrait soi-disant, le soir, à Livourne, où elle venait faire l'amour, 
habillée en homme I (Rapport d'espion, cité par M. Pellet, p 68.) 



( 221 ) 



LA PEAU DU RENARD 

ou se promenant sur le rivage, en costume de Robinson, 
avec un bonnet de fourrure sur la tête, un parasol à la main, 
et, sur l'épaule, en guise de perroquet, son aigle plumé. * 

Talleyrand, qui connaissait son ancien patron et lui savait 
plus d'un tour dans son sac, hochait la tête à ces histoires 
et ne cessait de répéter qu'il fallait se défaire « de l'homme 
de l'île d'Elbe ». On lui répondait: Plus tard ! — S'il insis- 
tait, on suspectait sa prétention d'être plus clairvoyant que 
les autres, on lui demandait s'il recevait les confidences de 
l'Empereur et s'il n'était pas mêlé « à cette diablerie ». En 
vain Fouché, à qui personne ne demandait son avis, avait 
écrit au comte d'Artois que Napoléon à l'île d'Elbe était 
pour la France et pour l'Europe (( ce que le Vésuve est pour 
Naples ». En vain Hyde de Neuville, qui trouvait que (( mort, 
l'Empereur serait encore à craindre », sonnait la cloche 
d'alarme et proposait de transporter le roi de l'île d'Elbe en 
Amérique, dans un asile digne de lui, afin que l'on eût l'es- 
poir qu'il s'y tiendrait tranquille ; en vain, il affirmait que ses 
réclamations au sujet de Marie-Louise et du Roi de Rome 
n'étaient plus que pour tromper l'opinion, et qu'il ne tenait 
nullement à avoir près de lui cette femme et cet enfant qui 
ne pourraient que gêner ses mouvements. On le traitait de 
visionnaire et on l'assurait que la croisière de Corse parait à 
tout péril. 

Le i6 Février, l'Empereur règle les comptes du budget de 
la Guerre de l'année écoulée, et commande d'établir celui de 
l'année courante. 

1 Journal des Débats, 4. i3, et 3o Décembre i8i/i, et passim; Fleur y de 
Ghaboulon, p. loi (Note); Ghautard, p. 87; Marchand d'H., p. i5o; 
Pamphlets divers : Gonstitution donnée par Buonaparte aux habitants 
DE l'Ile d'Elbe; Robinson dans son île, etc.; Estampes diverses. 

( 222 ) 



ET LA PEAU DU LION 

Le 19 Février, il ouvre un crédit de ^o.ooo francs pour 
les ponts et chaussées « somme qui sera à dépenser dans 
les mois de Mars, Avril, Mai, Juin et Juillet, à raison de 
8.000 francs par mois ». Il s'occupe de sa villégiature de l'été 
prochain au Monte Giove, de son installation à La Madone, 
qu'il veut plus confortable, et avec plus d'hommes pour le 
garder. Une partie de la Cour le suivra et habitera Mar- 
ciana Alta. (( Monsieur le Comte Bertrand, mon intention 
étant d'aller vers la mi-Juin, ou au commencement de Juil- 
let, à Marciana, il est nécessaire de commencer les travaux 
vers le mois d'Avril et de faire connaître les maisons qui 
pourront être occupées par Madame, la Princesse Pauline, la 
Comtesse Bertrand, et le Comte Drouot. Une commission sera 
chargée de choisir ces maisons et de les louer pour Juillet, 
Août et Septembre. Vous me présenterez un état des répara- 
tions utiles. Je logerai à l'ermitage. Agrandir la pièce qui 
me sert de cabinet de travail. Transporter la cuisine de l'autre 
côté de la chapelle. Une baraque en bois suffira. Il faudra une 
maison pour mes gens, une pour mon écurie, une pour ma 
garde, ne pouvant avoir avec moi moins de 5o hommes. 
Faites faire le devis de ces travaux. ))^ 

Le 21 Février, il visite la maison démontable, que 
son inventeur expose à la curiosité publique. Il l'examine 
en détail, la marchande, et s'en fait expliquer le méca- 
nisme. 

Le 22 Février, il s'occupe de la comptabilité des salines, 
et d'organiser, pour l'avenir, leur exploitation directe par 
l'Etat. Il ordonne l'adjudication d'une route à exécuter, le 
long de la mer, à Porto-Longone, sur une mise à prix 

* GORRES. IMP., 21.673, 21.676, 21.677. 

( 223 ) 



LA PEAU DU RENARD 

maxima de 2.5oo francs. (( Il faudra trois petits ponts près 
de Capoliveri ». * 

Campbell, depuis le i6, est absent de l'île d'Elbe. Il est 
dans une période d'inquiétude. Il a rédigé, le i5, pour lord 
Castlereagh, une dépêche alarmiste qu'il hésite à envoyer, 
car il craint qu'on ne se moque de lui, et Castlereagh lui a 
recommandé « d'éviter toutes dépenses non nécessaires, de 
n'expédier de courriers spéciaux que dans les cas urgents 
et qui en valent la peine ». Il s'est donc fait porter à Livourne, 
par la corvette anglaise PARTRmcE, afin de se rendre, de là, 
à Florence, et d'échanger ses vues, comme il en a coutume, 
avec le ministre autrichien. A Florence, il se croise avec un 
sous-secrétaire d'Etat anglais, Mr. Cooke, qui arrive jus- 
tement du Congrès de Vienne, et auquel il expose le motif de 
son voyage, ses craintes à propos de l'Empereur, son incer- 
titude pour l'envoi de sa dépêche à lord Castlereagh. Il sort 
son papier de sa poche, et le lui lit. Le sous-secrétaire 
d'Etat éclate de rire: (( Napoléon... Qu'est-ce que c'est 
que çdi? Retournez en paix à l'île d'Elbe, colonel. Il ne peut 
rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense à son sujet, 
répondez-lui que personne ne songe plus à lui en Europe. Il 
est complètement oublié. C'est comme s'il n'avait jamais 
existé. » 

Campbell se sentit soulagé par cette déclaration. «Il était, 
dit-il, réellement très perplexe en présence de la conduite de 
l'Empereur et devant ses inconsistances apparentes. Mais, 
après les remarques de Mr. Cooke, je commençai à penser 
qu'en observant l'Empereur de trop près je m'étais faussé le 

1 Marchand d'H., p. 169; Registre de l'I. d'E., n. i83; Gorres. imp., 
31.678. 

( ^22/, ) 




4^ 




LA SIONORINA SiiUARCI AVEC LA ROBli DE SATIN BLA.\C QUE S0.\ AIEULIC 
PORTAIT AUX MULINI, A LA COUR DE NAPOLEON. 



4^ 




ET LA PEAU DU LION 
jugement, et que je m'étais laissé aller à des appréhensions 



exagérées. »* 



Il demeura à Florence et à Livourne, une huitaine encore. 
Quand, le 28 Février, il revint à l'île d'Elbe, l'Empereur 
n'y était plus. 



Ainsi le renard avait vaincu. Le lion, trop faible, s'était 
affublé de sa peau, et, comme la bête fouinarde qui, lorsqu'elle 
se voit captive, suit docilement la corde qui la tient, jusqu'au 
moment où le chasseur ayant cessé de se défier, d'un brusque 
mouvement, elle se dégage et s'échappe, l'Empereur, fei- 
gnant de courber l'échiné, avait trompé tout le monde et 
bafoué l'Europe. 

Le premier ordre relatif au départ, si le souvenir de celui 
à qui il fut donné est exact, est de Janvier. Le sellier Vincent 
reçut dans le courant de ce mois l'ordre de démonter 
deux berlines dorées, venues de Fontainebleau avec la Garde, 
et de les emballer « pour Rome ». Il fit ce qu'on lui com- 
mandait, et les déposa, emballées, après en avoir numéroté 
chaque pièce, dans les magasins du port, prêtes à être 
embarquées. Ces deux berlines n'étant pas d'un usage jour- 
nalier, le fait passa inaperçu. Vincent lui-même n'y attacha 
point d'importance.^ 

Puis, c'est Pons qui reçoit directement de l'Empereur, 
par le mameluck Ali, une lettre confidentielle lui demandant 

* GaMPBKLL, p. 147, 212 et 21 3. 

2 Sellier Vincent, p. 869. 

( 225 ) 

39 



La peau du renard 

un rapport « sur les moyens d'organiser une flottille expédi- 
tionnaire )). — (( Une llotlille expéditionnaire! C'était dire: 
(( Je veux partir! » Je rédigeai le rapport et Sa Majesté, 
faisant appel à ma vertu républicaine, me recommanda un 
silence absolu. » Ce premier projet resta sans exécution. * 

Dans les premiers jours de Février, le trésorier Peyrusse 
est avisé d'avoir à se transporter avec sa caisse au fort Stella, 
qui domine le goulet, et d'où, en cas de blocus, de coup de 
main et de fuite précipitée, on peut s'embarquer en descen- 
dant à pic le long de la falaise, sans passer par le port ni 
traverser la ville. (( J'en savais assez, dit Peyrusse, pour 
pressentir les motifs de ce déplacement. Je fis, secrètement, 
quelques provisions en farines, en vin, en pommes de terre 
et en bœuf salé, et j'attendis les événements. » ^ 

Le i6 Février, jour du départ de Campbell pour Florence, 
l'Empereur, tout en ordonnant de préparer le budget de la 
Guerre de i8i5, écrit à Drouot : « Donnez l'ordre que 
le brick soit viré sur quille, qu'on revoie son cuivre, que les 
voies d'eau soient bouchées, qu'on refasse son carénage, tout 
ce qui est nécessaire enfin pour qu'il puisse tenir la mer. Il 

^ Pons de l'H., p. 198, 873 et 874; Mémoire aux Puis. All., p. 95 et 
109 (Note). — « Je ne me suis confié qu'à Pons, et parce que sa coopération 
m'était indispensable pour préparer les bâtiments de transport dont je ne 
pouvais me passer », a déclaré l'Empereur à Montholon (Captivité de Sainte- 
Hélène, II, p. ig5). Cette première conversation de l'Empereur et de Pons 
relative au départ, et dont Pons ne donne pas la date, eut lieu vraisemblablement 
ou Janvier. Il est impossible, en tous cas, de ne pas la rapprocher de l'ordre 
d'emballage des voitures, reçu par le Sellier Vincent, et du naufrage de l'IrscoN- 
STANT, qui eut lieu en ce môme mois. N'est-ce pas ce naufrage qui, suivant ces 
deux ordres, vint entraver les projets de l'Empereur ? ou est-ce lui qui, les 
précédant, avait averti l'Empereur qu'il était temps de songer au retour avant 
une catastrophe nouvelle ? 

'^ Peyrusse, p. a68. 

( 'J2i} ) 



ET LA PEAU DU LION 

sera peint comme un brick anglais. On le réarmera, on lui 
donnera du biscuit, du riz, des légumes, du fromage, moitié 
de l'approvisionnement en eau-de-vie et l'autre moitié en 
vin, de l'eau pour 120 hommes pendant trois mois, de la 
viande salée pour quinze jours. Afin d'économiser, le vin sera 
fourni par ma cave. Je désire que, du 2 4 au 25 de ce mois, 
il soit en rade et prêt comme il est dit ci-dessus. On fera de 
tout cela un devis que vous me présenterez demain. Faites- 
moi connaître le nombre de chaloupes que le brick peut porter. 
Je désire qu'il y en ait autant que possible. » La première par- 
tie de cet ordre, concernant le virage sur quille et le radoub 
du brick, était nécessitée par le mauvais état de FInconstant, 
que son naufrage avait gravement endommagé et qui, quoi- 
que réparé et très ménagé depuis, avait recommencé à faire 
eau. L'opération ne pouvait surprendre ni Drouot, ni per- 
sonne. La seconde moitié de la lettre, peinture semblable à 
celle d'un brick anglais, approvisionnements pour trois mois, 
chaloupes à rajouter au nombre réglementaire, était plus 
énigmatique. Drouot comprit évidemment que quelque 
chose d'insolite se préparait, mais il n'avait pas à demander 
d'explication, puisque l'Empereur ne lui en donnait point. 
Le surlendemain, 18 Février, maîtres-charpentiers et calfats 
s'attaquaient au brick tiré à terre. ^ 

Le même jour encore, 16 Février, l'Empereur rédigeait 
pour Pons l'ordre de noliser deux gros bâtiments de trans- 
port de Rio (( bricks ou chebecs, au-dessus de 90 tonneaux, 
les plus grands possible », et de les amener à Porto-Ferraio, 
l'un avec une cargaison de bois prise à la base du Monte 



* GoRRES. iMP., 21.674; Pons de l'H., p, 36i ; Marchand d'H., p. i53 
et i58. 



( 227 ) 



LA PEAU DU RENARD 

Giove, l'autre avec toutes les munitions de guerre disponibles 
dans la citadelle de Porto-Longone. 

Pons, à qui Drouot transmit cet ordre, leso, comprit sans 
peine que c'était le projet de départ qui, cette fois, s'exécu- 
tait.' 

Le 20, une pinque ou polacre marseillaise, le Saint- 
Esprit, jaugeant 200 tonneaux et allant de Gênes à Naples, 
fait relâche à Porto-Ferraio afin de s'abriter d'un coup de 
vent. Elle reçoit « pour Naples » les deux berlines démon- 
tées en Janvier, le landeau café au lait, des caisses d'argenterie 
et différents paquets. ^ 

Le 21, tandis que l'Empereur visite la maison portative 
et que Pauline se promène en gondole dans le golfe, en com- 
pagnie de Madame Mère, les capitaines d'habillement s'occu- 
pent de fournir des uniformes complets à la troupe et deux 
paires de souliers à chaque soldat. ^ 

' GoRRES. iMP., ai. 675; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 35; Mémoire aux 
Puis, All., p. 109. — C'est à la base du Monte Giove, près Rio, et non à 
celle du Monte Giove de Marciana, que Pons devait charger du bois. Ce bois 
était celui que prenait autrefois avec lui tout bâtiment qui allait faire campagne. 
Il devait servir à réparer les avaries et à boucher les voies d'eau qui se produi- 
raient soit sur le bâtiment lui-même, soit dans ses chaloupes, (cloisons, pont, 
bordage, avirons). Aujourd'hui encore on embarque du bois de rechange, mais 
en moins grande quantité, puisque les navires sont presque entièrement cons- 
truits en fer ou en acier. Enfin l'on embarquait aussi du bois pour la construc- 
tion de radeaux, en cas de naufrage, et, sur les navires de guerre, de débarque- 
ment de troupes. 

2 Marchand d'H., p. i56 et 169; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 35; Sel- 
lier Vincent, p. 370; Peyrusse, p. 271. — C'est la même pinque que, par une 
erreur de mémoire évidente, Peyrusse ne fait arriver que dans la nuit du 2 4 
au 25. La « pinque » était, comme la « polacre », un gros bâtiment de com- 
merce, à deux ou trois mâts, muni de voiles latines, et pouvant s'aider de rames. 
Les transports de Rio, envoyés par Pons, étaient des « felouques ». (Voir p. 96.) 

3 Marchand d'H., p. i58 et 169. 

( 228 ) 



ET LA PEAU DU LION 

Le 12 2, ordre de retirer de la Pianosa les chevaux de la 
cavalerie polonaise. Sur I'Inconstant remis à flot, et sur le 
chebec TÉtoile qui appartient à l'Empereur, l'embarquement 
commence de caisses de cartouches, de ballots d'équipements, 
et de munitions diverses. Cela, à la nuit tombée. ^ 

Dans la journée, l'Empereur est allé voirPeyrusse. Il entre 
sans se faire annoncer, et va vers la fenêtre, qui donne sur 
les casernes de la Garde. Il regarde les plantations que font les 
soldats, les parterres qu'ils dessinent, et déclare qu'il est sa- 
tisfait de voir se développer chez ces braves le goût de l'hor- 
ticulture. L'Intendant Balbiani était présent. Il sentait que sa 
présence gênait l'Empereur, mais il n'osait pas se retirer, 
de peur de commettre une faute d'étiquette. L'Empereur sor- 
tit, et, quelques instants après, Peyrusse était mandé aux 
Mulini. La porte du cabinet impérial se referma sur lui. 
(( Ehl bien, Peyrousse, débuta l'Empereur, qu'est-ce qu'on 
dit de nous.t^ Que vous disait l'Intendant.^» — « Sire, au 
moment où Votre Majesté m'a fait l'honneur de venir chez 
moi, nous causions des bruits qui circulent en ville, que 
Votre Majesté irait rejoindre le Roi de INaples. » — (c Vous êtes 
deux nigauds. » Et se rapprochant de son trésorier, en lui 
tapotant les joues : « Avez-vous beaucoup d'argent, Peyrousse ^ 
Combien pèse un million en or.^^ Combien pèsent loo.ooo 
francs ? Combien pèse une malle de livres '^ Prenez des 
malles. Mettez-y de l'or, et par-dessus, des livres de ma bi- 
bliothèque. Renvoyez votre monde. Faites vous-même vos 
emballages. Sanglez vos malles. Ecoulez votre argent blanc. 
Payez. . . Mais ne payez pas. . . Je crois inutile de vous dire de 
tenir tout ceci secret. » 

* Marchand d'H,, p. i6o. 

( 529 ) 



LA PEAU DU RENARD 

Peyrusse, abasourdi de ce discours à la suite duquel 
l'Empereur l'avait congédié sans rien dire de plus, alla trou- 
ver Drouot. Drouot était lugubre. (( Je cherchai à le pres- 
sentir sur nos futures destinées. Il me regarda fixement 
et demeura boutonné. » Peyrusse se mit à emballer les 
i.863.5oo francs qui lui restaient en caisse. * 

Si Drouot n'avait pas été, d'une façon formelle, prévenu 
par l'Empereur, il ne pouvait conserver aucun doute sur le 
départ, d'autant que les embarquements de munitions s'opé- 
raient par ses soins. Il avait fait appeler le sellier Vincent 
et lui avait demandé si sa selle de campagne était en état. Sur 
la réponse affirmative du sellier, il lui prescrivit d'y ajouter 
un coussinet, des courroies de porte-manteau, et un étui de 
portefeuille (( afin de se rendre, dit-il, à Marciana, travailler 
avec l'Empereur et tirer des plans )).^ 

Le 23, les approvisionnements de bouche parviennent à 
Porto-Ferraio, du continent et de l'intérieur de l'île. Ils sont 
aussitôt embarqués sur le chebec et sur le brick, ainsi que 
des tonneaux d'eau douce. ^ 

Les préparatifs en étaient là, lorsque, le 24, à lo heures 
du matin, la corvette anglaise qui a conduit Campbell à Li- 



* Peyrusse, p. 269 et p. 334 {Compte en caisse au sa Février). — On laissait 
en outre, derrière soi, en comptes courants publics et privés, à l'île d'Elbe, à 
Gênes et à Rome : 387.880 fr. 87 c. 

2 Sellier Vincent, p. 369. 

3 Marchand d'H., p. 161. — Nous avons vu que l'Empereur avait ordonné 
que ces approvisionnements seraient « pour 120 hommes pendant trois mois ». 
C'est qu'en effet l'Empereur avait à embarquer, non pas 120 hommes, mais plus 
d'un millier, ce qui donnait à peine une dizaine de jours de vivres, et il fallait 
prévoir le cas où, poursuivi par la croisière française ou par la corvette anglaise, 
il serait contraint de rebrousser chemin et de revenir chercher un refuge en Italie 
ou en Corse. 



( 23o) 



ET LA PEAU DU LION 

vourne, voilà huit jours, et qui doit l'y attendre, pour le 
ramener à l'île d'Elbe, apparaît sur l'horizon. Alerte. Va-t-il 
falloir, brusquant le dénouement, s'emparer du navire ennemi, 
de vive force ou par surprise, faire prisonnier l'équipage, 
et Campbell lui-même, s'il est à bord.î^ C'est une lutte ter- 
rible, a l'issue incertaine, avec l'Angleterre un casus belli 
certain, qui s'apprête peut-être. Tout mouvement suspect est 
interrompu dans le port. 

La corvette ne ramène point Campbell. Elle amène six 
touristes anglais que le capitaine Adye accompagne aux Mu- 
lini, par le chemin détourné qui longe les remparts, afin de 
n'être point remarqué dans cette démarche toute officieuse. 
Après une heure de cordiale conversation avec l'Empereur, 
il va saluer le maréchal Bertrand qui s'enquiert de Campbell 
et de la date exacte de son retour, et il redescend vers le port. 
11 s'arrête à regarder les soldats de la Garde, occupés à 
charrier de la terre dans des brouettes et à planter des arbres, 
et regagne sa corvette, sur laquelle il repart dans l'après- 
midi. A peine a-t-il repris le large, surveillé par les lunettes 
des sémaphores et par un petit bateau qui part à sa suite en 
feignant de pêcher, que reprend l'embarquement de l'artil- 
lerie, des bombes et des fusils. ^ 

Nouveau contre-temps. L'Empereur a envoyé un courrier 
à Rio Marina, afin de prévenir Pons que, si les deux trans- 
ports qu'il doit amener à Porto-Ferraio avec les munitions 
de guerre de Porto-Longone et le bois de Giove, ont ter- 
miné leur chargement, il ne se mette pas en route avant 
le lendemain, de crainte d'une rencontre avec la corvette 

* Campbell, p. 227; Peyrusse, p. 371; Marchand d'H,, p. 162. — Les 
bombes devaient servir, durant la traversée, au cas de bataille et d'abordage 
avec un autre navire. 

( 23l ) 



LA PEAU DU RENARD 

anglaise. Le courrier arrive au moment où les transports 
viennent de partir et où la corvette, cachée par la montagne, 
débouche en face d'eux, ayant le cap sur Palmaiola. Virer 
de bord, et rentrer à Porto-Longone ou à Rio, n'était plus 
possible sans s'exposer aux soupçons « de l'Argus britanni- 
que )). Pons prit un autre parti. Il écrivit à Campbell, que, 
lui aussi, il croyait sur la corvette « en l'invitant à un dîner 
qu'il donnerait la semaine suivante ». Un homme intelligent 
fut dépêché dans un canot, avec la lettre. Ce fut le capitaine 
Adye qui la reçut. Il promit de la transmettre à Campbell et 
remercia en son nom. Il demanda où allaient les deux trans- 
ports et quel était leur chargement. La question avait été 
prévue. Le messager répondit qu'ils étaient chargés de minerai 
pour la Romagne. La corvette continua son chemin, voulut 
faire escale à Palmaiola, où les factionnaires déclarèrent que 
le règlement s'y opposait, et remit le cap sur Livourne. Les 
bâtiments riais entraient, le soir, à Porto-Ferraio. ' 

L'Empereur ne s'expliquait toujours pas. Les grognards, 
qui ont été reformés en quatre compagnies, demeurent per- 
suadés qu'il ne s'agit pour l'instant que « de les faire trotter 
dans l'île » et que, si on part, « ce sera dans un mois ». 

Le 25, les effets de campement sont réunis, la giberne des 
soldats est garnie de cartouches, le bataillon corse fait l'exer- 
cice à feu, puis est consigné dans ses casernes, afin d'empê- 
cher de sa part toute velléité de désertion. Le commandant 
Mallet, du fort du Faucon, observe la mer et si la corvette 
anglaise ne reparaît pas. L'embargo est mis sur l'île. 

L'Empereur, se prétendant indisposé, ne se montra pas 



^ Pons de l'H., p. 38o; Campbell, p. 328; Peyrusse, p. 371; Ile d'Elbe 
ET Cent Jours, p. 35. 



( 232 ) 



ET LA PEAU DU LION 

de la journée. Il désirait éviter les interrogations importunes. 
Porto-Ferraio s'agitait. A la fin de la journée, il reçut en 
audience une délégation des Corps Constitués, qui lui témoi- 
gna la douleur et la joie que ressentaient à la fois ses sujets, 
à le voir les abandonner « pour reprendre le chemin de la 
gloire )) . Il remercia la délégation des sentiments qu'elle lui 
exprimait et se tint dans de vagues généralités. * 

Il s'ouvrit seulement à sa mère, ce soir-là. Après le dîner 
il était, avec elle et Pauline, à jouer aux cartes, aux Mulini. 
Il semblait plus gai que de coutume. Soudain il interrompit 
la partie, et quitta la pièce. Ne le voyant pas revenir, Madame 
Mère se leva, alla à la porte, et l'appela. Mais le chambellan 
de service lui dit que l'Empereur était descendu au jardin. 
Elle y descendit. 

La lune scintillait, brillante, entre les feuillages, et l'Em- 
pereur se promenait à pas précipités dans les allées, dont le 
gravier craquait sous ses pieds. Puis il s'arrêta, et, s'ap- 
puyant la tête contre un figuier : a II faudra bien pourtant 
que je le dise à ma mère î » s'écria-t-il. Celle-ci, s'avançant 
à ces mots, lui demanda avec impatience quelle pensée le 
tourmentait. — (( Oui, ma mère, il faut que je vous le dise, 
lui répondit-il après une hésitation, feinte ou réelle. Mais je 
vous défends de répéter mes paroles à qui que ce soit, pas 
même à Pauline. Je pars la nuit prochaine. » — « Pour aller 
oii.^ )) — (( A Paris. Quel est, là-dessus, votre avis ? » Il avait 
embrassé, en souriant, le front stoïque de celle qui avait déjà 
par lui subi tant et de si rudes angoisses, et qui le pria de 
la laisser réfléchir un instant afin « qu'elle pût oublier qu'elle 
était mère et réprimer en elle toute faiblesse ». — « Si vous 

' Pons de l'H., p. 38i ; Marchand d'H., p. i63, i64 et i65. 

( 233 ) 

3q 



La peau du RÈNARi) 

devez mourir, mon fils, dit-elle enfin, le ciel qui n'a pas 
voulu que ce soit dans un repos indigne de vous, ne voudra 
pas, j'espère, que ce soit par le poison, mais l'épée à la main. » 
Et ce fut tout. ' 

L'Empereur s'occupa, une partie de la nuit, à rédiger et à 
faire imprimer trois proclamations, qui seraient prêtes pour 
l'heure oii il débarquerait en France. Deux en son propre 
nom, au Peuple et à l'Armée, la troisième que la Garde si- 
gnerait pendant la traversée, après l'avoir censément rédigée 
elle-même et spontanément adressée à ses frères d'armes, 
généraux, officiers et soldats. ^ 

^ Récit de Madame Mère a Mlle Rosa Mellini, demoiselle d'honneur, 
cité par Larrey, II, p. 53 1. 

2 « Français, la défection du duc de Gastiglione livra Lyon sans défense à nos 
ennemis. L'armée dont je lui avais confié le commandement était, par le nombre 
de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à 
même de battre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé. La trahison du 
duc de Raguse livra la capitale... Français, dans mon exil j'ai entendu vos plaintes 
et vos vœux. J'ai traversé les mers au milieu de périls de toute espèce. J'arrive 
parmi vous, reprendre mes droits qui sont les vôtres... » — « Soldats, nous 
n'avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, 
leur pays, leur prince, leur bienfaiteur... Reprenez ces aigles que vous aviez à 
Ulm, à Austerlitz, à léna, à Eylau, à Friedland, à Eckmûhl, à Essling, à Wagram, 
à Lûtzen, à Smolensk, à la Moscowa, à Montmirail ! La victoire marchera au 
pas de charge... » — « Soldats, camarades, nous vous avons conservé votre Empe- 
reur. Nous vous le ramenons au milieu de mille dangers. Foulez aux pieds la 
cocarde blanche, elle est le signe de la honte... » Ces proclamations enflammées 
où l'Empereur reprenait les événements à l'heure de son départ de France et où 
sa pensée devançant ses actes, il annonçait « qu'il avait traversé les mers », 
portent dans la Correspondance Imp. la date du i^^ Mars i8i5, golfe Jouan, et 
l'Empereur a nié qu'elles aient été imprimées à Porto-Ferraio (Ile d'Elbe et 
Cent-Jours, p. 4o). Mais elles existent aux Archives Etrangères avec celte 
mention : « Porto-Ferraio, chez Broglia, imprimeur du Gouvernement » 
(Houssaye j8i5, p. 192 et 206). Les bouts de papier griffonnés, trouvés dans 
la chambre de l'Empereur après son départ, étaient probablement les brouillons 
de ces proclamations. (Voir p. 243.) 

(234) 



ET LA PEAU DU LION 

Le lendemain matin, 26, un dimanche, à la réception habi- 
tuelle de son lever, il parla. 

Les autorités civiles et militaires, jusqu'aux simples adju- 
dants, furent invitées par Bertrand à se rendre aux Mulini. Les 
règles de l'étiquette furent suspendues. Ceux même qui d'or- 
dinaire n'avaient pas le droit d'entrer, trouvèrent le passage 
libre. L'Empereur parut. « Il était transformé. On aurait 
cru qu'on le voyait pour la première fois. Son air était grave, 
mais calme, et sa parole émue allait à l'âme. Une légère 
fatigue de ses traits trahissait qu'il avait dû longtemps 
veiller. Selon sa coutume en ces sortes de cérémonies, 
il débuta par des questions oiseuses, puis, sans transition, il 
annonça qu'il partait le soir même. Ce n'était pas la foudre 
qui venait de tomber ; mais on avait cru l'entendre. L'Em- 
pereur rentra dans son appartement, l'assemblée se sépara 
et le cri fut partout : « L'Empereur s'en va ! » Où allait- 
il ? Reconquérir l'Europe avec une armée de 678 hommes .^^ » 
Il laissait planer sur son but le plus complet mystère. ^ 

A 9 heures, il y eut messe, comme tous les dimanches. 
A II heures, un canot aborda sous le fort Stella et débarqua 
une estafette qui monta directement aux Mulini, apportant, 



1 Pons de l'H., p. 382 ; Labadie, p. 56. — Ce chiffre de 678 hommes, donné 
par Pons, semble être celui de la Garde, soldats, officiers et état-major impérial. 
Il y faut ajouter les 108 Polonais, /ioo Corses et volontaires elbois, et les 5o gen- 
darmes. Soit i.aSi hommes environ, pour le total de l'armée. Beaucoup de 
Corses s'étaient esquivés au dernier moment. Des canonniers, dont quelques 
Polonais, restèrent dans les forts, pour maintenir l'embargo sur l'île et protéger 
le départ. (Campbell, p. 383 (éd. anglaise); Marchand d'H., p. 167, 168 et 
170 ; Moniteur du 23 Mars i8i5.) Dans la relation du Moniteur, l'Empereur 
fit réduire le chiffre de la Garde à 4oo hommes, chiffre officiel porté au Traité 
de Fontainebleau, ce qui, en diminuant le nombre de ses soldats, augmentait 
le mérite de l'entreprise. 



( 235 ) 



LA PEAU DU RENARD 

sans nul doute, les derniers renseignements recueillis sur 
les mouvements de la corvette anglaise et de la croisière 
française. Pour plus de prudence cependant, l'Empereur a 
ordonné (( que les grenadiers qui travaillent au jardin de 
MM. les officiers continueraient leur ouvrage jusqu'à 3 heu- 
res de l'après-midi. Alors seulement ils le quitteront. » 

A 4 heures, les troupes mangent la soupe. A 5 heures, le 
rappel se met à battre. C'est le branle-bas général et l'embar- 
quement. * 

L'embargo proclamé la veille redouble de rigueur. Au- 
cun navire ne doit aborder dans l'île ni en sortir, sous 
peine de voir les forts tirer sur lui à boulets rouges et le 
couler. Depuis deux jours la police ne délivrait plus de 
passeports, surveillait les suspects, et, de tous les espions 
qui opéraient à l'île d'Elbe, pas un ne peut passer sur le con- 
tinent. Ils courent çà et là, avec un désespoir risible, en per- 
sévérant à rédiger leurs rapports, priant, offrant, suppliant, 
et jurant leurs grands dieux que des affaires commerciales 
urgentes les appellent à Piombino ou à Livourne. Les sen- 
tinelles ne s'attendrissent point. Le « Marchand d'Huiles » 
séduit le patron d'une barque, qui accepte, pour 6o francs, de 
lui faire traverser le détroit. Mais à peine est-il en rade qu'un 
officier le hèle du pont de I'Inconstant et lui demande oii il 
va. L'espion proteste de l'innocence de ses intentions. C'est 
le beau temps qui l'a incité au plaisir d'une promenade en 
mer. L'officier lui enjoint de regagner le rivage s'il ne 
veut point recevoir une balle. Des touristes anglais, que 
surexcite la curiosité, tentent de s'approcher du brick. Ils 



^ Labordp:, p. 48; Marchand d'H., p. i66; Larabit, p. 71; Mkaiorial 
DE S'c-H., 34 Février 1816. 



( 236 ) 



ET LA PEAU DU LION 

sont invités, sous la même menace, à s'en retourner à terre. 
Comble de misère I Notre homme rencontre Cambronne 
avec lequel il a souvent conversé, en étalant des sentiments 
d'admiration et de dévouement pour l'Empereur. Cambronne 
prétend l'inscrire parmi les volontaires elbois : « Votre place, 
lui dit-il, est sur le bâtiment n*" 5 I » Sans un ami commun 
qui s'interposa et se porta caution qu'il rejoindrait le convoi 
dans quelques jours, Cambronne lui mettait de force un fusil 
sous le bras, un sac sur le dos, et l'embarquait.* 

Aucun de ceux qui partaient avec l'Empereur, sauf Ber- 
trand et Drouot, vis-à-vis de qui plus de mystère aurait été 
offensant, ne savait oii il les conduisait. Nul ne s'en inquié- 
tait. Pons, le robespierriste, partait avec les autres. Le com- 
mandant Cornuel s'était relevé de son lit d'agonie, afin 
de n'exhaler qu'à Paris son dernier soupir. Cambronne 
marchait, les yeux fermés. L'Empereur lui avait dit : « Oh 
allons-nous Cambronne.^ » Il avait répondu : « Je n'ai jamais 
cherché à pénétrer les secrets de mon Souverain. » Bertrand 
espérait etcraignaità la fois, et, comme toujours, obéissait, 
triste de laisser sa femme derrière lui. Qui sait s'ils se rever- 
raient ? Seul, Drouot était franchement hostile à l'entreprise 
et avait tenté « tout ce qui était humainement possible » pour 
en détourner l'Empereur. Il n'en était pas moins résolu à 
accomplir son devoir jusqu'au bout. Taillade avait repris 
aux côtés de Chautard le commandement de I'Inconstant, 
et ils se chamaillaient tous les deux. Les fils des meilleures 
familles elboises « suivaient l'homme du destin )).^ 



* Marchand d'H., p. i65 et i66; Campbell, p. aSo. 

2 Pons de l'H., p. 344 et 382 ; Mémoire aux Puis. All,, p. i3i ; Laborde, 
p. 5i; Peyrusse, p. 378; Marchand d'H., p. 161; Déclar.vtions de Cam- 
bronne et DE DkOUOT a leur PROCÈS, 



(237) 



LA PEAU DU RENARD 

Madame Mère donnait l'exemple de l'énergie dans les 
adieux. Mme Bertrand tâchait aussi de se montrer forte. 
Pauline, livide, les lèvres décolorées, épongeant ses yeux 
avec son mouchoir de dentelle, embrassait les grognards 
et posait câlinement son bras sur le leur, les conjurant de 
veiller sur la tête chère qu'elle leur confiait. ^ 

Entre 7 et 8 heures, presque tout le monde avait achevé 
d'embarquer. Les retardataires, emportant des pains de qua- 
tre livres, des saucissons, des bouteilles de vin et des couver- 
tures, ralliaient les navires dans des barques de pêcheurs. 
Beaucoup abandonnaient des objets mobiliers qu'ils avaient 
acquis, pensant se fixer à l'île d'Elbe, et que les officiers 
refiisaient d'admettre à bord. ^ 

Dans la journée, l'Empereur avait ordonné de payer 
comptant, au capitaine Gardini, la cargaison de la pinque 
marseillaise qui, le 20 Février, avait reçu ses voitures et 
des caisses, et que, sous divers prétextes, l'on n'avait 
point laissée poursuivre sa route vers JNaples. Peyrusse versa 
25.000 francs au capitaine. Il aurait voulu éplucher ses 
factures qui lui paraissaient majorées. Mais l'Empereur 
survint et, estimant que ce n'était point l'instant de discu- 
ter, fit voler en l'air, au grand scandale de son trésorier, 
toutes ces « paperasses ». Le capitaine empocha son argent 
et les Polonais jetèrent à la mer la cargaison du navire, sur 
lequel ils s'installèrent. Il fallut renoncer, faute de place, à 
embarquer les chevaux des hommes, qui ne prirent avec eux 
que les selles. Seuls, les officiers emmenèrent les leurs. ^ 

1 Pons de l'H., p. 383; Mémoire aux Puis. All., p. 119. 

2 Sellier Vincent, p. 371. 

3 Peyrusse, p. 272 ; Sellier Vincent, p. 370. — L'encombrement* était 
considérable à bord des navires, qui, outre les troupes, emmenaient tous les 

( 2.38 ) 



ET LA PEAU DU LION 

La flottille se composa donc du brick I'Inconstant, armé 
de 26 canons (dont dix avec leurs attelages), chargé des 
chevaux de selle de l'Empereur et des malles d'or, de l'état- 
major, et de quatre à cinq cents grenadiers, entassés sur le 
pont et dans la cale; du chebec TEtoile; de l'espéronade la 
Caroline ; du Saint-Esprit (la pinque marseillaise) ; des 
deux felouques de Rio, et d'un autre transport, le Saint- 
Joseph, appartenant au signor Tonietti, négociant elbois. 
Ces trois derniers bâtiments étaient nolisés moyennant un 
fret de 8.869 francs. ^ 

Trois autres felouques mettraient à la voile pour la Corse, 
dans deux ou trois jours, portant chacune quinze ou seize 
Corses, gens influents en leurpays, munis de proclamations, 
et chargés de soulever l'île en faveur de l'Empereur dont ils 
annonceraient l'évasion, d'arrêter et déjuger Bruslart. Ils y 
ménageraient un refuge à la flottille expéditionnaire, au cas oii, 
contrainte de rétrograder, soit devant une bourrasque, soit 
devantles croisières ennemies, elle viendrait s'y jeter à la côte. ^ 

L'Empereur descendit des Mulini vers le port, avec Ber- 

fonctionnaires civils, le personnel de la Maison impériale, et des femmes, avec 
leurs enfants, qui avaient rejoint leurs maris à l'ile d'Elbe et embarquèrent 
comme elles purent, à la suite de l'expédition. 

1 Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 35 et 36; (Mémoire aux Puis. All.), 
p. 129; Peyrusse, p. 274 et 3o5. Un dessin à la sépia, du chef de bataillon 
Mellini en retraite à l'île d Elbe (Registre de l'Ile d'Elbe, n. iio), et père 
de Mlle Rosa Mellini, demoiselle de compagnie de Madame Mère, représente 
le départ de la flottille, au clair de lune. On y remarque, au second plan, 
une huitième petite voile, sans doute un des deux avisos, I'Abeille ou la 
Mouche, qui ne semble pas avoir suivi bien loin le convoi. L'original de cette 
sépia est à la mairie de Porto-Ferraio. Il en existe une reproduction à la 
Bibliothèque Nationale de Paris (Estampes, Collection Henniïn). Le Saint- 
Joseph était un brigantin à deux mâts, jaugeant 80 tonneaux. 

- Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 37; Marchand d'H. et Rapports d'espions. 
p. 117, 168 et 170; Pons de l'H., p. 382. 

( 339 ) 



LA PEAU DU RENARD 

trand, dans la petite calèche découverte, à roues basses et 
attelée de deux poneys, de la princesse Pauline. Dans son 
canot, manœuvré par les marins de la Garde, il embarqua 
au chant de La Marseillaise, qu'entonnèrent les soldats et 
que reprit la population assemblée. 

Lorsque la chaloupe impériale quitta la terre, tous les cœurs 
battirent. Le maire Traditi sanglota. Les mains de la foule 
s'agitèrent, parmi des hourras où passait, en dépit des empor- 
tements d'enthousiasme, on ne sait quelle douloureuse 
mélancolie, et, sous la nuit, d'un vert d'émeraude, qui 
s'épandait au firmament, la ville illuminée, comme le soir du 
jour 011 l'empereur-dieu était venu, reflétait ses innombrables 
lumières dans le grand lac de la mer. 

Gomme il était venu dans l'aube du matin, il s'en allait 
dans le mystère de la nuit, et, si rapide était le temps écoulé, 
qu'il semblait que l'on fût au soir d'une même longue jour- 
née. G était la même splendide sérénité, au ciel et sur les 
flots, que ne ridait la moindre brise. L'air, tiède et pur, était 
imprégné d'effluves embaumées, car un printemps précoce 
avait déjà crevé les bourgeons et fait s'épanouir les champs 
de fleurs du maquis. 

Mais le calme de cette nuit divine, c'était aussi, s'il se 
prolongeait, la ruine de tout espoir, le désastre dès la 
première heure. Si l'on n'avait pas avant l'aube, heureu- 
sement tardive en cette saison, réussi à prendre une avance 
suffisante, la corvette anglaise revenant de Livourne avec 
Gampbell qu'elle devait ramener le lendemain, se croi- 
serait avec le convoi, et, si supérieure en voilure et en 
canons, lui cracherait sa mitraille, en barrant la route. La 
croisière française arriverait au bruit du combat et il n'y 
aurait plus qu'à vendre chèrement sa vie. 

(Mo) 



^ 



4^ 





1, LK Di':i>.\iiT ])K i.'itjc o'^MiK. (Estampe allemande.) 

2. Ll<: OOULKT 1)K P01{T()-Fi:RirVI0, l'AH ou SORTIT LA FLOTTILLK IMPKRIALE 



4^ 




ya!'^' %,. ;-*>*cf«.-,»,; 



ET LA PEAD DtJ LION 

L'Empereur ne disait rien. Il arpentait l'arrière-pont de 
I'Ingonstant, dans sa redingote grise, et, comme tout le monde, 
attendait. Les voiles pendaient sur leurs vergues et le long 
des mâts, obstinément inertes. 

Quatre mortelles heures se passèrent ainsi. Enfin, vers 
minuit, une iiiible brise frisa les flots. Les voiles se soulevè- 
rent. Le veilleur du sémaphore et des pêcheurs envoyés en 
observation annoncèrent que le vent du sud, masqué par le 
cercle de montagnes du golfe, soufflait au large, avec force. 
Le vent du sud était le salut. Il poussait l'expédition, vent 
arrière, et immobilisait à Livourne la frégate anglaise. Les 
équipages et les soldats prirent les rames pour franchir le 
goulet, et la flottille, se ralliant à la lanterne accrochée au 
grand mât du brick, s'en alla silencieuse, tandis que la lune 
qui s'était levée montait dans le ciel, inondant l'espace de 
clarté. * 

Le lendemain matin quelques touristes anglais, retenus à 
l'île d'Elbe où l'embargo était maintenu, demandèrent à visi- 
ter les Mulini. 

La maison était vide. Pauline s'était retirée chez sa mère. 
Une vieille femme corse, restée comme concierge, les fit entrer. 
Ils trouvèrent la baignoire de l'Empereur encore pleine d'un 
bain qu'il avait pris avant de partir. Dans sa chambre, sur la 

* Par suite du clair de lune, la flottille ne pouvait compter sur la nuit et sur 
son obscurité pour sortir, sans être vue, des eaux de l'île d'Elbe. Elle n'avait donc 
pas à éteindre ses feux, ce qui, en cas de rencontre avec la croisière française ou 
avec la corvette anglaise, n'eût fait que la rendre suspecte. Il valait mi«ux qu'elle 
parût simplement un convoi de bateaux marchands, escorté par I'Inconstant, 
ainsi que cela se passait souvent (Cf. p. 171). La flottille navigua de conserve 
jusqu'au lendemain matin. Après que l'on eut doublé Gapraia, I'Inconstant, 
meilleur voilier, prit de l'avance et laissa derrière lui les autres bâtiments, qui le 
rejoignirent au golfe .Touan. 

(2^1 ) 

3i 



es» 



LA PEAU DU RENARD 

table de nuit placée au chevet du lit, était ouvert, à la page 
oii il avait cessé de lire, un volume d'une histoire de Charles- 
Quint. Le sol et les meubles étaient parsemés de bouts de 
papier déchirés, de notes écrites au crayon et indéchiffra- 
bles. Sur une table, une carte de France était déployée, avec 
des épingles à grosses têtes, piquées de place en place. * 

^ Marchand D'H.,p. 167; Campbell, p. 280; Peyrusse, p. 276; Monier, 
p. loi ; Pons de l'H., p. 38i, 383 et 384; G^*^ Durand, p. 261. 




APRES LE DEPART 

ET JUSQU'A NOS JOURS 



LE RETOUR ÉTAIT PREVU DES FONTAINEBLEAU. \\ COMMENT l'EMPEREUR ÉTAIT RENSEIGNÉ 
A l'île d'eLBE. Il « COMMEDIANTE! COMMEDIANTe! » Il LE PROBLÈME DE l'ILED'eLBE, || LA 
DISPERSION DES GENS. || OFFRE A NAPOLEON III APRES SEDAN. || LA DISPERSION DES CHOSES, 
Il LE MUSÉE DEMIDOFF ET SA VENTE. || ESSAI DE RECONSTITUTION d'uN MUSÉE PAR LE 
PROPRIÉTAIRE ACTUEL DE SAN MARTINO. |I QUELQUES ^RELIQUES. 1| LE VIEIL AVEUGLE 

DE PORTO-FERRAIO, 



LE retour de l'île d'Elbe était prévu dès Fontainebleau, 
devait plus tard, à Sainte-Hélène, déclarer l'Empereur.* 
Parmi tant d'autres assertions, enregistrées par le Mémorial, 
sujettes à caution et destinées à étonner davantage la posté- 
rité, celle-ci paraît vraie. 

Pas plus qu'un énergique lutteur, encore invaincu, n'est 
couché sur l'arène et terrassé du premier coup, pas plus que 
la première atteinte du mal n'abat et ne tue un homme de 
santé puissante, il ne pouvait non plus, dès la première chute, 
s'avouer vaincu à tout jamais et considérer d'avance son rôle 
comme terminé. Son retour fut le phénomène du ressort, 

^ Mémorial df Ste-H., 17 Avril 1816. 

( a/43 ) 



APRÈS LE DÉPART 

violemment pressé, qui se détend, de la balle qui, jetée sur 
le sol, en rebondira avant d'y retomber. 

Qu'à ce retour il ait songé dès Fontainebleau, on ne sau- 
rait le nier. A peine avait-il quitté la France et s'était-il repris, 
après sa fuite tragique dans le Midi, à peine TUndaunted qui 
l'emportait avait levé l'ancre, qu'il trahissait malgré lui, à 
bord du navire, ses secrets sentiments. (( En vain, écrivait 
alors Campbell, répète-t-il qu'il n'aspire plus qu'à finir ses 
jours à l'île d'Elbe, dans le culte des arts et des sciences. Il 
laisse fréquemment percer les signes de son besoin d'activité 
et son espérance intime qu'une occasion s'offrira à lui, d'exer- 
cer son ambition. Il se montre persuadé que la plus grande 
partie de la France lui est demeurée favorable. Les Bour- 
bons, dit-il, et les grands seigneurs ne songent qu'à la joie 
d'avoir retrouvé leurs terres et leurs châteaux. Mais si le 
peuple est mécontent d'eux, il les chassera avant six mois. » 
Et il n'était pas à l'île d'Elbe depuis huit jours qu'il repre- 
nait : (( Les Français ne pourront pas se tenir tranquilles. Je 
ne leur donne pas six mois de patience après que les Alliés 
auront repassé la frontière. » ^ Alors cela ne semblait, à ceux 
qui l'entendaient, que rodomontades bien misérables. 

Une autre preuve de la pensée préconçue qu'il reviendrait, 
fut ce choix même que, lors de l'abdication, il fit de l'île d'Elbe. 

Cette mauvaise « petite bicoque », comme il appelait l'île 
d'Elbe dans ses moments d'humeur ou de sincérité, on ne 
la lui avait pas imposée. On lui avait offert la Corse. Il l'a 
toujours dit et ce n'est point invraisemblable. Il était naturel 
que l'on rendît l'ogre à son antre, le Minotaure au pays qui 
l'avait produit. C'est lui qui l'avait refusée. 

^ Campbell, p. 44j 5o et 73. 

(244) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

Pourquoi cela ? Pourquoi, au lieu de demander l'étroit 
îlot, n'avait-il pas accepté avec bonheur sa vieille patrie, 
qu'il allait contempler du haut du Monte Giove, ce vaste ter- 
ritoire aux villes nombreuses, véritable morceau de conti- 
nent, et où il aurait été vraiment roi d'un vrai peuple ? Là, 
plus rien à craindre de ses ennemis. Il devenait impre- 
nable. Tout enlèvement par surprise y était impossible et, si 
l'on avait voulu l'en arracher les armes à la main, reprenant 
la tactique séculaire des anciens chefs corses et se faisant 
(( bandit )), il y pouvait, dans ses gorges inaccessibles et ses 
forêts profondes, résister à cinquante mille hommes. Gela, il 
le savait si bien, que c'était en Gorse qu'il avait, en quittant 
l'île d'Elbe, compté se réfugier s'il ne réussissait pas à 
atteindre la France ; que c'est en Gorse encore, qu'il rêvera 
de s'enfuir après Waterloo. ^ 

Quelle cause l'avait donc poussé à agir différemment .^^ — La 
honte de rentrer vaincu aux lieux qui l'avaient vu naître, de 
revenir, comme aboutissement final, à son point de départ .^^ 
Mais les acclamations de ses compatriotes, qui l'eussent porté 
sur le pavois, lui auraient fait vite oublier cette blessure de 
son orgueil, et le souvenir des heures de gloire, en un séjour 
acceptable, l'eût consolé. Si des adversaires irréductibles de 
sa famille et de sa race s'étaient déclarés contre lui, refusant 
de le reconnaître pour leur souverain, la distraction d'une 
petite guerre, de temps à autre, était plutôt pour le séduire. 

Ge choix fût -il, comme Las Gases le lui fait dire, le résul- 
tat (( de l'humeur du moment »? — Allons donc ! Get homme 
qui raisonnait tout, jusqu'à ses gestes, et n'avait jamais livré 



* Peyrusse, p. aSo; Campbell, p. i8 ; Meneval, II, p. i64 ; Mémorial de 
,Sf«-H., i8 Novembre i8i5 et 29 Mai t8i6. 



(245) 



APRÈS LE DÉPART 

au hasard la plus minime de ses actions, se serait laissé con- 
duire par un caprice, à cette heure d'où dépendait son avenir I 

Non. S'il avait choisi l'île d'Elbe, c'était justement parce 
que cette Corse plus vaste lui était inutile. Souveraineté 
réelle, elle représentait cette stabilité définitive à laquelle il 
ne voulait pas songer. Elle était l'acceptation du fait accom- 
pli, l'engloutissement moral de l'avenir, la séparation d'avec 
le monde, dans le fouillis de ses maquis, dans son enserre- 
ment plus lointain des flots. Elbe, au contraire, représentait 
une étape passagère, où rien ne le détournait de son but, un 
pied à terre transitoire d'où il voyait le continent par sa 
fenêtre, d'où, comme il l'a avoué avec plus de franchise, 
(( il pouvait surveiller la France et les Bourbons » et, pour ce 
retour si plein d'aléas, connaître et saisir l'heure propice. ^ 

Car ce retour, qu'il désirait, ne dépendait pas de lui, mais 
des événements. 11 s'en rendait compte et ne s'aveuglait 
point sur la situation : « Les Bourbons, a-t-il mieux dit que 
personne, ont eu ma conduite à leur disposition. S'ils com- 
prenaient qu'il fallait recommencer une nouvelle dynastie 
et non pas continuer l'ancienne, je n'avais plus rien à faire, 
ma mission politique était terminée. Je demeurais à l'île 
d'Elbe. Mais leur entourage, une fausse marche, m'ont rendu 
désirable. Ce sont eux qui ont réhabilité ma popularité, et 
prononcé mon départ. On m'objectera que le Congrès de 
Vienne m'aurait enlevé de mon île et je conviens que cette 
circonstance a hâté mon retour. Mais, si la France eût été bien 
gouvernée, mon influence était finie et l'on n'eût point 
songé à me déplacer. C'est ce qui se passait à Paris qui 
a fait songer à mon éloignement et qui a tout entraîné. » ^ 

1 Fleury de Chaboulon, I, p. IIO. 
^ Mkmorial de Sfe-H., 17 Avril 1816. 

( 246 ) 



ET JUSjQU'A NOS JOURS 

La situation, d'ailleurs, conduisait aussi Louis XVIII plus 
qu'il ne la conduisait lui-même. Tout ce qu'il faisait, de bon 
ou de mauvais, tournait contre lui. 



L'on s'est demandé qui renseignait l'Empereur à l'île 
d'Elbe. 

Qui le renseignait .f^ Mais tout, et tous. Il semble que les 
historiens s'imaginent encore, comme on le croyait alors en 
France, qu'il était perdu là au bout des mers. 

Les visiteurs d'abord. Ils abondaient dans l'île, leur va-et- 
vient était perpétuel, et nous avons vu que I'Inconstant dé- 
barquait, dans un seul de ses voyages, jusqu'à cent passagers. 
Les entraves que la police autrichienne tentait d'apporter à 
ce mouvement étaient illusoires. Elle exerçait dans les grands 
ports, comme Gênes ou Livourne, une surveillance brutale 
et tyrannique, inutile, car, pour une personne qu'elle rete- 
nait, elle en laissait échapper vingt. Dans tous les petits ports 
de la côte, les marins et les caboteurs se chargeaient de trans- 
porter qui voulait, à l'île d'Elbe. En passant par Naples, 
les difficultés étaient aplanies, surtout si l'on parlait italien 
et si l'on pouvait se donner pour sujet napolitain. C'est 
par Naples qu'arriva la comtesse Walewska. Quant à la 
mer, elle était libre. Une fois embarqué l'on n'avait plus rien 
à redouter. On entrait à Porto-Ferraio et on en sortait sans 
éprouver le moindre obstacle. ^ 

^ Pons de l'H., p. 35i ; Mémoire aux Puiss. All., p. 3i ; Peïrusse, 

(2/I7) 



APRES LE DEPART 

Parmi ces visiteurs il n'y avait pas que des badauds . Le frère 
de Bertrand, venant de France et se rendant à Rome, s'ar- 
rête à l'île d'Elbe « avec une ample provision de rensei- 
gnements». Il y avait tous ces officiers qui arrivaient, et 
renseignaient sur l'état d'esprit de l'armée ; ces patriotes 
italiens, occupant souvent une situation sociale élevée, et dont 
l'Empereur repoussait les avances, mais recueillait les paroles ; 
les lords anglais, avec lesquels il avait de longues conversa- 
tions. Pons passait en Toscane et allait, sans embarras, jus- 
qu'à Florence, en mission près du Grand Duc Ferdinand et du 
ministre italien Fossombroni. Les voyageurs de commerce, 
embarqués à Gênes ou à Marseille, apportaient l'opinion de 
la classe moyenne. Il n'était pas de guinguette à Porto-Fer- 
raio où l'on ne s'entretînt du dernier fait-divers de Paris. ^ 

Après les visiteurs, les lettres. Les tracasseries de la police 
autrichienne étaient les mêmes pour la correspondance des- 
tinée à l'île d'Elbe ou en provenant, que pour les gens, et 
aussi superflues. En théorie, toute cette correspondance pas- 



p. a63 : « La facilité de nos communications inspirait des craintes au Con- 
grès de Vienne. »; Marchand d'H., p. 139 et 137: « J'ai appris qu'un 
certain Lucquois, qui s'appelle Louis, se charge, moyennant une petite rétri- 
bution, de faire partir les étrangers pour l'île, où ils arrivent sans difficulté. » ; 
Campbell, p. 308 : « Porto-Ferraio est sans cesse rempli de navires provenant 
de toutes les parties de l'Italie... »; Corres. imp., 21.666 (4 Janvier i8i5): 
« Monsieur le Comte Bertrand, je vous prie de me donner le nom des bâti- 
ments étrangers qui sont aujourd'hui dans le port de Porto-Ferraio, leur ton- 
nage, la nation dont ils sont, etc. Je crois qu'il n'y en a jamais eu autant. »; Ile 
d'Elbe et Cent Jours, p. 21 : « Tous les bâtiments venant du littoral génois 
se faisaient un plaisir de mener à l'île d'Elbe tout individu qui le désirait, même 
sans papiers et sans autorisation des autorités locales. » ; Fleury de Chabou- 
LON, p. 85 et 102. (Note.) 

* Pons de l'H., p. 177 et suiv., 216 et 35 1 ; Campbell, p. 3i5 ; Corres. 
IMP., 21.607; Marchand d'H., p. i23, i5i, i55 et ïôg; Laborde, p. 75. 



( 248) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

sait par le cabinet noir deLivourne, qui la lisait et l'intercep- 
tait s'il y avait lieu. L'Empereur s'était plaint, et, comme 
il continuait à recevoir des cachets rompus ou à ne rien rece- 
voir, comme les lettres expédiées n'arrivaient point à desti- 
nation, il organisa à Piombino des courriers spéciaux aux- 
quels, deux fois par semaine, le bateau de l'île d'Elbe 
remettait directement ses sacs. D'autres stations postales 
furent installées à Givita-Vecchia, à Gênes ou à Naples, et 
c'était le brick I'Inconstant qui se chargeait alors du transit. 
Les lettres adressées à l'île d'Elbe y parvenaient par le même 
chemin et les mêmes agents, ou par les navires qui relâ- 
chaient à Porto-Ferraio, avec marchandises et passagers. Les 
occasions ne manquaient point. «Jamais, dit Peyrusse, nos 
rapports avec la France et nos familles ne furent interrom- 
pus. )) Jamais Mené val, lorsque Marie-Louise eut cessé 
d'écrire à l'Empereur, ne discontinua de lui donner des 
nouvelles de sa femme et de son fils : « Malgré, dit-il, la 
surveillance rigoureuse qui s'exerçait autour de moi, je lui 
en envoyai, par toutes les voies possibles. Je trouvai des 
facilités dans le commerce de Vienne. De bons négociants, 
dont la politique n'avait pas endurci le cœur, se prêtè- 
rent avec bienveillance à la transmission de mes lettres 
au général Bertrand, par Livourne et Florence. » Partout 
en Italie et en France, des fictions commerciales semblables 
cachaient le trafic des correspondances de l'île d'Elbe. La 
police autrichienne ouvrait bien, de temps à autre, quelques 
lettres, qu'on livrait en pâture à sa curiosité. Mais Stahrem- 
berg se désolait, car, comme par un fait exprès, dans aucune 
de celles-là, il ne se trouvait rien d'intéressant. * 

* GoRRES. iMP., 21.595, 21.602 et 21.629; Hyde de Neuville, II, p. 29; 

(249) 

3a 



APRÈS LE DÉPART 

Il en était d'intéressantes cependant et après la lecture des- 
quelles (d'Empereur était tellement content, qu'il se prome- 
nait dans son salon en se frottant les mains et en riant tout 
seul)). Sur 5.ooo lettres, qu'il reçut d'officiers ou de soldats, de 
différentes nations, lui écrivant pour lui demander du service, 
5oo venaient de France. Les neuf dixièmes de celles-ci 
étaient rédigées par de simples soldats rentrés dans leurs 
foyers, soit qu'ils eussent été licenciés, soit qu'ils revins- 
sent des prisons d'Angleterre, d'Allemagne ou de Russie. 
Avant d'arriver chez eux, ils avaient souvent traversé plu- 
sieurs provinces et ils rendaient compte « de l'esprit du 
soldat et du paysan )). Lorsque des grenadiers partaient en 
congé pour la France, l'Empereur avait ordonné au com- 
mandant Mallet (( que des mesures fussent prises afin 
qu'ils écrivissent à leurs camarades les différentes nou- 
velles )). Les grognards restés à l'île d'Elbe en recevaient 
aussi par leurs familles. La mère de l'un d'eux lui adres- 
sait, de Verdun, cette missive : (( Je t'aimons plus depuis 



Marchand d'H., p. i36 et 189; Registre de i/I. d'E., n, 38 et 56; Peyrusse, 
p. 255 et 268; Pons de l'H., p. 352 et 353; Meneval, II, p. 3i5; Larabit, 
p. 6^; Campbell, p. ii5 et i45. — Cf. p. i48. — Les relations commer- 
ciales entre l'île d'Elbe et le continent étaient nombreuses, et leur liberté abso- 
lue. L'Empereur achetait à Gênes ou en Toscane tous ses arbres fruitiers. Il 
commandait à Gênes pour 20 à 3o.ooo francs d'habillements de troupes. Il était 
en affaires constantes avec son oncle, le Cardinal Fesch, et avec Rome, princi- 
palement pour ses achats d'avoine et pour le ravitaillement de l'île en blé. Chacun 
faisait venir de Paris les objets dont il avait besoin. Pauline y commandait 
ses robes, ou à Naples, et, lorsque le sellier Vincent, sur l'ordre de l'Empereur, 
confectionnait une bride de soie bleue pour le cheval de Marie-Louise, il se 
faisait envoyer de Lyon les fournitures nécessaires. (Corres. imp., 31.587, 
21.588, 21.603, 21.671; Registre de l'I. d'E., n. 21, 68, 78; Peyrusse, 
p. 263; Pons de l'H., p. a6i; Sellier Vincent, p. 366 et 368; Ile d'Elbe 
ET Cent Jours, p. 97.) 



( 25o ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

que je te savons auprès de not' Empereur. C'est comme 
ça que les honnêtes gens font. Je te croyons bien qu'on 
vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici 
on est venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et 
qu'un chacun disiont que t'es un homme d'honneur. Les 
Bourbons ne sont pas au bout et nous n'aimons pas ces mes- 
sieurs. Je n'avons rien à t'apprendre, sinon que je prions 
Dieu et que je faisions prier ta sœur, pour l'Empereur et 
Roi. )) Cette lettre (( eut les honneurs de la renommée. Elle 
fut lue et relue, dans les casernes et hors des casernes. L'Em- 
pereur voulut la connaître, et la demanda. Elle valut au gro- 
gnard quelques napoléons. » Masséna écrit à Pons une lettre 
de simple amitié, mais qui se termine par ces mots, que suit 
un point d'exclamation : (( Vous êtes heureux de pouvoir 
vivre tranquille I » Pons apporte la lettre à l'Empereur, qui 
la lui rend en disant : (( Voilà qui prouve que le prince 
d'Essling n'est pas content. » Plus précise, une lettre au 
même, de Cambon, qui était un adversaire de l'Empire, 
mais où il parlait « en patriote et avec son âme de feu » , 
disait: «Nous avions expulsé de France les Bourbons. Main- 
tenant ils s'expulsent eux-mêmes du cœur des Français. Ce 
sont des esclaves de l'Angleterre. Ils n'ont de vie que par et 
pour l'Angleterre. Cela ne peut pas durer.» Et, plus clairement 
encore, le Receveur du Trésor, Scitivaux, faisait répondre à 
Pons qui, lors de sa querelle avec l'Empereur au sujet du 
reliquat de la mine, lui avait demandé quelle ligne de con- 
duite il devait suivre: (( Versez à Napoléon ce qu'il vous 
réclame. La chose n'a point d'importance. Car il y a toute 
apparence qu'il sera bientôt de retour à Paris. »* 

* Marchand d'H., p. i^a; Ile d'Elbe et Cent .Tours, p. ai et 22; Re- 

( 2B1 ) 



aprf::s le départ 

Toutes ces lettres qui finissaient, d'une façon ou d'une 
autre, par revenir à l'Empereur auquel ceux qui les avaient 
reçues les apportaient d'ordinaire eux-mêmes, avaient, la plu- 
part du temps, été lues par lui, le premier. Il fouillait dans 
le sac de la poste, et faisait sauter les cachets, avec d'autant 
plus de tranquillité que le méfait était mis ensuite au compte 
de la police française ou autrichienne. 

Avec les lettres venaient les journaux, les pamphlets et les 
brochures politiques, que l'Empereur collectionnait et clas- 
sait en brochures : pour et en brochures : contre. Il avait fait 
prendre par Bertrand, sous des noms d'emprunt, des abon- 
nements aux principales gazettes de France, d'Allemagne et 
d'Autriche, qui étaient adressées à Naples, d'où une estafette 
les apportait à Piombino, au bateau-poste de l'île d'Elbe. 
Campbell lui procurait, chaque semaine, un journal anglais, 
et ceux qui s'imprimaient en Italie s'achetaient dans n'im- 
porte quel port de la côte. C'est par les journaux que l'Em- 
pereur, alors que les communications postales n'étaient pas 
encore rétablies, avait suivi tout le détail du voyage de Marie- 
Louise, après son départ de Provins, connu son passage à 
Schaffouse, et son arrivée à Vienne. ^ 

L'Empereur enfin était renseigné par sa police, par les 
émissaires secrets qu'il expédiait ou recevait, car, pour ce 
genre de renseignements, la transmission orale était préfé- 

GisTRE DE l'I. d'E., n. 1 35 ; PoNs DE l'H. , p. ii/i, 364» 365 et 367. — L'on sait 
que Masséna fit cependant, avec loyauté, son devoir envers les Bourbons, et que 
ce fut lui qui adressa, de Marseille, au Ministre de la Guerre la première 
dépêche annonçant le débarquement de l'Empereur. (Cf. Mémorial de Sainte- 
Hélène, 23 Mars 1816.) 

* GoRRRs. iMP., 21.633; Peyrusse, p. 263; Monier, p. 69; Campbell, 
p. 139, 319, 332, et cité par M. Pellet, p. ii3; Meneval, II, p. 246, 247, 
249 et 4o5. 

( 262 ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

rable à la transmission écrite, afin qu'il pût affirmer « qu'il 
n'entretenait aucune correspondance politique », (( que l'on 
aurait beau chercher, on ne trouverait rien contre lui ». 

Les ordres de dépenses de police secrète sont peu nombreux 
dans le livre de comptes de Peyrusse et ne dépassent pas 
quelques milliers de francs. L'on remarque cependant que le 
chiffre de 5oo francs, porté chaque mois (( pour la Toilette 
de l'Empereur », monte subitement, en Janvier et en Février, 
à 2.000 francs, sans autre motif plausible que le besoin de 
disposer désormais, sans explications, de i.5oo francs de 
plus par mois. Mais, pour payer ses agents, l'Empereur avait 
un autre fonds, auquel il pouvait largement avoir recours, 
celui de l'argent personnel et des bijoux de sa mère et de 
Pauline. Ce qu'il faisait de cette ressource, que, dans les 
moments critiques de sa vie, les deux femmes mirent constam- 
ment à sa disposition, sauf lui et elles, qui donc le savait .^^ 
Quant aux émissaires qu'il recevait de France, ils étaient 
envoyés et soldés par des partisans et des amis demeurés 
fidèles, et qui espéraient en lui. 

D'autres informations lui venaient probablement de la 
Préfecture de Police de Paris. 

Pons, toujours à propos « de son déplorable tintamarre 
financier avec l'Empereur », avait écrit au général Dalesme 
rentré en France, pour le prier « d'éclairer sa conscience ». 
Dans sa lettre il se plaignait, à mots couverts, de la rapa- 
cité impériale, et « que le berger ne ménageait guère ses 
moutons ». Sa lettre lui revint, ou plus exactement une 
copie de sa lettre, accompagnée a d'une mercuriale bien 
sentie », par laquelle on l'engageait « dans son propre intérêt, 
à ne plus se plaindre du grand homme et surtout à ne pas 
confier ses plaintes à la poste » . Lettre et mercuriale « par- 

( 253 ) 



APRÈS LE DÉPART 

taient du cabinet du Préfet de Police ». Et quand Pons, 
ébahi, eut cru ne pouvoir mieux faire que de présenter le 
tout à l'Empereur, celui-ci, sans le morigéner davantage, 
lui répondit, avec emphase et force: (( J'ai des partisans par- 
tout oii il y a des gens de bien. » Ainsi, de l'île d'Elbe, « il 
conservait des accointances dans cet antre de Gacus » î 

Fouché, de son côté, qui s'ennuyait de son inaction, et 
(( dont on était sûr de trouver le sale pied dans tous les sou- 
liers )), Fouché qui transmettait à Louis XVIII les offres 
d'assassiner l'Empereur à l'île d'Elbe, tout en écrivant à 
Vienne que jamais moment ne serait plus favorable pour le 
rétablissement de la Régence en France, et que, si le fils de 
l'Empereur, conduit sur un âne, par un paysan, se montrait 
à Strasbourg, le premier régiment auquel il serait présenté 
l'amènerait sans obstacle jusqu'à Paris, n'était pas le dernier 
à ménager l'avenir et à expédier, de temps à autre, à Porto- 
Ferraio, un émissaire intelligent, porteur de quelque conseil 
à double entente et d'un avis utile. * 



* Peyrusse, p. 262 et {Appendice), p. I23, i32, i33, i34, 1^2 et i43 ; 
Labadie, p. 5i ; Marchand d'H., p. i54 et 157; Campbell, p. 208; Pons de 
l'H., p. 44, 364 et 366; Mémorial de Sainte-Hélène, 3 Avril 1816 (Note); 
Meneval, II, 3i3; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 92; Fouché, II, p. 386 
à 3i2. — Fouché avait commencé par faire aux Bourbons des avances qui 
n'eurent point de succès. Il se tourna alors vers un projet de Régence, avec 
Marie-Louise, d'où l'Empereur serait exclu, et écrivit à Napoléon une longue 
lettre, chef-d'œuvre de rouerie et de duplicité, dans laquelle il lui conseillait 
de quitter l'île d'Elbe et de se retirer en Amérique « dans l'intérêt de la France, 
disait-il, et pour assurer le repos de l'Europe ». Cette précaution oratoire, si la 
lettre était interceptée, lui en faisait, en même temps, un mérite auprès de 
Louis XVIII. Il se rapprocha ensuite des comités bonapartistes qui envoyaient 
des émissaires à l'île d'Elbe et travaillaient au retour de l'Empereur : « Je jugeai, 
dit-il, qu'il servirait au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter 
ensuite ». 



( 254 ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

Ce qui est, en résumé, certain, c'est que l'Empereur savait 
à l'île d'Elbe tout ce qu'il avait intérêt à savoir, c'est que tout 
émissaire et toute lettre, qui voulaient passer, passaient, soit 
ouvertement, soit à l'aide d'une supercherie quelconque. Il 
connaissait en Octobre le projet, à peine ébauché à Vienne 
et à Paris, de le déporter. Dès le i6 Septembre, il savait 
que Neipperg ne quittait plus Marie-Louise. Il était instruit, 
peu de temps après, que si l'Empereur d'Autriche reculait 
devant le scandale d'un divorce, c'était à son corps défendant 
et malgré ses secrets désirs, et, le 20 Décembre, il entrete- 
nait nettement Campbell des craintes qui grandissaient en 
France, d'une nouvelle Terreur Blanche. ^ 



Ce fut ainsi que l'idée du retour monta peu à peu dans l'esprit 
de l'Empereur, régulière et fatale. 

Une première période de lassitude, de stabilité provisoire 
et d'attente, le conduisit jusqu'à son séjour sur le Monte 
Giove. Là, il commença à ne plus regarder en arrière. Dès 
l'automne, il inclinait sur l'autre pente, celle qui le ramenait 
vers la France, et sur laquelle Louis XVIII, en lui refusant 
de quoi vivre, l'Autriche, en lui enlevant sa femme et son 
fils, l'Europe, en le menaçant de le déporter dans l'Atlantique, 
le poussèrent, l'épée dans les reins. Aux derniers jours de 
Novembre, on buvait déjà, dans les cabarets de Porto-Ferraio, 
à son futur débarquement. ^ 



* Campbell, p. i52, 172, 187 et 2o3. 
^ Marchand d'H., p. 118. 



( 255 ) 



APRÈS LE DÉPART 

Il laissa passer l'hiver, pour donner au mécontentement 
populaire le temps de mûrir, pour courir les chances d'une 
navigation moins tempétueuse, pour permettre à la route 
des Alpes, qu'il comptait suivre, de redevenir à peu près 
praticable. Et il partit à l'heure précise où ses ressources 
s'épuisant chaque jour davantage, où les dangers d'enlève- 
ment et de blocus se resserrant autour de lui « il devenait 
plus périlleux de rester que de partir ». ^ 

* Un des derniers émissaires reçus par l'Empereur, avant son départ, fut 
Fleury de Ghaboulon, ancien sous-préfet de Château-Salins, puis de Reims, qui 
débarqua à Porto-Ferraio, vers le i5 Février, déguisé en marin, sur une 
barque de contrebandiers. L'on ignore depuis combien de temps Fleury de 
Ghaboulon était parti de Paris. L'on sait seulement que son voyage fut long 
et difficultueux, car il tomba malade en cours de route, et, d'autre part, il 
ignorait l'italien, ce qui compliquait les obstacles. Il a raconté lui-même dans 
ses Mémoires, publiés à Londres en 1819, et où il met son récit au nom d'un 
officier mort à Waterloo, les péripéties de ce voyage, son entente préalable avec 
Maret, duc de Bassano, un des plus fervents partisans de l'Empereur, son 
arrivée à l'île d'Elbe, et sa réception aux Mulini. L'Empereur l'interrogea 
d'abord avec cette brusquerie savante, dont il usait afin d'étourdir les gens et 
de démêler leur pensée. Puis, dit Fleury de Ghaboulon, s'abandonnant peu à 
peu à une entière confiance, il fit le procès des Bourbons et de l'Europe, discuta 
sur l'opportunité et les moyens de son retour, exposa comment il méditait d'ac- 
complir ce grand œuvre, ses doutes, ses hésitations, et finalement, convaincu 
par l'éloquence de Fleury, lui déclara : « Vous êtes un brave jeune homme. 
Sans vous j'aurais ignoré que l'heure de mon retour était sonnée, et l'on me 
laissait remuer la terre de mon jardin. Jamais personne n'aura reçu de moi 
une preuve de confiance plus honorable et plus éclatante que celle que je vous 
donne, en me décidant sur votre seule parole à quitter l'île d'Elbe, et en vous 
chargeant d'aller annoncer à la France ma prochaine arrivée. Mon intention 
était de ne plus me mêler des affaires politiques. Ce que vous avez dit change ma 
résolution. Je partirai, d'ici le i^*" Avril, peut-être plus tôt... etc. » Tout ce 
récit, faut-il l'avouer, est loin de respirer la sincérité, et l'on y sent, d'un bout à 
l'autre, comme un arrangement après coup. Comment croire que l'Empereur 
ait été livrer à ce « brave jeune homme » comme il le fait dans les pages qui 
suivent, dès le i5 Février, un plan de départ et de campagne que Drouot lui- 
même ne connut qu'au dernier moment, avec un itinéraire si précis de sa 

( 206 ) 




4^ 




4" 




1. LK IM.Al'OIVD JJIC SAN MAHTliNO Kl LES DKUX COLOMBES SYMBOLISANT 

NAPOLÉON ET .\L\.RlE-LOUISb\ 

2. LA SAIIE liv: I5AIN LE l'eMPEREUR A SAN MAR'llNO. 




ET JUSQU'A NOS JOURS 

Cette heure, toutefois, où il conviendrait de tenter la for- 
tune, il ne suffisait pas de la pouvoir connaître. Il fallait 
pouvoir l'attendre. L'Empereur pensait bien que ses ennemis 
ne tarderaient pas à s'apercevoir qu'en demandant l'île d'Elbe 
au lieu de la Corse, il s'était fait donner plus en paraissant 
demander moins, à se dire qu'en la lui accordant sans 
réflexion suffisante, dans la bousculade du moment, ils avaient 
commis une imprudence dont ils se repentiraient un jour. Il 
fallait prouver à l'Europe qu'elle se trompait, qu'il n'était 
point un homme dangereux, qu'il avait renoncé à toute 
ambition. Il fallait se faire oublier. 

Alors il s'était fait petit et résigné, et, se souvenant du sang 
italien qu'il y avait dans son sang corse, du sang de ruse et 
d'hypocrisie de ses ancêtres génois, il avait joué, pendant 



marche, et un tel luxe de détails, que la rédaction de ces pages après les événe- 
ments accomplis en devient visible ? 

Sans doute les renseignements apportés par Fleury de Chaboulon ne purent 
que réjouir l'Empereur et le confirmer dans son idée de départ, mais prétendre, 
comme le fait Fleury : « qu'il se décida à ce départ sur sa seule parole », qu'il fit 
de lui « l'arbitre de sa destinée, de celle des Bourbons, de la France et de l'Europe » 
et que « cette étonnante révolution fut l'ouvrage inouï de deux hommes (Maret et 
lui) et de quelques mots », est d'une exagération qui se fait tort à elle-même. 
Tout ce que l'on peut dire, c'est que la visite de Fleury de Chaboulon, qui se 
laissait d'ailleurs singulièrement emporter par son imagination lorsqu'il affir- 
mait à l'Empereur « que les rois de la Confédération étaient prêts à redevenir 
ses alliés, que la Prusse et la Russie se tairaient, et que l'Autriche lui permettrait 
de faire des Bourbons tout ce qu'il voudrait », fut une des dernières gouttes 
d'eau qui firent déborder le vase. Mais le vase était plein. Quant à établir s'il v 
eut un rapport direct, ou une simple coïncidence, entre la date d'arrivée de 
Fleury de Chaboulon et celle des ordres de départ donnés par l'Empereur à 
partir du i6 Février, cela semble difficile à démêler. L'une et l'autre thèse peu- 
vent se soutenir, L'Empereur, en tous cas, à qui il n'était guère possible de partir 
plus tôt et qui n'avait nul intérêt à attendre davantage, a personnellement 
protesté contre les prétentions de Fleury de Chaboulon. 

( a57 ) 

33 



Après le départ 

près d'un an, chaque heure de sa vie. « Commediante ! » lui 
avait, à Fontainebleau, crié le pape. Il s'était chargé de 
justifier cette parole, au delà de tout ce qu'on avait vu de lui 
jusqu'à ce jour. 

La nécessité de sauvegarder sa liberté et sa tête dévelop- 
pant ses instincts innés de comédien, et leur donnant la 
première place, toutes ses actions, toutes ses paroles avaient, 
à l'île d'Elbe, été doubles. Il avait feint de prendre au sérieux 
sa royauté de Sancho-Pança, ses vaches, sa basse-cour et ses 
cochons, et toutes les chamarrures qu'il avait jetées à ces 
mille petites ambitions qui l'entouraient. Il s'était, autant 
qu'il l'avait pu, proclamé le roi satisfait de son peuple mi- 
nuscule. Il avait déclaré à tous qu'il était heureux ; il l'avait 
écrit sur les murs de ses palais. Jusqu'au dernier instant, 
il avait caché le réel sous le fictif, travaillant au budget de 
l'année courante et ordonnant à Bertrand de lui préparer son 
séjour d'été à Marciana, tandis qu'il faisait armer par Drouot 
le navire qui allait l'emmener. Et c'était, en même temps, sa 
prudence de tout, sa mise en compte coutumière de l'imprévu 
qui peut surgir. Départ, si nul obstacle ne survenait, prolon- 
gement de son séjour, s'il était retenu, l'une et l'autre alter- 
native devaient être pareillement assurées. 

L'unique fléchissement dans ses espérances et dans ses 
calculs avait été le naufrage de I'Inconstant. Il n'était venu, 
ni de lui, ni des hommes, mais de la nature, qui l'avait 
vaincu dans les steppes de la Russie, mais de la mer et des 
vents, contre qui, depuis la dispersion des vainqueurs de Troie 
jusqu'à celle de l'Invincible Armada, se brisent toutes pré- 
visions et toute puissance humaine. Ce n'avait été qu'une sim- 
ple alerte. Il avait conduit sa volonté jusqu'au bout, et cette 
comédie qui avait, autour de lui, brouillé toutes les idées, 

( a58 ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

avait en effet, comme l'huile sur les flots, momentanément 
endormi les haines. * 



Cette heure résolue et atteinte, il était parti, nu et désar- 
mé presque, précédé de sa seule renommée, et tenant au 
poing (( sa tête de Méduse » comme on appelait la Garde. 
L'entreprise n'avait chance de réussir qu'en s'inspirant, en 
cours de route, des circonstances inconnues qu'elle ferait 
naître, des événements qui se produiraient. Ce n'était plus le 
temps de l'ordonnance mathématique des batailles et des tac- 
tiques savantes. 11 n'y avait à compter que sur de l'audace. 
Un plan préparé d'avance eût été inutile, et risquait d'être 
vendu, tandis que les apprêts du départ et de l'expédition 
étant réduits au strict nécessaire, les risques qu'ils fussent 
trahis en avaient diminué d'autant. 

En agissant ainsi l'Empereur avait dérouté encore toutes les 
prévisions. La complicité des Barbaresques avait été envisa- 
gée ; Stahremberg s'était affolé des recrues faites en Toscane ; 
5o.ooo Piémontais et Milanais, avait affirmé Mariotti, étaient 
prêts à se ranger sous les drapeaux du roi de l'île d'Elbe, le 
jour oii il débarquerait, et Louis XVIII avait écrit senten- 

^ Personne n'ayant rien deviné, chacun découvrit, après coup, une foule de 
« combinaisons » de l'Empereur, Pons se demanda si la venue de Walewska à 
l'île d'Elbe n'avait pas eu pour but d'endormir la surveillance de Campbell 
(Pons de l'H., p. 379), et Peyrusse poussa la naïveté jusqu'à se convaincre 
« que Sa Majesté avait donné à Taillade cet ordre hardi d'échouer I'Inco estant, 
afin d'y faciliter, pendant sa remise à flot, l'entrée d'une plus grande quantité de 
provisions. » (Peyrusse, p. 268, 269 et 278.) 

( 259 ) 



APRÈS LE DÉPART 

cieusement à Talleyrand : « Ne perdons jamais de vue que 
s'il existe une ressource à Buonaparte, c'est en Italie, par le 
moyen de Murât, et qu'ainsi : delenda est Carthago. » * Le 
retour direct de l'Empereur sur le sol de France, avec ses 
seules ressources, coup de génie, qui nous paraît tout simple 
aujourd'hui, était l'unique supposition que l'on n'eût point 
faite. 

Ainsi se décomposent, et se résolvent, les différentes faces 
de ce qu'on a nommé « le problème de l'île d'Elbe ». 

Le retour de l'île d'Elbe était prévu, il était fatal. Mais 
cette équipée fabuleuse était aussi condamnée d'avance. Rien 
de stable n'en pouvait sortir. A peine la France eut-elle revu 
celui qu'elle désirait de loin et appelait, plus par esprit fron- 
deur et pour faire peur aux Bourbons que par conviction, 
qu'elle en prit peur elle-même. A la nouvelle du débarque- 
ment au golfe Jouan, la rente recula, à Paris, de sept points 
en vingt-quatre heures, et la Bourse fut saisie de panique. ^ 
Un dernier regain de popularité ramena l'Empereur aux 
Tuileries, et, si l'Europe l'avait accepté, le pays, faute de 
mieux se fût arrangé de lui. Mais cette Europe, qui avait tant 
fait pour l'abattre, ne pouvait, raisonnablement, admettre à 
nouveau sur le trône celui qui venait de donner cette preuve 
de plus de son redoutable génie et de son indomptable audace. 
Elle se souleva contre lui et, à la première défaite, il tomba. 

* Mariotti a Talleyrand, i5 Novembre i8i4, et Louis XVIII a Talley- 
rand, lo Décembre. 

2 « Cours du 5 °/o ' Ouverture, le 6 Mars, à 77 francs ; le 7 Mars, à 
70 francs. » (Moniteur du 7 et du 8 Mars.) Après s'être un peu raffermi, le 5 °/o 
n'était plus qu'à 5o francs, le 19 Juin. Le 21 Juin, à la nouvelle du désastre de 
Waterloo, il remontait à 55 francs. Il était à 57 francs, le 28 Juin, après l'abdi- 
cation de l'Empereur ; à 66 francs, le 3o Juin, après son départ de la Malmai- 
son. (Moniteur des 20, 22 et 24 Juin et du le*" Juillet.) 

( 260 ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

La France qu'il avait saignée à blanc, et où il ne restait 
que des estropiés, où les femmes ne trouvaient point de maris, 
n'avait plus d'hommes à lui livrer pour la boucherie des 
batailles. Son œuvre était terminée et le cœur de la nation 
ne battait plus avec le sien. Il le sentit, et qu'il était, ainsi 
que Fouché le disait crûment : « un personnage usé » . * 

Alors, réellement las et vaincu cette fois, il demandera, 
après Waterloo, à finir ses jours dans le repos, en une pai- 
sible et modeste retraite. Il resongera à la Corse, ou à l'Amé- 
rique. Mais personne ne le croira plus, et les Anglais qu'il 
tentera encore de flatter en s 'adressant à eux, accusés de 
l'avoir, exprès ou par sottise, laissé sortir de l'île d'Elbe, fu- 
rieux d'avoir été joués par lui, l'expédieront à 1.600 lieues 
de l'Europe, à Longwood, où il regrettera son île méditer- 
ranéenne et gémira: a Tout est gradation en ce monde. L'île 
d'Elbe, trouvée si mauvaise il y a un an, était un lieu de 
délices, comparée à Sainte-Hélène, qui peut défier les regrets 



à venir. y>^ 



Il pouvait se dire, pour se consoler, que les Bourbons 
l'eussent fait fusiller, et, les faits achevant de s'éclairer les 
uns les autres, le poli mais mal chanceux Campbell, ridicule- 
ment mystifié, explique Hudson Lowe, et le justifie. 



Lorsque, le 28 Avril, Campbell avait débarqué à Porto- 



* Mémorial de St^-H,, 20 Mai 1816 ; Fouché, II, p. 3o3. 
2 Mémorial de S'^e.H., 20 Février 1816. 



(a6i) 



APRÈS LE DÉPART 

Ferraio, ramené par la corvette anglaise, il avait, saisi d'un 
pressentiment en ne voyant plus FInconstant dans le port, 
demandé aussitôt, avec inquiétude, si Napoléon était tou- 
jours là. On lui répondit que l'Empereur était allé faire une 
excursion en mer. Il le trouverait sans doute à la Pianosa. 
Il demanda le Grand Maréchal Bertrand. Le Grand Maré- 
chal accompagnait l'Empereur. Il demanda le général Drouot. 
On ignorait où il était. Campbell comprit qu'on se moquait 
de lui. 

A travers la ville déserte, oii pas un bonnet à poil ne se 
montrait plus, il monta aux Mulini. Les Mulini étaient vides. 
Il se rendit chez Madame Mère, et, reçu par Pauline, l'in- 
terrogea avec rudesse, la sommant de lui dire quelle route 
son frère avait prise. Pauline le rappela aux convenances et 
déclara qu'elle ne savait rien. Il alla chez Mme Bertrand 
et tenta de l'effrayer, en lui affirmant que l'Empereur et 
tous ceux qui l'accompagnaient étaient prisonniers. Mme Ber- 
trand changea de couleur, mais ne parla point. La mine 
déconfite de Campbell la rassura. 

Il demanda qui commandait dans l'île. On l'adressa au 
signor Lapi, président de la Junte gouvernementale nommée 
par l'Empereur. * Campbell lui annonça qu'il prenait posses- 
sion de l'île au nom de l'Angleterre, et ferait occuper la 
citadelle, le jour même, par un détachement de marins de 
la corvette anglaise. Le signor Lapi répondit que l'île d'Elbe 
appartenait à Napoléon, que la garde nationale elboise, qui 

* Cette Junte provisoire qui avait été constituée par l'Empereur, quelques 
heures avant son départ, se composait du Vicaire Général Arrighi, de l'Intendant 
de l'île Balbiani, du maire Traditi, du chambellan Vantini, du signor Senno, 
le fermier de la pêche du thon, et du signor Bigeschi père, sous la présidence de 
l'Intendant des Domaines, Lapi. (Pons de l'H., p. 383 ; Marchand d'H., p. i66.) 

( 26a ) 



Ëï JUSQU'A NOS JOURS 

avait repris les armes, la défendrait contre toute attaque, et 
que si la corvette essayait de débarquer des hommes, la for- 
teresse tirerait sur la corvette. Campbell retourna à bord. 

Que penser .^^ L'Empereur était peut-être caché derrière 
Gapraia, d'où il fondrait sur Livourne, afin de s'y procurer 
des vivres, des munitions de guerre et des troupes. Campbell 
fit mettre le cap sur Capraia. Les insulaires n'avaient rien 
vu. Il avait, d'autre part, dépêché au consul anglais de Sicile 
un courrier, avec le signalement de la flottille impériale et 
la liste des troupes embarquées, que ses espions de Porto- 
Ferraio lui avaient donnée. Il priait le consul de transmettre, 
d'urgence, ces renseignements à l'escadre anglaise de la 
Méditerranée, afin qu'elle arrêtât Napoléon, s'il avait pris la 
fuite vers le sud. Lui-même, il repartit de Capraia dans 
l'intention d'explorer les côtes de la France. Quand il aborda 
à Antibes, l'Empereur était à Grenoble. ^ 

Pendant la campagne de i8i5, Campbell rentra dans 
les rangs de l'armée anglaise, se battit à Waterloo, et, nommé 
en 1825 Gouverneur de Sierra-Leone, fut emporté, en 1827, 
par le climat pestilentiel de cette colonie. 

Le i^' Mars, Pauline avait terminé ses préparatifs de dé- 
part, et, le 2, elle quittait l'île d'Elbe, pour Lucques, oii 
elle comptait se rencontrer avec sa sœur Elisa. Elle tomba 
malade à Viareggio, oii elle avait abordé. Elle y demeura quel- 
que temps, et se rendit ensuite à Naples, la fragilité de sa 
santé la retenant sous les climats plus doux des pays du Midi. 
Avant de se séparer de son frère, elle lui avait remis une poi- 
gnée de diamants, destinés à parer aux dépenses imprévues de 



* Campbell, p. 329 à 235, et (éd. anglaise) p. 38i ; Marchand d'H.j 
p. 169. 



(263 ) 



APRÈS LE DÉPART 

l'expédition. Lors de la lutte suprême, elle lui renvoya une 
partie de ses écrins, qui furent retrouvés, à Waterloo, dans 
les voitures de l'Empereur. Elle se fixa ensuite à Rome, puis 
se réconcilia avec son mari, le prince Borghèse, dans les bras 
duquel elle s'éteignit à Florence, le 9 Juin 1825, à i heure 
du matin, demandant qu'on lui couvrît le visage sitôt qu'elle 
serait morte et défendant au scalpel du chirurgien de pro- 
faner son beau corps. * 

Le 5 Mars, Madame Mère expédiait ses meubles à Rome. 
Dans la seconde moitié du mois, elle partait pour Naples, 
rejoindre Pauline. De Naples elle se rembarquait pour la 
France, et, le i^' Juin, retrouvait à Paris son fils remonté 
sur le trône. Moins d'un mois après, elle lui disait, à la Mal- 
maison, l'éternel adieu. Talmaqui était présent, en uniforme 
de garde national, vit deux larmes rouler sur l'énergique 
visage de celle qui, depuis, retirée à Rome, ne porta plus 
que des vêtements de deuil, méditant, dans ses rêves, d'ar- 
mer une flotte et de traverser l'océan, afin d'aller délivrer 
son fils crucifié. Elle lui survécut, tronc robuste, « mère 
de toutes les douleurs », et réclama inutilement à l'Angle- 
terre les cendres du mort, inutilement demanda « que la 
haine ne s'étendît pas au delà du tombeau » . Estropiée d'une 
chute qu'elle fit dans les jardins de la Villa Borghèse, et 
aveugle, semblant « oubliée par la mort», elle prolongea sa 
vie dans un autre âge, assez pour connaître un jour que la 
statue de l'Empereur s'était redressée sur la colonne de 
la Grande Armée. Le 2 Février i836, elle rendit l'âme, à 
85 ans révolus, léguant son cœur à sa ville natale d'Ajaccio. ^ 

1 Marchand d'H., p. 170; Constant, I, p. 208; Larrey, II, p. 108, 129, 
lôg, 297, 3o8 et 009. 

2 Larrey» II, p. io5, m, 117, laS, 137, i3o, ibg, 26661267, 355, Sôg, 

(364) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

La comtesse Walewska était à la cour de Murât, lorsqu'au 
milieu d'un bal, la nouvelle y arriva, envoyée par Napoléon, 
de son évasion de l'île d'Elbe. ^ Walewska se hâta d'accourir 
à Paris, et revit, à l'Elysée, son amant couronné. « Après 
le départ de l'Empereur pour Sainte-Hélène, elle se crut 
libre. Le comte Walewski était mort en i8i4. En 1816, elle 
épousa à Liège, oii elle s'était réfugiée, un cousin de l'Empe- 
reur, le général d'Ornano, ancien colonel des dragons de 
la Garde. » Ce mariage, qu'il connut, fut une des dernières 
douleurs du prisonnier de Longwood. Celle qu'il avait aimée 
si longtemps, et qui lui était si longtemps demeurée fidèle, 
s^était donnée à un autre homme ! En 181 7, elle avait un 
enfant, et, rentrée à Paris, la même année, y mourait, le i5 
Décembre, dans sa maison de la rue de la Victoire. ^ 

La jolie Mme Bellina, qui dansait le fandango aux Mulini, 
fut jetée par le sort au Pérou, à Lima, où elle tenait, vers 
i84o, un important pensionnat de demoiselles. ^ 

Le maréchal Bertrand et sa femme suivirent l'Empereur 
à Sainte-Hélène, ainsi que le valet de chambre Marchand, le 
faux mameluck Ali, son camarade Noverraz, et l'Elbois 
Gentilini, valet de pied. * 

Drouot et Cambronne (ce dernier avait été ramassé à Wa- 



362, 873, 434, 484 et 492; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. io8. Mémorial 
DE S'^^-H,, 19 Mai 1816; Mémoires DE Mlle Gochelet (Paris, 1 838), III, p. 172. 
— 86 ans, si l'on prend le 24 août 1749 pour date de sa naissance. 

^ L'Empereur envoyait son pardon à Murât, en le conjurant de demeurer 
calme et de ne point commettre d'imprudence (Mémorial de S^^-H. 
7 Février 1816 ; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 137). L'on sait que Murât se 
hâta de ne pas suivre ce conseil. 

^ Campbell, p. 167 (Note); Masson : N. et les Femmes, I, p. aSo. 

3 Pons de l'H., p. i55. 

'* Mémorial de S'^^-H., i5 Décembre 18 15. 



( 265 ) 

34 



APRES LE DÉPART 

terloo parmi les morts, complètement dépouillé par les pil- 
lards et (( nu, disait-il, comme un petit saint Jean»), sau- 
vèrent leur tête des conseils de guerre, acquittés tous deux 
comme ayant agi en qualité de sujets d'un souverain étran- 
ger, et non en rebelles contre l'autorité de Louis XVIII. 
Drouot termina sa vie dans la retraite. Cambronne, qui 
ne concevait pas l'existence en dehors d'une caserne et 
sans un uniforme, sollicita sa réintégration dans l'armée, 
prêta au roi le serment de fidélité prescrit « dont la loyauté 
de son passé serait, dit -il, garant », et fut appelé, le 9 4 
Avril 1820, au commandement de 16^ division militaire, à 
Lille. Il se maria, le 10 Mai de la même année, avec une 
Anglaise (( la dame veuve Marie Osburn, rentière, née à 
Glascow». Il mourut, vicomte et chevalier de Saint-Louis, 
dans la nuit du 28 au 29 Janvier 1842. ^ 
Le commandant Mallet fut tué à Waterloo. ^ 
Pons de l'Hérault, chargé par l'Empereur, après le débar- 
quement, d'aller à Marseille sonder Masséna, et, s'il le pou- 
vait, à Toulon, soulever la ville et la flotte, échoua dès le 
début de sa mission, fut emprisonné au château d'If, et n'en 
sortit que le 11 Avril. Il fut promu préfet du Rhône, puis, 
craignant les représailles bourbonniennes, s'exila, et adressa, 
sans succès, une triple pétition à Marie-Louise, à l'empe- 
reur d'Autriche et au prince-régent d'Angleterre, afin que 
l'autorisation lui fût accordée de rejoindre à Sainte-Hélène 
(( l'illustre et infortuné Napoléon ». Longtemps persécuté par 
les polices autrichienne et française, il fit en Italie plusieurs 
résidences, et ne revint à Paris qu'en 1822. Il y continua à 

* Procès de Drouot et de Cambronne ; Brunschvigg, p. 157, 270, 272, 
378, 283 et 807. 
^ Peyrusse, p. 333. 

( 266) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

être surveillé comme suspect. Le gouvernement de Louis- 
Philippe lui donna la préfecture du Jura. Au bout de six 
mois, ses raideurs de conscience et de conduite lui valaient 
d'être destitué. Entré au Conseil d'Etat, à la suite de la 
Révolution de i848, il vit encore, à 79 ans, sa situation 
renversée par le coup d'Etat du 2 Décembre. Estimant 
(( que l'Empereur était descendu tout entier dans la tombe », 
il protesta avec énergie contre « la violation de la Consti- 
tution et l'érection de tout pouvoir illégal » . « Le vieux père 
Pons )) comme l'appelaient ses amis, mourut pauvre, en 
i858.* 

Le joyeux trésorier Pey russe se tint coi durant la Restau- 
ration, fut, après i83o, élu maire de sa bonne ville de 
Carcassonne, conseiller général de l'Aude, et, moins âpre 
que Pons dans ses principes, se rallia au prince Louis 
Napoléon et au coup d'Etat. Commandeur de la Lé- 
gion d'Honneur en i853, il ne mourut qu'en 1860, à 
84 ans. ' 

Le cheval blanc, le Tauris, avait porté l'Empereur du golfe 
Jouan à Paris. Il fut monté par lui pendant la bataille de 
Waterloo. Avant de partir pour Sainte-Hélène, l'Empereur, 
à la Malmaison, le confia aux soins d'un de ses écuyers, 
M. de Montaran. Tant que vécut le Tauris, M. de Montaran 
l'emmenait par la bride, chaque matin, place Vendôme, et 
lui faisait faire le tour de la colonne. * 



* Mémoire aux Puiss. All., p. i63 à 268, p. i, et xxxiii à xlviii (Jntro- 
duction)y p. 378, 280 et 381 (Appendice). 

2 Peyrusse (Notice biographique en tête du Mémorial et Archives de la 
Couronne). 

3 Sellier Vincent, p. 219. 



( ^67 ) 



APRÈS LE DÉPART 



Napoléon, roi de l'île d'Elbe, avait régné un peu moins de 
dix mois. 

L'île lui devait d'innombrables bienfaits. Il y avait pour- 
suivi, en petit, durant quelques mois, sous des apparences 
parfois mesquines, et en s'occupant de tout par lui-même, 
le même travail de systématique ordonnance et de progrès 
matériel, qu'il avait, durant des années et avec des rouages 
plus compliqués, accompli dans son immense empire. 

A ce pays, oiilon ne pouvait, avant lui, circuler qu'à dos 
de cheval ou de mulet, il léguait tout un réseau de routes. Il 
avait mis en valeur ses ressources, d'après les lois de l'éco- 
nomie moderne. Il avait appris aux paysans à défricher des 
territoires abandonnés, à semer plus de blé, en prévision des 
disettes, et les milliers d'oliviers, d'orangers et de mûriers, 
venus d'Italie, restaient derrière lui sur cette terre jadis 
aride. A ces gens qui croupissaient dans l'ordure il avait 
enseigné et imposé les lois de l'hygiène. Il avait desséché 
les mares fétides, qui engendrent les moustiques et la fièvre, 
défendu de souiller les fontaines. Il avait fait chercher et 
jaillir des sources, creuser des citernes pour les années de 
sécheresse. Il avait vivifié le commerce de l'île, commencé 
des travaux d'amélioration dans les ports, et songé à faire 
de Porto-Ferraio un port franc, qui eût servi de point de 
relâche et d'entrepôt à la navigation du Levant. De toutes 
les dépenses, en principe, il prenait la moitié à son compte. 
Il les avait, souvent, entièrement supportées. Les finances 

( 268 ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

municipales de Porto-Ferraio étaient, malgré leurs charges 
nouvelles, en excédent de recettes*, et si les particuliers 
s'étaient, pour lui plaire et pour faire honneur à leurs digni- 
tés, quelque peu ruinés en fêtes et en parades, il les en avait 
royalement payés. 

Bruslart, gouverneur de Corse, et le Grand Duc de Tos- 
cane avaient, après Campbell, tenté de mettre la main sur l'île 
d'Elbe. La Junte gouvernementale s'opposa à leurs préten- 
tions, comme à celles de Campbell. 

Le général Dalesme, envoyé par l'Empereur, revint, le 6 
Juin, avec des troupes de Toulon, reprendre à Porto-Ferraio 
son ancien commandement militaire. Mais, le 9 Juin, le 
Congrès de Vienne restituait l'île d'Elbe et la principauté de 
Piombino au Grand Duc de Toscane. L'île fut bloquée par 
les croisières anglaises, et, le 29 Juillet, un mois après la 
seconde abdication, une flotte anglo-toscane invitait Dalesme 
à se soumettre au décret du Congrès. Dalesme signa un 
armistice et demanda des ordres à Paris. 

Le Gouvernement français refusait d'admettre qu'il y eût 
une question de l'île d'Elbe. L'île avait été donnée à Napoléon; 
son sort n'intéressait pas la France. Dalesme était autorisé 
à faire (( ce qu'il jugerait convenable ». Dans ces conditions, 
il ne pouvait que céder. D'accord avec le Conseil de Défense 
elbois, il tint bon cependant, jusqu'au 2 Septembre. Alors, 
se voyant décidément abandonné parle Cabinet de Paris, il 
livra la place aux troupes toscanes, et, le 6 Septembre, il se 
rembarquait pour Toulon, avec la garnison française. ^ 

La France ainsi perdit l'île d'Elbe. 

* Comptes MUNICIPAUX DE Porto-Fep.raio, p. 79: « Bilan de i8i4 : Recettes, 
64 954 fr. i5. Dépenses, 62.285 fr. 94. Excédent de recettes, 3.668 fr. 21. » 
2 Registre de l'I. d'E,, p. 267, 271 et suiv.. (Notes de Léon-G. Pélissier.) 

( 269 ) 



APRÈS LE DÉPART 

Des années noires recommencèrent. L'année i8i5 n'était 
pas achevée, que les pirates barbaresques, maintenant que 
(( le grand Dieu de la terre » n'était plus là, objet de leur 
vénération et de leur crainte, avaient reparu. Il fallut 
repousser une descente de huit cents d'entre eux, qui renou- 
velaient les pillages et les incendies. 1816 fut une année 
de faim et de misère. Des pluies diluviennes noyèrent les 
récoltes, le typhus décima la population, et le Grand Duc de 
Toscane dut expédier des secours à l'île infortunée, qui 
demandait vainement au ciel de lui rendre le temps heureux 
où Apollon exilé veillait sur elle. Ce ne fut qu'en 1829 que 
la prospérité se rétablit. 

Depuis cette époque, l'île d'Elbe confond son histoire 
avec celle de l'Italie. En 18/48, des comités patriotiques s'y 
organisent et entrent en rapport avec ceux de la péninsule, 
où fermente le sentiment de l'unité italienne. Garibaldi, 
poursuivi, aborde dans l'île, sur une barque de pêcheur, 
et s'y cache. Le 9 Février 18^9, Rome proclame la Ré- 
publique. La Toscane suit son exemple. Le Grand Duc 
Léopold II est jeté à bas de son trône et l'arbre de la 
liberté relevé à Elbe, pour y être abattu quelques semaines 
après. En 1860 seulement, lors de la constitution définitive 
de l'Italie, l'île, après tant de vicissitudes, trouva la paix et le 
repos. 

La population a plus que doublé depuis un siècle. Elle 
était, au dernier recensement, de 26.000 âmes. La Pianosa 
s'est colonisée. Elle nourrit 600 habitants, agriculteurs et 
pêcheurs. 

Tout en étant loyaux sujets de la monarchie de Savoie, 
les Elbois aiment la France, et accueillent toute démarche 
amie de sa part. Ils fraternisent avec les Corses, leurs voisins 

( 270) 



ET JUSQU^A NOS JOURS 

dans les flots. Porlo-Ferraio et Bastia choquent volontiers 
leurs verres en de cordiaux banquets. 

Ils aiment aussi à glorifier, chaque année, le souvenir 
de l'Empereur, par la cérémonie funèbre du 5 Mai, dont 
nous avons parlé au début de ce livre. Là, les passions poli- 
tiques que ce mort soulève chez nous, n'existent pas à son 
égard. On le respecte parce qu'il fut grand, et que s'élever 
au-dessus des hommes est plus ardu que de critiquer 
et de juger ceux qui ont su y parvenir. On l'honore 
également par reconnaissance durable du bien qu'il a fait 
à son petit royaume, pour la place qu'il lui a réservée dans 
l'histoire. ' 

Lors de la chute du deuxième Empire français, le bruit se 
répandit parmi les Elbois que le vaincu de Sedan songeait à 
se retirer au milieu d'eux. Désireux de lui prouver leur 
inaltérable amour pour le sang dont il descendait, les habi- 
tants de Porto-Ferraio lui firent parvenir, par leur Syndic, 
une adresse officielle l'assurant de la satisfaction que cet 
espoir leur causait. 

Napoléon III répondit par la lettre suivante : 

Wilhelmshôhe, lo Mars 1871. 

(( Monsieur le Syndic, j'ai reçu l'adresse par laquelle les 
habitants de Porto-Ferraio m'offrent l'hospitalité dans leur 
ville, pensant que j'avais choisi Fîle d'Elbe pour y fixer ma 
résidence. Quoique cette nouvelle n'ait jamais eu aucun 
fondement je suis heureux du témoignage de sympathie 
qu'elle a provoqué et dont j'ai été vivement touché. 
Veuillez, monsieur le Syndic, vous faire auprès de vos 

* Benvbnuto Giunti: Il V Maggio, p. 17. 

( ^71 ), 



APRES LE DEPART 

concitoyens l'interprète de mes remerciements et croire à 
mes sentiments. 

Napoléon ». * 



Revenu à Paris, l'Empereur avait fait don à la ville de 
Porto-Ferraio de son palais des Mulini, qui serait conservé 
avec les meubles et transformé en musée, et dont le salon 
servirait de salle des fêtes. Ses livres constitueraient une 
bibliothèque publique. 

Le Grand Duc de Toscane, rentré en possession de l'île 
d'Elbe, ne tint nul compte de ces dispositions. Il confisqua 
la maison, il vendit ou déménagea les meubles, et prit une 
partie des livres. 

Les archives impériales avaient été empaquetées à la hâte, 
et emportées par le maréchal Bertrand et par Peyrusse. Il ne 
reste à l'Hôtel de Ville de Porto-Ferraio qu'un paraphe du 
maître, au bas d'un des budgets municipaux. 

L'Hôtel de Ville conserve, comme nous l'avons dit, le dra- 
peau de la souveraineté de l'île d'Elbe, quelques chaises du 
mobilier de l'époque, branlantes et défoncées, reléguées au 
grenier, le dessin à la sépia du chef de bataillon Mellini, 
représentant le départ nocturne du 26 Février, et ce qui 
subsiste des livres ayant appartenu à l'Empereur. ^ 

En i85i, le prince Anatole DemidofP qui s'était allié aux 
Bonaparte, en épousant Mathilde, fille de Jérôme, acquit la 

^ Original à l'Hôtel de Ville de Porto-Ferraio. 

2 Voir p. 20 et 289. — Sur l'authenticité du drapeau, voir la note 2 de 
la page 27^. 

(372 ) 



^ 



4^ 



S^-£L.^^^i^J'^" 



k.,.^.^ ly^.^.. /..'.- ^'r.D..A/>.-^-f 



, //// 



, / /•-'''■ 






.^..-^ 



/'X.jn.^-^^-''' 



/Il - "- • / 



/.. 









./......-/ / 



^, Z^- 



/... : 



/'.^ ^^ 



/Ct^-X' 



ru 



y- 



ô 



*y ^^r^/ y'oL-' tf^ (M^^ 



:r7' 



u.. .r--"- -/*■■•■/ 



/ 






/<, , ;^r f^-' 



/:...//<,, <''- 






■/ 






AvAyA.^ ^<:- ^" ^^- 



^„Y^, .r ^ 



i/<t<^ f' •< ' '-<-•• ^-^ ' 



C^ ^y e>yyV-^< 




4^ 



1. AUTOGRAPHE DE NAPOLEON III. (Réduction.) 

2. LA TOUR GÉNOISE A PORTO-FERRAIO. 



ET JUSQU'A NOS JOUkS 

maison de San Martino, qui avait été démeublée comme les 
Mulini, et entreprit d'y établir un musée napoléonien où il 
réunirait les objets qu'il retrouverait dans l'île, augmentés 
d'une collection personnelle fort riche, se rapportant à diffé- 
rentes époques de la vie impériale. * 

Afin de glorifier la petite maison qui avait abrité le grand 
Empereur, il profita de la déclivité du terrain pour faire 
construire, en dessous d'elle, et lui formant comme un pié- 
destal, avec son toit en terrasse et ses colonnes, un large édi- 
fice de soixante-trois mètres de façade, à l'imposante archi- 
tecture, portant à ses angles des aigles aux ailes éployées. 
Il y eut des glissements de sol, des effondrements de voûtes, 
et la construction dura huit ans. Peut-être eût-il mieux valu 
laisser au site son ancien aspect, à la petite maison son 
ambiance campagnarde, que nous ne connaissons plus que 
par une vieille estampe, souvent reproduite.^ 

C'est lui qui fit aussi placer, dans le jardin des Mulini, les 
écussons de marbre blanc et les bas-reliefs que l'on y voit 
parmi les parterres, et qui institua, à la joie des Elbois, la 
cérémonie funèbre du 5 Mai. Il donna le cercueil d'ébène, 
le masque par Antommarchi, et établit l'église de la Miséri- 
corde bénéficiaire d'une rente perpétuelle de 5oo francs par 
an, dont loo francs pour les frais de la cérémonie, et /ioo 



* Cf. p. 128. — D'après le Catalogue du Musée de San Martino, il ne se 
trouvait plus dans la maison démeublée, lorsque Demidoffen prit possession, que 
3 bustes d'Elisa Bonaparte et de son mari, a vases de Sèvres, un divan de mi- 
lieu en acajou, garni de tapisserie (aigle et abeilles)^ ouvrage de Pauline Bor- 
ghèse, une console en marqueterie, recouverte d'un marbre blanc, 2 plans du 
domaine, quelques dessins d'architecte, et le plan d'une décoration pour une 
fête publique. 

2 On la trouve dans Napoléon par l'image, par A. Dayot, Paris, 1895. 

(273) 

35 



APRÈS LE DÉPART 

francs à distribuer en aumônes aux indigents de Porto-Fer- 



raio. ^ 



Après sa mort, son neveu et héritier, Paul Demidoff, dis- 
persa tout ce que contenait le musée de San Martino. La 
vente eut lieu à Florence, le 1 5 Mars 1880. 

On y vendit, parmi les objets ayant trait au séjour de l'Em- 
pereur à File d'Elbe : La cocarde que portait Napoléon à son 
chapeau, le jour de son arrivée, et qu'il échangea contre la 
cocarde elboise, 290 francs ; un lot de grandes et de petites 
cocardes de la souveraineté de l'île d'Elbe, 116 francs ; un 
nécessaire de travail, pour femme, en malachite, semé 
d'abeilles, ayant appartenu à la princesse Elisa, duchesse de 
Piombino, 33o francs ; une tasse de cuir, dont Napoléon se 
servait pour boire, pendant ses promenades à l'île d'Elbe, et 
qu'il avait donnée à son jardinier, 10 francs ; une paire de 
flambeaux argentés, donnés au même, par l'Empereur, 10 
francs ; le sifflet en argent du contre-maître du canot impé- 
rial à l'île d'Elbe, i56 francs ; une copie du drapeau de l'Em- 
pereur à l'île d'Elbe (sans prix de vente). ^ 

San Martino a été revendu depuis à un richissime Elbois, 
signor del Buono, qui a expulsé de la maison quantité d'ob- 
jets hétéroclites qui s'y étaient introduits, et qui s'occupe de 
reconstituer un nouveau musée. 



1 Benvenuto Giunti: Il V Magcio, p i8. — Cf. p. i5. 

2 Catalogue de la vente San Donato. (L'exemplaire que possède le 
Département des Estampes de la Bibliothèque Nationale de Paris porte, inscrits 
à la main, les prix de vente.) — Est-ce cette copie du drapeau de l'Empereur 
qui serait revenue à l'Hôtel de Ville de Porto-Ferraio, et que l'on y montre au- 
jourd'hui ? N'est-ce pas une autre copie, exécutée pareillement par ordre de 
Demidoff et donnée par lui à la ville, en même temps que le cercueil et le 
masque? Cette dernière supposition est la plus vraisemblable. Il est peu probable 
que ce soit l'original qui ait survécu. 



(^74) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

Dans la galerie DemidofF il a fait entrer, tout d'abord, le 
superbe lit d'acajou que Madame Mère avait reçu de Paris, 
et qu'après le départ de l'Empereur elle envoya à Lucques, 
oii il servit probablement à Pauline, qui, pendant les der- 
nières années de sa vie, vint souvent dans cette ville, afin 
d'y prendre les eaux. C'est à Lucques même que le signor 
del Buono l'a racheté. D'une famille de Porto-Ferraio, il 
a acquis le guéridon et le service à café qui sont dans la 
chambre de l'Empereur, et dont nous avons parlé. ^ 

C'est en effet dans les familles qu'il convient de rechercher 
ce qui a pu demeurer à l'île d'Elbe de souvenirs impériaux. 
J'en ai retrouvé quelques-uns, dont l'authenticité ne paraît 
pas douteuse. 

La signora Traditi, petite-fille du maire de Porto-Ferraio, 
chambellan de l'Empereur, conserve, et m'a montré, les 
clefs de la ville, que son grand-père présenta à Napoléon, 
sur un plat d'argent, le 4 Mai iSil[. Elle possède aussi des 
fauteuils provenant, selon la tradition qui lui a été transmise, 
du palais des Mulini, une miniature de l'Empereur, très 
embelli, en habit vert de chasseur de la Garde, des boucles 
d'oreille, un collier de perles et un camée, que sa grand'mère 
reçut de la princesse Borghèse, lorsque celle-ci quitta l'île 
d'Elbe, et un bel éventail en ivoire sculpté, avec des pein- 
tures de style chinois, adressé de Rome, par Pauline, cinq 
ans après, à « la bonne Madame Traditi » en remercie- 



1 Cf. p. III et 128. — C'est pour elle-même, semble-t-il, que Madame 
Mère, tandis qu'elle embarquait le reste de son mobilier à destination de Rome 
(voir p. 264), aurait expédié ce lit à Lucques. Elle avait eu l'intention de 
commencer par s'y rendre, en quittant Porto-B'erraio, tant pour y faire une saison 
thermale que pour se rapprocher de Pauline, tombée malade à Viareggio. 
(Lettre du Cardinal Fesch a Caroline Murât, citée par Larrey, II, p. io5.) 

(Q75) 



APRÈS LE DÉPART 

ment d'une boîte de figues sèches. La lettre que nous repro- 
duisons accompagnait l'envoi de l'éventail. ^ 

Elle m'a communiqué la lettre que le Grand Maréchal 
Bertrand écrivit de Paris, le 2 4 Mars i8i5, au signor Traditi, 
pour lui annoncer le retour de Sa Majesté aux Tuileries et 
le présent que faisait l'Empereur à la ville de Porto Ferraio, 
de son portrait en pied, placé dans la salle des séances de 
l'Hôtel de Ville.' 

Le signor Squarci,dont le grand-père était, sous Napoléon, 
médecin à l'hôpital militaire de Porto-Ferraio^ possède 
l'original de la Note i3 du Registre de l'île d'Elbe, signée 
par l'Empereur, et ordonnant à Drouot de former une 
compagnie de canonniers avec les chevau-légers polonais 
démontés. Il a dans sa cave deux ou trois douzaines de bou- 
teilles vides, provenant de la cave impériale, marquées d'une 
N qu'entoure un laurier, et sa fdle, la signorina Squarci, 
s'amuse à revêtir la robe de satin blanc que son aïeule portait 
aux fêtes des Mulini. 

Le signor Bigeschi, Syndic de Porto-Ferraio et dont l'ar- 
rière grand-père lit partie de la Junte gouvernementale de 
1 8 1 5 , garde dans ses papiers le passeport donné par le Pape 



* ÏKA.DUCTION DE LA. LETTRE DE Pauline : « Ronie i5 Février 1820. J'ai 
reçu, avec plaisir, la boîte de figues sèches, que la bonne Madame Traditi m'a 
envoyée. Je la remercie beaucoup, et la prie d'accepter ce petit souvenir que je 
lui envoie et de croire que toujours je me souviens d'elle avec plaisir. J'espère 
qu'il lui sera agréable d'avoir deux éventails de moi. Je la prie de faire mes 
compliments à son mari, et à tous ceux de Porto-Ferraio, qui se souviennent de 
moi. — Princesse Pauline Borghèse. « La lettre mentionne deux éventails. L'un 
des deux s'est perdu depuis. 

2 Ce portrait a disparu. Celui qui le remplace a été donné par le prince 
Demidoff, (Cf. p. 20.) 

3 Pons de L'H.,p. 347- 



(276) 



4^ 




Jj.'^C^ /Ui^^c ^"^^ 





/-'^^^:.^^-^/_, 










AUTOORAIMIK l)i: P.VULINK BOllGHliSH 




ET JUSQU'A NOS JOURS 

à Madame Mère, lorsqu'elle se rendit à File d'Elbe, sous le 
nom de Mme de Pont.^ 

Grâce à la cristallisation de la vie dans cette petite île, 
toutes ces pièces, tous ces objets, ne sont jamais sortis des 
familles qui les détiennent. Ce sont eux (nous en allons 
trouver d'autres) qui pourraient aider à reconstituer ce nou- 
veau musée de San Martino et ramener à l'île d'Elbe les 
visiteurs étrangers. 

Le rideau du théâtre, qui représente Napoléon sous la 
figure d'Apollon, résiste, depuis un siècle, à l'usage qu'en 
font toutes les troupes de comédiens, de passage dans l'île. 
Mais il s'éraille de plus en plus, et c'est une pièce historique 
dont le transport dans la galerie Demidoff s'impose. - 



L'abbé Soldani, que je trouvais, chaque jour, prêt à se 
mettre à mon service et qui avait voulu m'inscrire membre 
d'honneur de la Confrérie des Pénitents Blancs (sans obliga- 



1 Cf. p. 109. 

2 Les hauts fourneaux, récemment installés à Porto- Ferraio pour la fonte du 
minerai de fer de Rio Marina, aujourd'hui en pleine activité, sont, à bref délai, 
la mort de la vieille île d'Elbe. Non seulement ils souillent le ciel de leurs 
fumées et le sol de leurs scories, qui déjà s'entassent en montagnes autour 
d'eux, mais ils se préparent à aller capter et engloutir dans des tuyaux les sources 
murmurantes de Marciana. La belle race des femmes de l'île se perdra, en 
mêlant son sang à celui de toute une population nouvelle. Les rues de Porto- 
Ferraio se salissent, le prix de la vie augmente, les pauvres gens ne trouvent 
plus où se loger, et, dans la petite capitale, où chacun, le soir, laissait sans peur 
sa porte ouverte, on a connu les premiers voleurs. 



(277 ) 



APRÈS LE DÉPART 

tion de rentrer à Paris avec une cagoule), m'avait promis de 
m'emmener, un matin, dans l'église de l'Insigne Archicon- 
frérie du Très Saint Sacrement, dont il était prêtre, et de m'en 
ouvrir la sacristie, aux armoires luisantes, aux murs silen- 
cieux, imprégnés d'encens. 

Là, il me sortit d'un tiroir un cadre ovale, en bois doré, 
qui encadrait une Pieta, c'est-à-dire une Vierge Mère tenant 
sur ses genoux le cadavre de son fils descendu de la croix. 
Ce tableau était suspendu, en guise de crucifix, au chevet 
du lit de l'Empereur, et c'est devant lui qu'il s'agenouillait, 
soir et matin, dans cette vague croyance qu'une prière pro- 
fonde à ce Dieu, dont il lui semblait se rapprocher plus 
qu'un autre, ferait fléchir peut-être, en sa faveur, les arrêts 
du destin. Et cependant, sa mère à lui, qu'en priant devant 
ce tableau il enveloppait dans la même superstitieuse adora- 
tion, ne devait seulement pas, comme celle du Christ, le 
tenir mort sur son giron I 

Cette relique était arrivée ici directement, m'assura l'abbé, 
et c'était un zélé Confrère qui l'avait jadis achetée de ses 
deniers, pour l'offrir à son église, où l'Empereur était venu, 
le 29 Mai i8i/i, jour de la Pentecôte, en grande pompe, 
avec chambellans et voitures, entendre la messe de San 
Cristino, ainsi qu'en font foi les archives poudreuses du 
Chapitre.* 

Puis l'abbé Soldani tira, d'une des armoires, un paquet 
d'étoffes, saupoudrées de camphre et soigneusement envelop- 
pées. C'étaient de riches broderies de soie, ornées de guir- 
landes de fleurs, en étoffe rapportée. Leurs couleurs chatoyan- 



* Registre de l'Insigne Archigonfrérie du Très Saint Sacrement de 
Porto-Ferraio, p. 86. — Cf. Pons de l'H., p. 227 et aa8. 



(278) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

tes, un peu jaunies, avaient pris cette infinie douceur des 
vieilles choses. Elles provenaient sans doute de la razzia 
de Piombino, et avaient servi de couvre-pied, de rideaux et 
de baldaquin au lit impérial, dans la chambre des Mulini. 
Elles avaient été acquises par l'église du Très-Saint-Sacrement, 
et l'étofFe du couvre-pied taillée, puis recousue, sans que l'on 
touchât au dessin, pour recouvrir le trône épiscopal de 
l'évêque d'Ajaccio, quand il venait officier à l'île d'Elbe. 

L'abbé m'avait aussi, avant que je parte, demandé la 
permission de me conduire à son père a qui (disait-il dans 
son amusant jargon français, meilleur que mon italien) était 
aveugle, et désirait me voir ». 

Je le suivis. 

Au premier étage d'une maison à l'escalier de pierre, et 
dont les fenêtres donnaient sur l'admirable baie, aux flots 
bleus et aux tartanes vertes, oii je devais me rembarquer le 
lendemain, dans une vaste pièce, nue et carrelée, un vieil 
aveugle était assis sur un canapé de style Empire, en acajou 
paillé, dans les rosaces duquel des cygnes sculptés enchâs- 
saient des lyres. Encore un débris, contemporain du passé, 
et réfugié là. 

(( // signor mio padre (Monsieur mon père) », me dit 
l'abbé. 

Le bonhomme n'avait pas paru nous avoir entendus, car 
il était, également, à peu près sourd. Un manteau, dont les 
manches pendaient, était jeté sur ses épaules, et il chauffait 
ses mains osseuses à un pot de terre jaune, oii des braises 
allumées se consumaient sous la cendre, recouvertes par un 
grillage de fil de fer, afin qu'il ne se brûlât pas. Ce brasero, 
tout primitif, était posé devant lui, sur un escabeau, et il 
l'enserrait de ses jambes glacées par l'âge. Ses yeux blancs, 

( 279) 



APRÈS LE DÉPART 

levés, regardaient le plafond, le ciel sans doute, car, pour 
l'aveugle, il n'y a rien entre lui et l'objet de sa pensée. 

L'abbé lui toucha l'épaule, et lui cria dans Poreille : (( // 
signor franc ese ! » 

Alors je le vis se lever lentement (c'était rapidement pour 
sa faiblesse), et ses bras se remuer vers moi. J'allai vers sa 
main, la pris dans la mienne, et il demanda : (( Est-ce lui .^^ » 
Je l'entendis qui se répétait à lui-même : « Français... 
L'Empereur. . . Mon père. . . Waterloo. . . » Puis il se mit à par- 
ler avec volubilité : « Je suis le fils, monsieur, d'un soldat 
de Waterloo. Napoléon I Mon père l'a connu, lorsqu'il était 
roi de l'île d'Elbe. Vive éternellement Napoléon ! Mon père 
s'était déjà battu dans son armée, quand il était venu de 
France, encore général, pour délivrer l'Italie. Mon père 
était à son côté, au pont de Lodi, en qualité de sergent de 
cavalerie. Les balles pleuvaient comme une averse sur le 
régiment, qui essayait de traverser le pont, et tous les com- 
battants tombaient morts, ou reculaient. Alors mon père 
avait vu l'Empereur qui prenait le drapeau du régiment, et 
qui allait le planter au milieu du pont, en criant : a Elle 
n'est pas encore fondue, la balle qui doit me tuer. » L'Em- 
pereur était brave et ne craignait pas la mort ! A l'île 
d'Elbe, mon père faisait partie de la garde mobile de l'Empe- 
reur, et il l'escortait partout dans l'île. L'Empereur lui par- 
lait souvent. Il parlait de même à tous, sans orgueil. Mon 
père venait de se marier. L'Empereur lui avait promis, 
quand je naîtrais, de me tenir dans l'église pour le baptême. 
Mais alors l'Empereur n'était plus là. Il était parti un jour, 
tout à coup, et mon père s'était embarqué avec lui. Mon 
père disait : (( Je l'aurais suivi jusqu'au bout de la terre, 
et ici tous les autres comme moi, parce qu'il était le grand 

( 280 ) 



Eï JUSQU'A NOS JOURS 

Empereur. » Il l'a suivi jusqu'à Waterloo. Ensuite il est 
revenu. Il a fallu qu'il revienne à pied, jusqu'à Piombino, 
sans ressources, à travers l'Allemagne, la Suisse et l'Italie. 
Cela fait plus de quatre cents lieues. Il me racontait cela 
quand j'étais petit, comment l'Empereur était habillé, ce qu'il 
disait, puis comment il a été vaincu. Maintenant l'Empereur 
est mort, mon père aussi, et je suis vieux à mon tour, et j'ai 
oublié beaucoup de ces choses. Mais si l'Empereur revenait, 
je partirais avec lui comme a fait mon père. Vive l'Empe- 
reur I » 

Le vieil aveugle s'était, en parlant, transfiguré. Son en- 
fance semblait remonter en lui, et tout le brouillard des sou- 
venirs de l'impériale épopée, qu'en le faisant sauter sur ses 
genoux lui avait contée son père, revenu à pied de Waterloo, 
balafré par la mitraille de Wellington et noirci par la fumée 
des canons du mont Saint-Jean. 

Et c'était pour moi un des plus curieux sentiments qu'il 
fût possible d'éprouver, de me voir mêlé soudain à cette page 
d'histoire, de me trouver vis-à-vis d'elle, encore vivante, de 
la toucher du doigt en quelque sorte. Je me retrouvais devant 
cette fascination légendaire que l'homme au petit chapeau 
exerçait sur tant de ceux qui l'approchaient, devant ce culte 
idolâtre qu'à leur tour ceux-ci transmettaient à leurs fils. 
Je comprenais, par cet exemple, comment les hommes et les 
peuples se grisent de gloire et de paroles, et, se livrant à 
ceux qui savent les prendre, se précipitent à leur suite, 
comme moutons à l'abattoir, vers la folle tuerie des ba- 
tailles. Moi-même, dont toutes les idées allaient à l'encontre, 
j'en étais remué malgré moi. 

Le vieil aveugle s'était rassis, comme épuisé. Des larmes 
roulaient dans ses yeux morts. Je m'étais rapproché de lui. 

(281 ) 

36 



APRÈS LE DÉPART 

J'aurais voulu qu'il parlât davantage, lui faire préciser quel- 
qu'une de ses ressouvenances. 

L'abbé qui, mieux que moi, savait se faire entendre, lui 
exprima mon désir. Il demeura pensif quelques instants, 
puis se mit à rire : « C'était un malin, l'Empereur I et il 
n'était pas facile de le tromper. Il y avait dans une rue 
proche de la nôtre, je me souviens, car mon père me Fa 
raconté bien souvent, une petite vieille, nommée Battini. 
Elle habitait une chambre, au rez-de-chaussée, où elle tra- 
vaillait, toute la journée, avec son métier à tisser. On la 
voyait, par la fenêtre, faire aller et venir le battant de bois et 
les fils. L'Empereur, quand il passait dans cette rue, ne 
manquait jamais de la regarder. Un jour, il s'était arrêté 
pour lui causer. L'Empereur était très généreux. Il avait 
toujours, dans son gilet, des pièces d'or, pour donner aux 
pauvres gens. Il s'était avancé, avec ses généraux, et il lui 
avait dit : (( Bonne femme, combien gagnez-vous par jour .f^» 
La petite vieille (elle se doutait bien de son dessein) avait 
voulu se faire plus pauvre qu'elle n'était, afin de recevoir 
une plus grosse aumône. Elle avait pris un air contrit, et lui 
avait répondu : (( Hélas I Majesté, quatre ou cinq sous par 
jour. )) Elle mentait, la Battini I Car elle en gagnait bien 
davantage. Mais l'Empereur savait le prix des choses. Il 
fronça le sourcil : (( Si peu que cela, vraiment? Voilà qui 
prouve que vous ne travaillez guère. » Il lui tourna le dos, 
et plus jamais il ne l'avait regardée. Elle n'eut rien du tout. 
C'était bienfait. Personne ne pouvait tromper l'Empereur. » 
Et le vieux ajouta avec conviction : (( L'Empereur n'aimait 
pas le mensonge, » 

Puis il s'agita sur son siège, et dit quelques mots à l'abbé, 
qui alla vers un secrétaire placé au fond de la chambre et en 

( 282 ) 



ET JUSQU'A NOS JOURS 

rapporta un coffret, qu'il lui remit. Le vieux l'ouvrit à tâ- 
tons. 11 y prit une clef d'or et un flacon en cristal ciselé. 
(( Ceci, me dit-il, c'est l'Empereur qui l'a donné à mon 
père, pour qu'il le garde en souvenir de lui. Mon père l'a 
toujours gardé, et moi aussi. Je ne voudrais pas le donner 
pour un trésor. Il y avait encore une lampe de cuivre, que ma 
mère a conservée bien longtemps. Elle lui servait à mettre sur 
sa fenêtre, lorsque l'Empereur rentrait tard en ville. Quand 
on entendait s'approcher dans la nuit, à travers la campagne, 
le galopement des chevaux, chacun, dans la rue oii l'Em- 
pereur devait passer pour rentrer aux Mulini, ne manquait 
pas d'en allumer, sur sa fenêtre, une semblable, qui était tenue 
toujours prête. Car la rue était très en pente et le sabot des 
chevaux glissait souvent sur les mauvaises dalles qui la 
pavaient. Il aurait pu arriver malheur à l'Empereur. La 
lampe, depuis, s'est usée, et je ne sais pas ce qu'elle est 
devenue, mais ma mère me la montrait quand j'étais jeune. » 

Le vieux se tut. Je lui demandai s'il n'avait rien d'autre à 
me dire. Il secoua la tête, et je vis que tout recommençait à 
se brouiller dans son cerveau las de la vie. Il m'avait confié 
la clef d'or et le flacon de cristal. Je les lui rendis et il replaça 
dans leur boîte les deux reliques, après les avoir embrassées. 
Retenant mes mains, il les porta aussi à ses lèvres ; puis, 
avec cette hyperbole coutumière au langage de l'Italie : (( Il 
me charge de vous dire, me transmit l'abbé, qu'avoir vu un 
compatriote de son Empereur sera la joie de sa] vieillesse. » 

Il tenait toujours ma main serrée contre ses lèvres et 
s'était remis à pleurer. Une de ses larmes y glissa, brûlante. 
Il semblait ne pas vouloir me lâcher et craindre de laisser 
s'envoler avec moi ce passé lointain, que j'avais réveillé en 
lui. Presque de force, je me dégageai de son étreinte, et il 

(283) 



APRÈS LE DÉPART 

rentra dans la nuit. On le réinstalla sur le canapé d'acajou, 
aux cygnes sculptés. Il ramena sur lui son manteau et re- 
prit entre ses jambes le petit brasero grillagé, sur lequel 
s'allongèrent à nouveau ses mains grelottantes. Une der- 
nière fois, en sortant, je me retournai. Il s'était remis à fixer 
le ciel. 

Le lendemain je regagnai le continent. Revenu depuis à 
Paris, repris comme tous par le flot dévorant de nos vies, 
je n'ai jamais resongé sans étonnement au vieil aveugle 
elbois, qui en est demeuré au temps de Déranger, et qui 
attend paisiblement la mort en rêvant « du grand Empe- 
reur )), alors que pour nous les disparus d'un an sont 
déjà vieux, ceux de vingt ans, entrés dans l'histoire, et 
ceux d'il y a un siècle à peine, presque aussi lointains que 
les Césars romains et les Pharaons d'Egypte. 




TABLE DES GRAVURES 



NAPOLÉON A FONTAINEBLEAU AVANT SON DÉPART POUR l'iLE d'eLBE. FRONTISPICE. 

CARTE DE l'iLE d'eLBE 12 

LA « TESTE » DE NAPOLÉON l6 

LE DRAPEAU DE NAPOLÉON A l'ii.E d'eLBE l6 

MARCIANA ALTA. . 32 

MARCIANA MARINA. 32 

LE GOLFE DE PROCCHIO, LE MONTE CAPANNE ET LE MONTE GIOVE. . ^8 

PORTO-FERRAIO. LA PORTE DE MER OU DÉBARQUA NAPOLÉON, 

LE 4 MAI l8l4 64 

LE JARDIN ET LA TERRASSE DES MULINI 8o 

LE GRAND SALON DES MULINI 8o 

UNE RUE A PORTO-FERRAIO ET LE PALAIS DES MULINI 96 

ÉVENTAIL DE PAULINE BORGHÈSE 113 

LE LIT DE MADAME MÈRE 112 

CHAPELLE ET ERMITAGE DE MONSERRAT I20 

LA SALLE DES PYRAMIDES DANS LA MAISON DE SAN MARTINO. . . I28 

LA MAISON DE MADAME MÈRE A MARCIANA ALTA l36 

LA CHAPELLE DE LA MADONE. l36 

LA « SEDIA DI NAPOLEONE » SUR LE MONTE GIOVE l36 

( 285 ) 



L ERMITAGE DE LA MADONE SUR LE MONTE GIOVE, OU L EMPEREUR 

REÇUT LA VISITE DE LA COMTESSE WALEWSKA 1^8 

UNE DES QUATRE CHAMBRES DE l'eRMITAGE l48 

RIO MONTAGNE l6o 

PORTOLONGONE ET SA CITADELLE l6o 

FAC SIMILE d'un ORDRE DE NAPOLÉON, AVEC SA SIGNATURE. . . 1 64 

MÉDAILLE DE PAULINE BORGHESE l64 

PORTO-FERRAIO ET SON GOLFE VUS DES JARDINS DE SAN MARTINO, I76 

LA MAISON DE SAN MARTINO EN SON ÉTAT ACTUEL 176 

UNE AUDIENCE DU ROI DE l'iLE DES MINES OU LA COUR DE NAPO- 
LÉON A l'iLE d'eLBE. (CARICATURE ANCIENNE.) 184 

PORTO-FERRAIO. — LA FACE SUD DE LA VILLE ET LE FORT DU 

FAUCON 200 

RIDEAU DU THÉÂTRE DE PORTO-FERRAIO (nAPOLÉON, SOUS LA FIGURE 

d'aPOLLON, GARDE SES troupeaux) 2l6 

LA SIGNORINA SQUARCI, DANS LA ROBE DE SATIN BLANC QUE SON 

aïeule PORTAIT AUX MULINI, A LA COUR DE NAPOLÉON. . . . 224 

LE DÉPART DE l'iLE d'eLBE. (eSTAMPE ANCIENNE.) 24o 

LE GOULET DE PORTO-FERRAIO, PAR OU SORTIT LA FLOTTILLE 

IMPÉRIALE 240 

LE PLAFOND DE SAN MARTINO ET LES DEUX COLOMBES SYMBOLI- 
SANT NAPOLÉON ET MARIE-LOUISE 256 

LA SALLE DE BAINS DE l'eMPEREUR A SAN MARTINO 256 

AUTOGRAPHE DE NAPOLÉON III 272 

LA TOUR GÉNOISE A PORTO-FERRAIO 272 

AUTOGRAPHE DE PAULINE BORGHÈSE 276 



TABLE DES MATIÈRES 



I 

L'ILE D'ELBE 

l'île d'eLBE et le « CANAL » DE PIOMBINO. j| DÉBARQUEMENT A PORTO-FER- 
RAIO. Il UNE VILLE d'oPÉRA. || LA « TESTE DI NAPOLEONE » ET LE PALAIS IMPÉ- 
RIAL, Ij LA BANNIÈRE DE l'anCIEN ROI DE l'iLE d'eLBE. || LA BIBLIOTHEQUE DE 
l'empereur. Il SOUVENIR DE VICTOR HUGO. LE PREMIER MOT DU POÈTE. |{ UN 
ENTERREMENT AUX FLAMBEAUX. CAGOULES NOIRES ET CAGOULES BLANCHES. DANS 
LA PAIX DES LIMBES. || LES DIFFÉRENTES ROUTES DE l'iLE. || LE GOLFE DE PROG- 
CHIO ET LA MONTAGNE DE JUPITER. || SOIR TEMPÉTUEUX ET MORNE TRISTESSE. || 
l'ascension du monte GIOVE. Il UN VILLAGE DANS LES NUÉES. || l'eRMITAGE DE 
LA MADONE ET LA « SEDIA DI NAPOLEONE ». || LE VIEUX GARDIEN DE l'iNFINI. 
« BASTIA, SIGNOR ! » VISION SUBLIME. j| LA COTE ORIENTALE DE l'iLE. CAPOLIVERI 
ET PORTO-LONGONE. || la gorge DE MONSERRAT. || RIO MARINA ET LE MONDE DU 

FER. Il DEUX MOTS d'hISTOIRE II 

II 

L'EMPEREUR S'INSTALLE 

dans le SOLEIL LEVANT. || INCERTITUDES MUTUELLES ET ENTHOUSIASME. || LA 
DÉPUTATION ELBOISE A BORD DE l' « UNDAUNTED )). || ENTRÉE DE l'eMPEREUR 
DANS SA CAPITALE. || LE « TE DEUM » ET LA RÉCEPTION A l'hOTEL DE VILLE. j| 
l'empereur PREND UNE PREMIERE IDÉE DE SON ILE, j| l'eMPEREUR SE LOGE. || 
l'empereur SE MEUBLE ET REGARNIT SA GARDE-ROBE. || l'eMPEREUR SE CONSTITUE 
UNE COUR. Il ARMÉE ET MARINE. || LES FINANCES. || LA NOUVELLE « SALENTE ». j] 
LES CHEVAUX DE l'eMPEREUR H MADAME MERE. I| UNE OMBRE AU TABLEAU, 55 



(287) 



IIIIIIIIIiImKiiWimim'^'^^"^'^ 
3 1197 22423 fS 



m 

LA DERNIÈRE IDYLLE 

l'empereur SE CONSTITUE UNE BIBLIOTHEQUE, jj l'eMPEREUR ACHEVE d'eXPLORER 
SON ILE. Il VISITE AU PIC DE GIOVE ET A MONSERRAT. || LA « CONQUÊTE » DE 
LA PIANOSA. Il SAINT -MARTIN SAINTCLOUD. || LA SALLE DES PYRAMIDES ET LE 
PLAFOND AUX DEUX COLOMBES. || LA CHAMBRE ET LA BAIGNOIRE DE l'eMPEREUR. || 
LES AVANIES ET LES AFFRONTS. || l'eMPEREUR TRANSPORTE SES PENATES SUR LE 
MONTE GIOVE. || MARIE-LOUISE NE VIENT TOUJOURS PAS. j| LA « LA VALLIÈRE )) 

DE l'empereur II-J 

IV 

Lk PEAU DU RENARD ET LA PEAU DU LION 

NOUVEAUX PALAIS A P0RTO-LONGONE ET A RIO. || ARRIVÉE DE PAULINE BORGHÈSE. 

Il LES SOIRÉES AUX MULINI ET LE JEU DE l'eMPEREUR. || THÉÂTRE DU PALAIS ET 
THÉÂTRE DE l'académie. |] LES PREMIERS SOUCIS. |1 DÉPORTATION OU ASSASSINAT? 

jj LA DÉCRÉPITUDE IMPÉRIALE, jj LE 1°' JANVIER i8t5. jj LES INQUIÉTUDES 
REDOUBLENT, jj LA DÉTRESSE d'aRGENT. || CAPOLIVERI SE RÉVOLTE. || LES DÉSER- 
TIONS DANS l'armée. j{ NAUFRAGE DE l' (( INCONSTANT ». j| LA LASSITUDE DE 
TOUS ET l'espoir DE JOURS MEILLEURS. || l'eMPEREUR ÉTUDIE « LA MAISON 
RUSTIQUE » ET SE MONTE UNE CHASSE. || LE CARNAVAL A PORTO-FERRAIO . || 

LE DÉPART lÔg 

V 

APRÈS LE DÉPART ET JUSQU'A NOS JOURS 



LE RETOUR ETAIT PREVU DES FONTAINEBLEAU. |1 COMMENT L EMPEREUR ETAIT 
RENSEIGNÉ A l'iLE d'eLBE. || « COMMEDIANTE 1 COMMEDIANTE I » \\ LE PROBLEME 
DE l'île d'eLBE. jj LA DISPERSION DES GENS. j| OFFRE A NAPOLÉON III APRÈS 
SEDAN. Il LA DISPERSION DES CHOSES. || LE MUSÉE DEMIDOFF ET SA VENTE. , ESSAI 
DE RECONSTITUTION d'uN MUSÉE PAR LE PROPRIÉTAIRE ACTUEL DE SAN ; ARTINO. 
Il QUELQUES RELIQUES, jj LE VIEIL AVEUGLE DE PORTO-FERRAIO. . 2^3 



CHARTRES. IMPRIMERIL; DURAND, RUE FULBERT.